Chapitre 702
Ce n’était pas parce que Ves pouvait traiter les règles comme de l’air qu’il devait se transformer en concepteur de méchas sans foi ni loi. Les règles lui étaient utiles pour rester sur la bonne voie. Même lui devait reconnaître que la MTA avait généralement vu juste.
L’industrie des méchas aurait été bien plus déplorable si l’influence régulatrice de la MTA n’était pas venue dompter les pires instincts des concepteurs et des pilotes de méchas.
Cependant, la prise de conscience à laquelle Ves venait d’aboutir lui montra qu’il aurait davantage à gagner en jouant les hypocrites. Il avait tout intérêt à ce que ses concurrents respectent les règles et les principes prônés par la MTA, tout en conservant la liberté de choisir ceux qu’il suivrait ou non. Tant qu’il ne se faisait pas prendre, il pouvait faire ce qu’il voulait !
« Et c’est l’autre piège auquel je dois prendre garde si j’enfreins les règles. »
Ves était convaincu que le Skull Architect était arrivé à une conclusion similaire depuis longtemps. À un moment donné, Reno Jimenez avait décidé qu’il ferait mieux d’ignorer les règles qui entravaient ses recherches.
La seule erreur du concepteur senior avait été de se faire prendre.
« Je dois tirer les leçons de son exemple. Si je fais quelque chose de louche, mieux vaut ne pas aller trop loin, au point de perdre la tête et de ne plus pouvoir évaluer les risques de mes actes. »
Ves se força à retrouver son calme. Il devait se remettre au travail. Maintenant qu’il avait compris qu’il pouvait surmonter ses scrupules éthiques en faisant fi de certains de ses principes, il devait saisir cette occasion.
Il afficha les plans de la Lance Évaporante et se mit au travail. Il commença par apporter quelques corrections simples, qui ne demandaient ni trop de temps ni trop de ressources. Il repéra de nombreuses inefficacités, mais il lui en coûtait de devoir en laisser la plupart de côté, faute de temps pour les corriger dans les délais.
C’était comme si une ville entière était en proie aux flammes, mais que Ves n’avait le temps d’en éteindre l’incendie que dans un seul quartier avant que tout le reste ne parte en fumée.
En chemin, il commença aussi à chercher comment s’attaquer au principal problème du mécha. Cela exigeait bien davantage de réflexion et d’ingéniosité de sa part. Puisque l’interface neurale avait été délibérément configurée pour tuer son propre pilote dans d’atroces souffrances, Ves devait contourner ce handicap et en atténuer les effets sur l’Acolyte Gien.
« Tout est une question de données transmises par le pilote au mécha, et de celles qu’il en reçoit. »
Le moyen le plus simple de résoudre ce problème consistait à amplifier les données brouillées et déformées que transmettrait le cerveau surmené du pilote. En raison des tortures qu’il risquait de subir, les instructions que celui-ci enverrait seraient extrêmement limitées en détail et en complexité.
Si quelqu’un plongeait Ves dans une cuve remplie d’acide, la douleur serait sans doute telle qu’il ne pourrait pas concevoir un mécha en même temps. Il parviendrait peut-être à tracer quelques lignes pour esquisser un modèle, mais le résultat serait médiocre.
Il en allait de même pour l’Acolyte Gien. Avec si peu d’instructions transmises par son cerveau, comment son mécha lancier spatial pourrait-il se comporter de façon réaliste ?
De nombreux méchas de première ligne souffraient du même problème. Même en simplifiant leur conception pour ne garder que les éléments essentiels, leurs concepteurs se heurtaient toujours au fait que bien des pilotes aux aptitudes génétiques extrêmement faibles, à la limite de l’incapacité, ne pouvaient pas piloter leurs méchas de première ligne à un niveau convenable.
Les concepteurs trichaient donc d’une certaine manière. Ils compensaient le manque de talent et d’expressivité de leurs pilotes médiocres grâce à des mouvements préprogrammés et assistés par l’IA !
Par exemple, faire marcher un mécha d’un point A à un point B impliquait des milliards de transmissions de données individuelles. Une interface neurale qui immergeait profondément le pilote dans son mécha s’appuyait directement sur son cerveau pour contrôler les mouvements avec précision.
Cependant, de nombreux méchas de première ligne étaient dotés d’une forme d’automatisation ou de pilotage automatique, faute d’un meilleur terme. Au lieu de demander à un pilote sans talent de mobiliser son esprit pour maintenir les mouvements de son mécha, ils pouvaient envoyer une seule commande à une IA de contrôle, qui dirigeait alors divers sous-programmes ou algorithmes pour faire avancer le mécha à sa place.
