Chapitre 698
La révélation que certains membres de l’Église de Haatumak avaient développé un penchant pour le cannibalisme ne l’affecta guère. Il n’avait pas encore digéré le choc causé par les autres découvertes liées à cette secte !
Plus tôt il quitterait le Temple de Haatumak, plus tôt il serait épargné par ses horreurs !
Quand l’Acolyte Villis le conduisit enfin à l’un des ateliers de méchas du Temple, Ves poussa un soupir de soulagement : rien d’étrange à signaler.
Le vaste compartiment qui abritait l’atelier avait une atmosphère différente du reste du vaisseau. Il n’y avait ni idoles, ni bougies, ni éclairage tamisé, autant de choses qui avaient profondément perturbé Ves tandis qu’il parcourait les couloirs étouffants.
Au contraire, l’atelier de méchas ressemblait à tous ceux qu’il avait vus dans les grands transporteurs de combat et les vaisseaux amiraux de flotte.
Avec ses vastes espaces dégagés, ses multiples baies de montage où l’on pouvait assembler et démonter des méchas sans peine, ses zones de rangement pour outils soigneusement organisées et sa foule de techniciens aux airs ordinaires, vêtus de robes plus courtes et plus légères qui ne gênaient pas leurs mouvements, l’atelier tout entier semblait obéir à la logique plutôt qu’à la foi.
À part quelques symboles peints ici et là sur les cloisons, il ne présentait aucune autre marque visible de religiosité !
« Hmph. » Il grogna machinalement, en signe d’approbation. Même si l’Église de Haatumak croyait que son dieu veillait sur elle avec bienveillance, ses croyances ne pourraient pas la sauver lorsqu’elle rencontrerait une force hostile.
Les sectaires ne pourraient probablement pas repousser les assaillants par la seule force de leurs prières et de leurs rituels !
La seule façon de se défendre contre une force ennemie était de déployer ses propres méchas. Or, ceux-ci avaient beau exister sous toutes les formes et dans toutes les tailles, si les fanatiques s’ingéraient trop dans leur entretien et leur fonctionnement, ils risquaient de compromettre eux-mêmes leur défense.
Cela avait sans doute conduit à la situation actuelle : les fidèles de Haatumak les plus zélés s’étaient abstenus de trop étendre leurs tentacules jusqu’à l’atelier de méchas.
Cela prouvait que l’Église de Haatumak savait se montrer pragmatique lorsqu’il était question de survie.
L’acolyte s’enfonça tranquillement dans l’atelier. Le passage du duo n’attira pas l’attention des techniciens, qui accomplissaient stoïquement leurs tâches en silence.
Cette absence de bavardages perturba un peu Ves. Il connaissait les techniciens de méchas : ils discutaient toujours de sujets futiles, comme l’alcool qu’ils brassaient avec des rations nutritives ou l’impatience avec laquelle ils attendaient la prochaine partie de cartes pour plumer leurs camarades.
Les deux visiteurs entrèrent dans une enceinte semi-ouverte où se trouvaient plusieurs terminaux. Derrière ceux-ci, différents pirates, vêtus de tenues variées, travaillaient en silence sur divers modèles.
Ves jugea leur travail d’un seul coup d’œil. C’étaient tous des concepteurs de méchas, et chacun peinait à travailler sur les modèles qui leur avaient été présentés. Rien d’étonnant à cela : la plupart étaient des Novices, alors que les modèles semblaient avoir été conçus par un Concepteur de méchas senior.
L’Acolyte Villis s’approcha de la seule personne assise derrière un pupitre de commande, sur une estrade surélevée. Comme toujours, cette personne dissimulait entièrement sa silhouette sous une épaisse robe noire.
« Acolyte Villis. » Une voix déformée électroniquement, celle d’un vieil homme, s’éleva de l’ombre de la capuche. « Vous m’amenez le dernier imbécile en date ? »
« Voici Ves Larkinson, concepteur en chef des Vandales flagrants. Monsieur Larkinson, voici le Prêtre Sans Âme. C’est le concepteur de méchas le plus haut placé à bord de notre Temple. »
Ves inclina la tête en signe de respect. « Prêtre Sans Âme. »
« Vous pouvez m’appeler Sans Âme. »
« Très bien. »
Ils se dévisagèrent, chacun jaugeant l’autre.
Ves ignorait ce que Sans Âme pensait de son apparence. De son côté, il tâchait de distinguer le visage du concepteur de méchas, qui s’était allié à une bande de dingues abritant des cannibales.
Il releva quelques détails. D’abord, les contours de la silhouette du Prêtre Sans Âme suggéraient qu’il s’était montré plus mesuré dans ses modifications génétiques. Il n’avait manifestement ni carrure colossale ni troisième membre protubérant, contrairement à certains fidèles particulièrement inquiétants.
