Chapitre 689
La flotte des Épéistes flagrants repassa en mode supraluminique dès que ses moteurs eurent terminé leur cycle. Une période d’isolement forcé commença de nouveau. Bien qu’il suivît le même itinéraire et avançât à la même vitesse que les autres vaisseaux, le Bouclier d’Hispania évoluait dans une bulle d’espace-temps de dimension supérieure, totalement isolée.
Jamais aucun vaisseau n’entrait en collision avec un autre pendant un voyage supraluminique.
Une humeur morose s’empara de l’équipage, qui s’acquitta de ses tâches avec calme et diligence. Ves savait que l’isolement ne ferait que s’accentuer avec le temps. À ce stade, ils n’avaient parcouru que quelques années-lumière dans les confins.
Quelques jours sans incident passèrent. Ves peinait à respecter son emploi du temps : il avait tant d’activités à mener et si peu de temps à consacrer suffisamment à chacune. Il aurait voulu pouvoir se cloner au moins trois fois.
Malheureusement, les clones parfaits de personnes existantes ne donnaient jamais de bons résultats. S’il avait eu le choix, il aurait composé toute son équipe de conception de ses propres clones. Il n’aurait alors jamais eu à se soucier de problèmes de confiance ni à craindre d’être trahi par ses subordonnés.
« Cela dit, s’ils sont exactement comme moi, ils ne se contenteront pas de rester sous ma coupe. Il faudrait aussi que je leur lave le cerveau, sinon ils ne manqueront pas de me poignarder dans le dos. »
Il se connaissait trop bien pour écarter cette possibilité.
« Pfff. À quoi est-ce que je pense ? Me cloner juste pour étoffer mon équipe de conception ? Est-ce que je suis vraiment à ce point désespéré de trouver des concepteurs de méchas compétents ? »
À titre de concepteur principal par intérim, Ves avait acquis beaucoup d’expérience en matière de direction. Même s’il ne savait pas aussi bien s’y prendre avec les gens que le chef Haine, il avait assez confiance en lui pour convaincre un concepteur de méchas malchanceux de rejoindre son équipe.
Pourtant, les concepteurs de méchas assez désespérés pour intégrer l’équipe de quelqu’un d’autre n’égalaient jamais les capacités d’un concepteur indépendant. Ves brûlait d’envie de réunir une équipe de véritables talents, capables de suivre son rythme et son ambition.
Former une telle équipe de rêve était bien plus difficile qu’il n’y paraissait. Comme Ves, qui accepterait de travailler sous ses ordres alors qu’il avait les compétences nécessaires pour lancer sa propre entreprise ?
C’était un paradoxe. Il pouvait facilement embaucher des concepteurs de méchas médiocres, mais ils ne lui seraient pas d’une grande aide. Quant aux concepteurs de talent, leurs exigences étaient si élevées qu’il lui était impossible de les engager comme subordonnés.
Cela ne signifiait pas pour autant que personne n’avait trouvé de solution à ce paradoxe.
« Le seul moyen de les attirer, c’est de les traiter en partenaires égaux. Il faut mener un projet collaboratif plutôt qu’un projet dirigé par une équipe de conception. »
La différence entre les deux était flagrante.
Une équipe de conception imposait clairement une hiérarchie entre les concepteurs de méchas. Le plus compétent prenait la tête du projet, tandis que les concepteurs bien moins doués devaient se résigner au rôle d’assistants.
Ceux qui avaient un peu plus de talent ou qu’on avait recrutés uniquement pour compléter un aspect précis de la conception étaient généralement considérés comme des contributeurs. Ils apportaient leur pierre dans leur domaine de spécialité, sans s’impliquer davantage dans le projet.
Tout au long du processus de conception, le concepteur principal tenait les rênes. Le mécha, façonné par de nombreuses mains, portait son seul nom. Les contributeurs n’étaient mentionnés qu’en passant, tandis que l’influence des assistants était si minime qu’on les omettait souvent entièrement.
En raison de ses théories sur la spiritualité et le Facteur X, Ves préférait constituer une équipe de conception, car les autres concepteurs de méchas n’auraient alors aucun droit de regard sur le projet. Seule comptait la vision du concepteur principal. Ainsi, Ves pouvait imprimer au maximum sa marque sur sa création et favoriser le Facteur X le plus puissant possible.
Quant aux projets collaboratifs… Ves grimaça à cette idée. Le manque de contrôle et l’obligation de respecter les avis des autres concepteurs de méchas sur un pied d’égalité l’irritaient, car sa philosophie de conception ne pourrait pas s’exprimer pleinement.
