Chapitre 700
La galaxie comptait d’innombrables marchés noirs et sociétés fermées. Certains ouvraient leurs portes à quiconque se présentait. Les marchés noirs physiques des systèmes stellaires de Harkensen et de Mancroft en étaient des exemples emblématiques dans le Secteur stellaire de Komodo.
Leur seuil d’entrée était si bas que pratiquement n’importe quel gamin de sept ans pouvait en franchir la clôture. Les qualifier de marchés noirs ternissait la réputation de tous les autres.
« Ce sont plutôt des marchés noirs de seconde zone. »
En raison de leur ouverture et de leur vaste portée, beaucoup de pauvres et d’acteurs influents mal entourés avaient tendance à les fréquenter. Les vendeurs pouvaient donc arnaquer un grand nombre de clients, mais ceux-ci n’avaient pas vraiment les moyens.
Pour dénicher les bonnes affaires, un acheteur devait se tourner vers un marché noir plus exclusif. Un marché qui mettait en relation acheteurs et vendeurs selon des critères plus exigeants, et qui offrait bien davantage de sécurité et de garanties qu’un étal miteux dans une station spatiale lugubre où l’on pouvait se faire tirer dessus sans la moindre raison.
Ves avait déjà goûté aux avantages d’une plateforme commerciale de classe supérieure à la Société Clifford. Ses marchés virtuels et physiques étaient, en somme, des marchés noirs de très haut standing. Ves pouvait y obtenir des biens et des services exclusifs qui auraient attiré des ennuis à leurs fournisseurs s’ils les avaient proposés au grand public.
Bien entendu, les acheteurs devaient être suffisamment dignes de confiance et assez fortunés pour répondre à la demande sur les marchés noirs. Les conditions d’accès à un marché noir à l’échelle des confins auraient dû être très strictes, mais, d’une manière ou d’une autre, le Prêtre Sans Âme avait jugé que Ves avait les qualités requises pour tenter sa chance avec cette invitation.
« Je n’ai qu’à remporter ce duel de conception, car c’est bien à cela que revient le Duel de Rédemption. Dans la galaxie, rien n’est gratuit. » Ves se murmura ces mots en contemplant la Lance Évaporante qui se dressait devant lui.
La vieille carcasse rouillée du mécha avait piètre allure, et Ves savait qu’il lui faudrait beaucoup de travail et d’ingéniosité pour le remettre en état et lui rendre un minimum d’efficacité au combat.
En apparence, le Duel de Rédemption se résumait à un combat à mort entre deux pilotes de mécha soumis à des tortures inimaginables. Mais Ves ne s’attarda guère sur leur histoire ni sur leur niveau de compétence.
Tant que les pilotes de mécha étaient à peu près compétents et de niveau comparable, l’issue du Duel de Rédemption dépendait davantage du concepteur de méchas que de quiconque.
Car les interfaces neurales truquées balayaient toutes les règles !
Ves observa la silhouette abattue, affalée sur une pile de caisses assemblées en guise de chaise de fortune. L’Acolyte Gien faisait peine à voir, avec sa combinaison de pilote usée et ses robes déchirées, à moitié en lambeaux. De tous les fidèles de Haatumak que Ves avait rencontrés jusqu’ici, il était de loin le plus pitoyable.
Gien affichait une attitude nihiliste face au duel qui l’attendait.
À vrai dire, Ves serait lui aussi démoralisé s’il apprenait qu’on allait l’enfermer dans un cockpit conçu pour lui faire goûter aux affres de l’enfer, le propulser dans l’espace et lui demander de lutter pour sa survie tandis que ses nerfs et son cerveau brûleraient sous l’effet d’une surstimulation de signaux.
Il ne voyait même pas l’intérêt de gagner. Qu’y gagnerait l’acolyte, alors qu’il finirait de toute façon le cerveau mort ?
« Ne sous-estimez pas notre capacité à ramener le vainqueur du duel à la vie », répondit l’Acolyte Villis lorsque Ves s’interrogea à voix haute. Pour une raison ou une autre, la vieille femme continuait de le suivre de près. « Le Duel de Rédemption est une épreuve éprouvante qui met à l’épreuve la valeur des participants aux yeux de Haatumak. Ceux qui périssent méritent leur sort. Ceux qui survivent méritent la Miséricorde de Haatumak. »
« Et en quoi consiste la Miséricorde de Haatumak ? » demanda Ves, curieux de savoir comment ils comptaient rendre un semblant de vie à un pilote de mécha au cerveau mort.