Au-delà de cela, Ves voulait surtout évaluer les capacités de conception du Prêtre Sans Âme. Il entrouvrit délicatement son sixième sens et tenta de capter l’aura de l’homme.
Il ne perçut pas grand-chose. Pour une raison ou une autre, Sans Âme parvenait assez bien à réprimer sa philosophie de conception, dont il ne laissait filtrer que très peu.
Malgré tout, le peu que Ves réussit à capter confirma que Sans Âme était très probablement le concepteur de méchas spécialisé dans les créatures aquatiques, à qui l’on devait les modèles de la Baleine Canonnière, du Dauphin Mordeur et des Calamars Étrangleurs.
Sans Âme affichait aussi la puissance et la pureté d’un Concepteur de méchas senior, quoique à un degré inférieur à celles du professeur Velten et de Skull Architect. En matière de conception, Sans Âme n’avait fait que quelques pas hors des sentiers battus, tandis que les deux autres s’étaient déjà enfoncés si loin dans le brouillard qu’ils ne pouvaient même plus retrouver leur chemin.
Mais pour Ves, un Senior restait un Senior. Il n’avait pas à se préoccuper des différences de puissance entre les divers Seniors à ce stade de sa carrière.
Sans Âme hocha de nouveau la tête après avoir fini de dévisager Ves. Le concepteur de méchas encapuchonné pivota sur son siège et reporta son attention sur son pupitre de commande, qui affichait plusieurs modèles à la fois.
« Acolyte Villis. »
« Je suis à votre service, Sans Âme. »
« Combien de jours ? »
« Monsieur Larkinson est placé sous votre autorité pour une durée de trois jours. »
« C’est suffisant. »
Sans Âme tendit une manche et la fit claquer en direction de la vieille mégère. Une projection s’afficha sur son communicateur.
« Chargez monsieur Larkinson de préparer le mécha de l’Acolyte Gien Nollet pour son prochain Duel de Rédemption. Il me semble qu’il doit commencer dans deux jours ; il ferait donc mieux de s’y mettre sans tarder. »
« Entendu, monsieur. »
Après un bref rituel d’adieu, l’acolyte éloigna Ves de l’enceinte et le conduisit vers une baie d’assemblage, au fond du compartiment.
« Monsieur Larkinson, votre tâche est urgente. »
Il s’en était déjà rendu compte. « Tant qu’il est question de méchas, je ne reculerai pas devant le défi. »
Ves craignait que les fidèles de Haatumak ne lui demandent quelque chose de dingue, comme de goûter à une victime sacrifiée récemment ou quelque chose du genre. Il avait déjà entendu parler de certains tours que les sectaires sadiques aimaient jouer à leurs invités. On aurait dit qu’ils prenaient plaisir à faire souffrir les autres psychologiquement.
Il ne savait pas quelle décision il prendrait si on lui proposait de manger de la chair humaine.
S’il refusait, il risquait de compromettre l’accord entre l’Église de Haatumak et les Vandales flagrants. S’il acceptait, il enfreindrait ce qui était sans doute le deuxième tabou le plus grave de la société humaine !
En comparaison, les méchas ne présentaient aucun danger. Ce n’étaient que des machines. Comment les fidèles de Haatumak pourraient-ils bien s’en prendre à des méchas ?
Il allait bientôt le découvrir.
« Nous sommes arrivés », dit la vieille femme.
Ils se retrouvèrent devant ce qui semblait être un mécha humanoïde récupéré. Ves en examina la structure et reconnut la forme caractéristique d’un mécha lancier spatial de taille moyenne.
L’acolyte poussa un appel rauque qui incita la poignée de techniciens à poser leurs outils et à se rassembler devant elle. Une seule silhouette prit son temps avant de s’avancer.
« Acolyte Gien ! » La vieille femme perdit patience. « Avancez immédiatement ! Votre nouveau concepteur de méchas est enfin arrivé ! »
La silhouette qui s’approcha d’eux traînait les pieds. Elle portait une robe brune à moitié déchirée, tachée de sang séché. La combinaison de pilotage que l’acolyte portait en dessous avait connu des jours meilleurs, mais au moins, elle n’était ni déchirée ni trouée au point de ne plus pouvoir le protéger du vide spatial.
Le détail le plus frappant chez l’Acolyte Gien, c’était qu’il était le premier sectaire en robe que Ves rencontrait à avoir retiré sa capuche ! Ves s’était à moitié attendu à voir une monstruosité mi-extraterrestre, mais Gien avait, à sa déception, une apparence tout à fait humaine.
« Qui êtes-vous ? » demanda l’acolyte d’un ton grossier.