Dans un véritable projet collaboratif, au sens classique du terme, tous les concepteurs de méchas impliqués étaient considérés comme des coauteurs. Aucun n’avait le droit de revendiquer le rôle de concepteur principal et de commander aux autres.
Un projet collaboratif visait à mettre en commun les points forts de chaque concepteur tout en laissant de côté leurs faiblesses. Aucun d’eux ne pouvait donc prendre le dessus : plus son influence était grande, plus le mécha conçu en commun héritait de ses défauts autant que de ses qualités.
L’accord que Ves avait conclu avec Skull Architect se situait à mi-chemin entre les deux. Au lieu de travailler ensemble à la création d’un mécha qui combinerait leurs points forts, Ves serait chargé de concevoir quinze variantes des modèles existants du Concepteur de méchas senior.
Il pourrait certes imprimer sa marque sur la variante qu’il concevrait, mais son cœur conserverait l’ADN de son créateur d’origine. Compte tenu de toutes les restrictions imposées par Skull Architect, l’influence que Ves pourrait y laisser se limiterait au rôle de contributeur, ce qui était loin d’être prestigieux.
« Pourtant, faire mes preuves ou laisser ma marque n’est pas mon véritable objectif. »
Ves espérait plutôt s’attaquer aux énigmes incroyablement difficiles que représentaient les créations du Concepteur de méchas senior. Le défi l’attirait. La difficulté l’obligerait non seulement à faire preuve d’ingéniosité croissante et à exploiter davantage ses compétences actuelles, mais elle lui permettrait aussi de découvrir les meilleures méthodes pour concevoir différents types de méchas.
« Voilà le véritable avantage. »
Ves devait veiller à ne pas se laisser contaminer mentalement par les schémas bruts et non filtrés de Skull Architect. Sans ce danger, qui menaçait constamment d’engloutir sa philosophie de conception, il aurait plutôt négocié pour avoir accès à davantage de créations du Senior !
« C’est l’un des avantages cachés de cette collaboration. »
Dans l’industrie du mécha, une frontière séparait l’imitation de la création. Ves s’était toujours rangé du côté de la création. Même si son travail passé sur le Caesar Augustus avait fortement orienté ses habitudes de conception et ses solutions de prédilection, il n’avait pas peur d’innover quand la situation l’exigeait ; sans quoi, il n’aurait pas conçu un mécha fusilier comme deuxième création originale.
Toutefois, comme il prévoyait d’étoffer son catalogue avec au moins une douzaine de gammes couvrant tous les types de méchas essentiels, il devrait s’aventurer de plus en plus loin en terrain inconnu.
Avoir un modèle à étudier et s’exercer sur une conception de mécha aboutie l’aiderait énormément à se préparer à créer son propre modèle du même type.
Ainsi, malgré les risques inhérents et les difficultés que comportait le remboursement de sa dette envers le concepteur pirate, Ves ne chercha pas un instant à se dérober à cette obligation.
La seule question qui le préoccupait était de savoir si Skull Architect commercialiserait ses variantes.
« Va-t-il mettre en vente des copies de ma variante pour les pirates ? »
Skull Architect s’était fait un nom comme concepteur de méchas haut de gamme dans la Région stellaire de Faris. Ses créations étaient donc recherchées, mais aussi extrêmement chères et si difficiles à piloter que seuls les meilleurs en avaient les qualifications.
Ves s’attendait à ce que ses variantes soient proposées à un public plus large, à des prix correspondant au haut ou au milieu de gamme.
Si le prix était assez compétitif — et Ves avait le pressentiment que Skull Architect ferait tout pour maximiser ses profits —, le concepteur de méchas fugitif pourrait vendre un grand nombre de méchas.
« Le marché des méchas pirates est plus restreint que celui des méchas dans l’espace civilisé. Cela dit, les concepteurs pirates ne sont pas nombreux non plus ; mes variantes auront donc beaucoup moins de concurrence. »
Une pensée inquiétante s’insinua dans son esprit. Et s’il obtenait une part de marché et un succès commercial bien plus importants en tant que concepteur pirate qu’en tant que concepteur légitime ?
Vu le statut prestigieux de Skull Architect, un Senior vénérable, il ne faisait aucun doute que ses produits se vendraient largement s’ils devenaient un peu moins chers et beaucoup plus faciles à piloter.
« Par tous les cieux ! Prévoit-il de se lancer dans une expansion agressive sur le marché noir local des méchas ?! »
Ves n’arrivait pas à concevoir l’ampleur d’une telle ambition. Combien d’exemplaires de « ses » variantes seraient vendus ? Mille ? Beaucoup trop peu. Dix mille ? Cent mille ?