« La Miséricorde de Haatumak est un rituel de renaissance. Le vainqueur sera consacré comme notre tout nouvel Autel Vivant ! »
Ves cligna des yeux. Il aurait pu faire valoir que passer de légume vivant à Autel Vivant tenait davantage du châtiment que de la récompense. Le cannibalisme n’était pas si terrible si l’on pouvait revenir à la vie et obtenir le pardon de son dieu !
Il ne demanda même pas quelle sorte d’intervention médicale aberrante l’Église de Haatumak avait maîtrisée pour rendre un semblant de vie à un pilote de mécha dont le cerveau avait grillé. D’après ce que Ves savait, presque tous les cas de surcharge des nerfs d’un pilote de mécha provoquée par une interface neurale entraînaient des dégâts catastrophiques et irréparables !
Il pressentait que la réponse risquait de le bouleverser encore davantage.
« L’ignorance, c’est le bonheur. »
Pratiquement tout ce qui concernait cette bande de fanatiques détraqués le rendait fou. Ves était parfaitement convaincu qu’on avait eu raison de les bannir de l’espace civilisé. En fait, on aurait dû aller plus loin et envoyer un cuirassé de l’Armada de la Fédération centrale pour rayer le Temple et jusqu’à la moindre de ses traces de la carte !
Cela dit, ces illuminés ne maltraitaient pas trop leurs invités et lui agitaient même une carotte sous le nez.
Ves soupçonnait que c’était peut-être la seule occasion de sa vie d’obtenir une invitation à la Fondation de l’Aile des Anges. Pour sauver sa vie d’une menace dormante enfouie dans sa poitrine, les chercheurs fous du Pacte des Cinq Parchemins seraient peut-être son seul espoir !
Sa vie même était en jeu dans cette épreuve !
« Que je gagne ou que je perde, ce n’est pas seulement mon orgueil qui est en jeu ! »
Sa détermination à gagner grimpa en flèche !
Pourtant, cela ne suffisait pas à lui garantir la victoire au prochain Duel de Rédemption.
Il devait se mettre au travail.
Ves jeta un coup d’œil autour de lui et, pour l’instant, ignora le pilote condamné. Plutôt que de se creuser la tête pour son pilote de mécha bon à rien, il préférait commencer par travailler sur quelque chose qu’il connaissait bien.
Il s’installa devant un terminal de réserve et chargea les documents et les schémas de conception de la Lance Évaporante.
« Hein, c’est quoi, cette horreur ? »
Un seul coup d’œil aux schémas lui révéla un assemblage hideux de pièces internes. Elles avaient peut-être été conçues pour des méchas lanciers ou de mêlée, mais leur synergie était médiocre et leur intégration pire encore. On aurait dit qu’on avait pris des pièces de mécha au hasard pour les fourrer dans une carcasse mal optimisée !
« C’est un mécha de troisième main ! »
Ves pouvait retracer une partie de l’histoire de la carcasse grâce à son étrange assemblage de pièces. À l’origine, elle avait été conçue comme un mécha lancier abordable. Son concepteur devait être un pirate qui n’avait absolument aucun respect pour la propriété intellectuelle. On aurait dit que le concepteur initial avait piraté tout un tas de licences de composants sans rapport évident avec cette archétype de mécha.
Le résultat était un mécha lancier peu performant qui, par pure chance, possédait tout de même quelques qualités par rapport aux autres tas de ferraille développés par des concepteurs pirates dans les confins.
« Malgré tout, celui qui a conçu la première version de la Lance Évaporante devait être un Concepteur de méchas novice. »
La première version de la Lance Évaporante avait dû servir pendant de nombreuses années avant de subir un coup de poignard dévastateur qui avait traversé le système de vol et pénétré dans le cockpit par l’arrière.
Cette attaque avait ravagé la Lance Évaporante. Cependant, le coup, net et précis, avait laissé le reste de la carcasse largement intact. Après que les vainqueurs du combat eurent récupéré l’épave, il leur avait suffi de remplacer le système de vol et le cockpit, puis de poser quelques plaques de blindage de fortune à l’arrière pour remettre le mécha en état de marche.