« Je m’appelle Ves Larkinson. Je suis Concepteur de méchas apprenti. D’après ce que j’ai compris, je suis chargé de votre mécha pour ce prétendu Duel de Rédemption. »
L’acolyte et pilote de mécha fronça les sourcils. « Vous ? Un mécréant doit préparer mon destrier de combat ? Haatumak, préserve mon âme ! »
L’Acolyte Gien tourna aussitôt les talons sans laisser Ves placer un mot de plus. Le départ brusque du pilote de mécha le pétrifia.
« Qu’est-ce que ça voulait dire ? » finit-il par demander à sa guide.
« L’Acolyte Gien a violé ses serments et commis un crime abominable. Il a été condamné à mort. Dans deux jours, il mourra. »
Ves n’aurait pas dû s’étonner de se retrouver encore dans une situation tordue. « Qu’a-t-il fait, si je peux me permettre ? »
La vieille femme secoua sa tête ridée sous la capuche de sa robe sombre. « L’Acolyte Gien est un converti récent. Il n’a jamais montré beaucoup de dispositions, mais il s’acquittait consciencieusement de ses devoirs, jusqu’au jour où il a cessé de le faire. On l’a surpris en train de transmettre des informations classifiées à un espion. »
« S’il est coupable de trahison, pourquoi ne pas l’exécuter et en finir ? »
« Ce serait du gâchis d’exécuter l’un de nos acolytes, qui était jusque-là pieux. Plutôt que de lui ôter la vie rapidement, nous préférons lui donner la chance de se racheter aux yeux de notre seigneur. C’est précisément le but du Duel de Rédemption : un duel de méchas qui lui offre une unique chance de gagner le droit de vivre. »
Tout cela paraissait alambiqué et contre-productif à Ves, mais il n’était pas vraiment en position de critiquer les coutumes de l’Église.
« Est-ce un duel à mort ? Où aura-t-il lieu ? Qui sera son adversaire ? »
La vieille femme répondit calmement à ses questions, une à une. « Le duel ne prendra fin qu’à la mort d’au moins l’un des participants. Il se déroulera dans l’espace, à une courte distance du Temple de Haatumak. Son adversaire sera un autre acolyte qui a violé ses serments. »
Ves comprit ce qui se passait. L’Église abritait manifestement au moins deux pilotes de mécha indisciplinés. Les prêtres auraient pu leur trancher la tête pour un sacrifice quelconque, puis laisser les Autels Vivants leur prélever le cerveau comme une boule de glace, mais ils manquaient apparemment de distractions ou quelque chose comme ça.
Mais l’affaire semblait un peu trop simple pour que les sectaires s’en tiennent là. Ce duel devait avoir un piège.
« J’ai l’impression que ce duel n’est pas aussi simple qu’il en a l’air. Où est le piège ? » demanda-t-il.
La vieille mégère gloussa, faisant onduler sa robe sombre. « Le Duel de Rédemption n’est pas un duel de méchas ordinaire. C’est une épreuve où les pilotes doivent surmonter les tortures que leur infligent leurs propres méchas pour garder le contrôle ! Si leur volonté et leur résistance ne sont pas à la hauteur des attentes de Haatumak, ils sont condamnés à mourir ! »
… Quoi ?
« En quoi consiste cette “torture” ? »
« Les détails techniques m’échappent, mais on m’a dit que Sans Âme avait préparé des cockpits spéciaux pour les acolytes déchus. Piloter depuis l’un de ces cockpits modifiés serait aussi douloureux que de se faire enfoncer une douzaine de clous dans le crâne !
Bien souvent, l’angoisse mentale s’est révélée trop forte pour les contrevenants, et leur conscience s’est entièrement brisée, ne laissant que des corps vivants et des âmes en morceaux ! »
Ves tâcha de garder son calme. « Je dois concevoir un mécha expressément destiné à faire souffrir son propre pilote ? »
« Exactement », fit la vieille femme avec un amusement mal dissimulé. Ves aurait presque pu entendre le sourire narquois qu’elle devait afficher dans l’ombre de sa capuche. « Le mécha que vous devez préparer pour le duel doit être avant tout une machine de torture, et ensuite seulement une machine de combat. Pour que le pilote reçoive les bénédictions de Haatumak lors du Duel de Rédemption, il doit souffrir ! »
Ves commençait à mesurer l’horreur de ce que l’Église attendait de lui. Un concepteur de méchas voulait toujours le meilleur pour ses pilotes. Même les concepteurs les plus négligents ne souhaitaient pas de mal à leurs pilotes !
Travailler sur un mécha expressément conçu pour faire souffrir son pilote autant que possible allait à l’encontre des principes mêmes d’un concepteur de méchas !