La différence entre une seule commande et un milliard de transmissions individuelles était énorme !
Mais une dépendance excessive à l’automatisation s’accompagnait de graves inconvénients. Un mécha qui déléguait de plus en plus son contrôle aux IA finissait par ressembler à un robot plutôt qu’à un mécha !
« Un mécha davantage dirigé par ses IA que par son pilote est aussi efficace au combat qu’un robot ! »
Mettre en place de tels programmes ne devrait pas poser beaucoup de difficultés à Ves. Il avait accès à une bibliothèque d’IA et d’algorithmes de pirates, tirée de la base de données locale de l’Église de Haatumak. Beaucoup semblaient taillés sur mesure pour la situation. Cela indiquait à Ves que ce n’était pas la première fois qu’ils organisaient un Duel de Rédemption avec de telles contraintes.
Ves méprisait pourtant cette solution. Voir deux méchas essentiellement contrôlés par des robots ne ferait vibrer personne. Cela écartait les remarquables capacités de l’Acolyte Gien et transformait son mécha en prison, autant physique que mentale.
En outre, l’Église en serait déçue. Ves estimait que le combat devait être aussi palpitant qu’un spectacle d’arène opposant deux adversaires de force égale.
Mais avant de commencer, il devait encore trancher une question importante. Devait-il se servir de sa spiritualité pour remodeler le Facteur X de la Lance Évaporante ?
Pour l’instant, il le sentait complètement chaotique, ce qui n’avait rien d’inhabituel pour un mécha passé entre les mains de plusieurs incompétents.
La question qu’il retournait dans son esprit était de savoir s’il pouvait prendre le risque d’utiliser sa spécialité alors qu’une main invisible du Pacte des Cinq Parchemins était à l’œuvre !
Ves regarda l’Acolyte Villis, qui n’avait pas cessé une seule fois de le fixer depuis qu’il s’était installé devant le terminal.
Trop dangereux !
Cette vieille femme étrange surveillait chacun de ses gestes ; Ves craignait qu’ils ne finissent par déceler un indice. Sa rencontre singulière avec TekTak lui avait montré que l’Église et son organisation mère comptaient parmi les rares entités capables de repérer quelque chose d’anormal.
Ves avait beau souffrir de devoir laisser enfermé dans sa boîte à outils un instrument aussi essentiel, il ne tenait vraiment pas à tomber entre les mains de ces fanatiques dérangés !
Il secoua la tête. Plutôt que de se focaliser sur un avantage dont il ne pouvait pas se servir, mieux valait s’attaquer aux problèmes auxquels il pouvait apporter une réponse.
« Acolyte Villis. »
« Oui, monsieur Larkinson ? »
« Qui sont mes adversaires ? Leur pilote est-il aussi doué que l’Acolyte Gien ? Le concepteur chargé de travailler sur le mécha adverse vient-il de la frontière ou de l’espace civilisé ? »
L’acolyte secoua la tête sous sa capuche sombre. « Où serait l’intérêt de ce concours si vous pouviez anticiper les gestes de votre adversaire ? Vous devrez trouver vous-même la réponse à ces questions le jour du Duel de Rédemption. »
Ves avait deviné que l’Acolyte Villis lui répondrait par une non-réponse. Le manque d’informations sur le mécha adverse, son pilote et son concepteur lui laissait un énorme point d’interrogation en tête. Sans savoir précisément à quoi la Lance Évaporante serait confrontée, il devait se fier à son propre jugement et rendre son mécha aussi adaptable que possible.
« Je ne sais pas si la Lance Évaporante affrontera un mécha de mêlée ou un mécha à distance, se dit-il. Ce pourrait être un voltigeur léger, agile et difficile à toucher pour un lancier plus lent. Ou bien un canonnier, capable de frapper fort et de mettre la Lance Évaporante hors de combat bien avant qu’elle ne puisse réduire la distance. »
À mesure qu’il peaufinait le modèle, il privilégia sa polyvalence plutôt que l’amélioration de ses performances dans une direction précise.
Ces objectifs contradictoires affectaient avant tout la mobilité ! Ves hésitait entre accroître l’agilité du modèle et augmenter son accélération. La première le rendrait plus efficace contre les méchas de mêlée, tandis que la seconde améliorerait ses chances face aux méchas de combat à distance.
Le problème, c’était que renforcer l’un de ces aspects se faisait largement au détriment de l’autre. Ves dut imaginer quantité de solutions ingénieuses pour minimiser les effets négatifs de ses modifications.