« Remplacer l’ancien cockpit par un nouveau pose normalement un problème de taille. Mais si le concepteur initial a piraté le modèle de cockpit sur le réseau galactique, celui qui a remis le mécha en état devrait aussi y avoir accès. »
Pourtant, le restaurateur n’avait pas choisi cette option. Il avait plutôt tenté d’insérer un modèle de cockpit totalement différent dans la large ouverture béante du mécha, avec les résultats prévisibles. Des problèmes d’incompatibilité avaient dû empoisonner la deuxième version de la Lance Évaporante tout au long de sa renaissance.
Quelques années plus tard, le mécha avait essuyé un coup violent qui avait détruit son bras gauche et son torse, et mis son réacteur à l’arrêt. Après avoir dérivé dans l’espace pendant une longue période, pouvant aller jusqu’à une décennie, l’épave avait fini par tomber entre les mains de l’Église de Haatumak.
L’Église avait chargé un concepteur de méchas de tenter de le restaurer. À ce stade, le prédécesseur de Ves avait réussi à effectuer un travail correct pour rafistoler le mécha. La Lance Évaporante avait reçu un nouveau réacteur, ainsi qu’un torse et un bras entièrement remis en état pour combler le côté gauche de la carcasse.
Le seul problème, c’était que la personne choisie par l’Église pour restaurer la Lance Évaporante ne comprenait pas suffisamment les méchas ni la mécatronique de combat. Les parties remplacées ne correspondaient pas à la configuration d’origine de la carcasse.
« Cette restauration a ruiné son équilibre ! Le mécha est asymétrique ! »
Un mécha asymétrique n’avait rien d’anormal. Cependant, le novice avait conçu son mécha de façon symétrique. En bouleversant son centre de gravité et son équilibre, on avait gâché l’ensemble de son profil de vol et de déplacement !
Si la Lance Évaporante retrouvait sa pleine fonctionnalité et décollait du hangar maintenant, son vol l’entraînerait probablement dans une boucle horizontale avant qu’elle ne s’écrase de plein fouet contre la coque extérieure du Temple de Haatumak !
Le moyen le plus simple d’éviter une telle catastrophe consistait à modifier le système de vol pour que son « volant » penche en permanence de quelques degrés vers la droite.
« C’est une réparation lamentable. Un correctif logiciel pour compenser les lacunes du matériel ne fera que retarder la catastrophe en préparation. »
Ves n’aurait jamais accepté une solution aussi paresseuse pour ses propres méchas. Cependant, cette fois, il travaillait sur un mécha de duel. Avec seulement deux jours pour rendre ce tas de ferraille de troisième main apte au combat, il allait devoir bâcler bien des choses pour respecter les délais.
« De toute façon, ce mécha n’est pas censé survivre au combat. Le Prêtre Sans Âme le balancera probablement dans l’espace dès la fin du Duel de Rédemption. »
Ves n’avait qu’à préparer la Lance Évaporante pour une seule performance, pas pour toute une vie de combats et de service. Ayant déjà travaillé sur quantité de méchas de compétition, il avait l’habitude d’adapter sa façon de penser et ses exigences aux travaux exécutés dans l’urgence.
Après avoir consacré une précieuse demi-heure à analyser la conception et à en percer les secrets, Ves établit un plan d’action.
Premièrement, il devait achever le travail entamé par son prédécesseur et réparer l’architecture interne jusqu’à ce que le mécha puisse être activé.
Deuxièmement, il devait renforcer la carcasse dans son ensemble et corriger les faiblesses structurelles apparues au fil des années, à cause des dégâts de combat, du manque d’entretien, de la corrosion et des réparations bâclées.
Troisièmement, et surtout, Ves devait atténuer les effets dévastateurs de l’interface neurale truquée afin que l’aptitude génétique effective de l’Acolyte Gien passe de la classe F à la classe E !
Puisque l’Église lui interdisait de modifier l’interface neurale ou le cockpit, Ves n’avait d’autre choix que de bricoler le reste de la carcasse pour obtenir ce résultat !
« Je vais devoir m’y prendre à rebours pour réussir ce tour de force ! »
En théorie, Ves voyait au moins deux façons de surmonter ce problème.
Le problème venait du fait que l’interface neurale submergeait le pilote de mécha sous un flot excessif de signaux, dont une grande partie était constituée de données inutiles qui encombraient les conduits et polluaient les données réellement valides.
« Je peux soit limiter le débit total de données, soit trouver un moyen de réduire la proportion de données parasites transmises au pilote de mécha ! »
Le problème pouvait sembler insurmontable au premier abord, mais il ne fallut à Ves qu’un instant de réflexion pour trouver plusieurs solutions viables.