Si Skull Architect parvenait à exporter ses créations dans les Régions stellaires voisines ainsi que sur les marchés noirs des Secteurs stellaires proches, il n’était pas impossible que les ventes totales dépassent le million de méchas !
« Bon sang, d’après mes estimations, ma Société des Méchas Vivants n’a vendu que quelques milliers de méchas jusqu’ici, et je ne compte que ceux qui sont sortis des chaînes de production de la Pépinière de Méchas. Les méchas fabriqués par les sous-traitants de la LMC ont probablement atteint les dizaines de milliers. »
Ce succès avait déjà fait de son entreprise un pilier de la République Lumineuse, mais cette réussite n’était rien comparée à ce que n’importe quel Concepteur de méchas senior pouvait accomplir en dormant !
Même si Skull Architect était sérieusement limité par son implantation dans les confins pauvres et sous-développés, Ves soupçonnait qu’un Senior ne se laisserait pas ralentir outre mesure par ces obstacles.
« C’est mauvais. »
Plus ses produits tomberaient entre les mains des pirates, plus le risque que leurs conceptions remontent jusqu’à Ves augmenterait.
De plus, Ves n’avait pas encore abordé le problème évident.
Les pirates étant ce qu’ils étaient, ils ne manqueraient pas de faire mauvais usage des puissantes variantes. Si elles se révélaient toutes semblables au Leiner Grey, elles seraient à la fois extrêmement puissantes et remarquablement faciles à piloter.
Porteuses de l’essence de Skull Architect et de l’influence limitée, mais indéniable, de Ves, ces variantes seraient tout simplement d’une létalité inimaginable !
« Comparées aux tas de ferraille que la plupart des pirates utilisent, la différence est le jour et la nuit ! »
En somme, en remplissant ses obligations envers un concepteur de méchas criminel, Ves contribuerait directement à renforcer un grand nombre de gangs pirates !
Les implications éthiques d’une telle conséquence étaient trop graves pour être concevables !
Toutes les souffrances et tous les meurtres commis par « ses » clients lui saliraient indirectement les mains.
C’était différent de ses activités commerciales légitimes. Ves pouvait facilement faire abstraction de la culpabilité que lui inspiraient les actes des clients de la LMC. Chaque mécha vendu par son entreprise était certifié par la MTA, et même le contrat d’achat portait le sceau de l’association commerciale. Les clients trop louches ne pourraient jamais satisfaire aux exigences de la MTA.
Bien sûr, quelques poissons passaient toujours entre les mailles du filet. Ves ne s’attardait pas sur ces exceptions. D’une certaine façon, il tenait déjà compte des tragédies commises par la racaille qui utilisait ses méchas.
Depuis que Vincent Ricklin avait massacré sa propre famille à l’aide d’un mécha artisanal rudimentaire conçu par Ves, celui-ci s’efforçait de ne pas se laisser affecter par ce genre de tragédie.
« C’est facile quand il ne s’agit que de quelques brebis galeuses. Aucun concepteur de méchas ne peut empêcher qu’on fasse mauvais usage de ses créations. Il faut accepter cette éventualité dans notre métier. »
Mais tout changeait si le panier était surtout rempli de brebis galeuses. Un mécha vendu sur un marché presque entièrement composé de pirates et de toutes sortes d’autres ordures servirait sans aucun doute à des fins bien plus néfastes.
La question de la responsabilité et de l’imputabilité hantait les concepteurs de méchas tout au long de leur carrière. Même s’ils s’en déchargeaient dès qu’une vente était conclue, le problème continuait de peser sur leur conscience.
Dans quelle mesure facilitaient-ils les méfaits de leurs clients ? Chaque fabricant de méchas et d’armes se débattait avec cette question, au point qu’il n’existait toujours pas de réponse juste, même à l’heure actuelle !
Ves, lui-même, était passé d’un profond détachement à une empathie et une sollicitude considérables envers les pilotes des méchas qu’il avait conçus.
Il s’était attaché aux pilotes des Vandales flagrants parce qu’il était responsable du bon état de leurs méchas.
En revanche, il se souciait très peu des clients qui achetaient les méchas de la LMC. Ses clients donnaient de l’argent et recevaient un mécha en échange. Une fois la transaction conclue, ils pouvaient tout aussi bien attaquer une crèche et tuer une centaine de bambins : Ves n’en perdrait pas le sommeil.
Après tout, qu’avait-il à voir avec un pilote de mécha cinglé ? Si le public commençait à reprocher au concepteur d’avoir permis au fou d’agir en lui fournissant son mécha, il pourrait tout aussi bien accuser l’entreprise qui avait fabriqué ses vêtements ou l’établissement où il avait acheté son dernier repas.
Alors pourquoi se souciait-il autant de ses clients pirates, au juste ?