Il n’en restait pas moins que les énormes inefficacités du modèle d’origine et les réparations amateur qui avaient suivi lui laissaient une grande marge de manœuvre pour optimiser son architecture interne. À la fin de cette première phase de conception, la mobilité de la Lance Évaporante avait augmenté d’au moins vingt-cinq pour cent, un bond considérable pour si peu de travail !
Pendant ce temps, il s’employa aussi à modifier les données transmises au cockpit. Amplifier les données en sortie en confiant le contrôle du mécha à une IA ou à des algorithmes aurait été beaucoup plus facile, mais ceux-ci lui semblaient trop rigides et limités.
Ves ne voulait pas concevoir un robot !
Il choisit donc de suivre la voie la plus difficile et de s’attaquer à toute cette quantité de données superflues envoyées au pilote.
Il commença par repérer leur origine. Elles ne surgissaient pas de nulle part, après tout.
« Je vois. Un mécha est une machine complexe, composée d’innombrables pièces mobiles. » Il hocha la tête d’un air entendu. « La plupart du temps, les données qu’elles produisent ne sont pas très utiles au pilote ; des sous-modules intégrés au cockpit les filtrent donc. Ces sous-modules et sous-programmes décident quels paquets de données transmettre au pilote et lesquels éliminer. »
Ves voulait trouver un moyen de réduire les transmissions de données superflues avant même qu’elles n’atteignent le cockpit.
Pour un profane, cela semblait facile. Si un composant — un thermomètre installé dans le bras pour surveiller une surchauffe, par exemple — envoyait une mise à jour au cockpit chaque milliseconde, il lui suffisait d’en réduire la fréquence de moitié. Ainsi, au lieu de signaler la température de cette partie du bras chaque seconde, il ne le ferait que toutes les deux secondes.
Et pourquoi s’arrêter là ? Au lieu d’envoyer un rapport toutes les deux secondes, Ves pouvait encore espacer les transmissions. Même en les réduisant à une par minute, les performances du mécha en auraient à peine souffert !
S’il pouvait appliquer cette solution à un élément aussi petit et insignifiant qu’un thermomètre, il pouvait faire de même pour des millions d’autres composants minuscules, qui bombardaient chacun constamment le cockpit de données transmises toutes les microsecondes, voire toutes les nanosecondes dans certains cas !
Une machine ne se souciait pas du nombre de fois où elle recevait un paquet de données provenant de la même source. Qu’il s’agisse d’un composant ou d’un million, tant que le cockpit disposait d’une puissance de traitement suffisante, il pouvait aisément gérer mille fois plus de données brutes qu’un mécha n’en produisait !
Mais l’esprit humain, lui, était différent !
« Le cerveau d’un humain ordinaire ne peut rivaliser avec la puissance de traitement d’une puce artificielle. Notre évolution n’a pas suivi le rythme des progrès de la puissance de calcul ! »
Un cockpit et une interface neurale bien réglés traitaient intelligemment les données entrantes. Ils confiaient les informations insignifiantes aux processeurs et transmettaient les données pertinentes au pilote, pour qu’il les traite avec son cerveau.
À présent, le dysfonctionnement de ce système obligeait Ves à décider lui-même quelles données le pilote devait connaître.
Autant dire qu’il devait en éliminer beaucoup pour alléger la charge du pilote.
Le problème, c’était que si certains composants ne jouaient qu’un rôle secondaire, beaucoup d’autres étaient bien plus essentiels. Par exemple, un régulateur de température qui ne transmettait son état qu’une fois par minute risquait de provoquer une catastrophe si le bras surchauffait sans que le pilote ne s’en aperçoive.
Vu l’interdépendance de tous ces composants et sous-composants, Ves avait bien moins de marge de manœuvre qu’il n’y paraissait. S’il allait trop loin dans ses coupes, deux conséquences étaient possibles.
La première, c’était que les composants, voire le mécha tout entier, cessent de fonctionner. Ves aurait interrompu une boucle de données essentielle entre des composants interconnectés.
La seconde, c’était que le mécha devienne saccadé. En espaçant les rapports, il ralentissait la boucle de rétroaction du mécha. Le délai accru entre les données entrantes et sortantes revenait à retarder les gestes du pilote de plusieurs centaines de millisecondes.
Ce serait catastrophique et pourrait faire la différence entre la victoire et la défaite !
Ves devait donc se montrer prudent. Au bout du compte, il ne parvint à réduire le volume total de données brutes reçues que d’environ soixante pour cent.