Chapitre 686
Ves se rendit compte que Ketis avait passé la majeure partie de son temps dans son bureau depuis qu’elle était montée à bord du Bouclier d’Hispania. Il ne l’avait pas emmenée une seule fois dans les ateliers ni dans les hangars. De ce fait, elle n’avait jamais eu l’occasion de lui donner son véritable avis sur les techniciens de méchas. Ves avait simplement supposé que les Épéistes géraient leurs services de maintenance comme toutes les autres organisations qu’il avait connues.
Il aurait dû se douter que ce n’était pas le cas. Aux confins, on vivait à l’âge primitif. Les humains de la Région stellaire de Faris avaient régressé vers des moyens de survie plus simples et plus brutaux.
Les rumeurs d’esclavage n’avaient jamais cessé de circuler aux confins. Ves ne s’était pas attendu à ce que le sujet le touche d’aussi près.
Même les Baleiniers de Walter, le gang qui régnait sur le Rideau Nuageux, ne traitaient pas leurs techniciens de méchas aussi mal !
« Tu sais ce qu’il faut pour se protéger aux confins ? lança-t-elle, indignée. Elle avait perçu les pensées critiques de Ves et son regard désapprobateur l’avait mise au défi. La force ! Le pouvoir de se battre ! Sans force, comment te défendre contre les hommes des sables et toute la racaille qui rôde dans les étoiles ?
Les seules personnes qui comptent aux confins, ce sont celles qui savent se défendre et se battre. »
« Et celles qui ne le peuvent pas ? Les concepteurs de méchas ? Les techniciens de méchas ? Les membres d’équipage ? Les gens ordinaires ? »
Ketis ricana avec mépris à l’évocation des non-combattants. « Ceux qui savent se battre règnent sur ceux qui ne le peuvent pas. Tout en haut, il y a les pilotes de méchas. Ceux qui savent se battre avec un pistolet ou une épée occupent le milieu de l’échelle. Quant à ceux qui ne savent pas se battre, mais maîtrisent des compétences rares et précieuses, comme concevoir un mécha ou commander un vaisseau, ils se trouvent juste au-dessous des guerriers.
Pour les moins doués ou ceux qui n’ont aucun talent, ce sont les rebuts des confins. »
« Alors, si je comprends bien, dit-il en essayant de démêler ses propos, les pilotes de méchas appartiennent à la classe privilégiée, les autres guerriers à la classe combattante, les concepteurs de méchas et les capitaines de vaisseau à la classe inférieure, et les moins compétents forment la sous-classe ? »
« C’est ce que j’ai dit, même si je ne l’avais jamais formulé comme ça. »
« C’est complètement extrême ! »
Même dans l’espace civilisé, bien des gens dépourvus de talents au combat jouissaient d’un respect incroyable. Des hommes d’État aux magnats des affaires, en passant par les scientifiques, les artistes et bien d’autres, la société humaine présentait un large éventail de talents et de compétences qui permettaient à certains de s’élever au sommet.
Pourtant, d’après Ketis, un médecin aussi respecté qu’un autre pouvait à peine prétendre au statut d’ouvrier de basse classe dans une cité ouvrière appauvrie comme Haston, sur Bentheim !
À l’inverse, les voyous mal dégrossis et les membres de gangs qui terrorisaient les rues et semaient le trouble se situaient au-dessus de ces médecins et scientifiques respectés, simplement parce qu’ils savaient tirer au pistolet ou cogner à coups de poing !
C’était de la folie !
Ves exprima ce qu’il pensait. « Comment faites-vous, les pirates, pour continuer à vivre si vous traitez comme de la merde vos médecins, vos techniciens, vos fermiers, vos mineurs et tous ceux qui exercent des métiers indispensables ? »
« Tu crois que quelqu’un mérite automatiquement le respect parce qu’il excelle dans un domaine ? » Ketis ricana devant sa naïveté. « Maître, sans la capacité de te protéger et de te battre pour toi et tes compagnons, toute ton intelligence et toutes tes compétences ne te sauveront pas d’un rayon laser qui réduira ton précieux cerveau en cendres.
Tout ce que tu construis ou obtiens dépend de ta capacité à défendre tes biens ! À quoi bon devenir le meilleur concepteur de méchas de la galaxie si n’importe quel groupe de pirates peut te braquer et te forcer à travailler pour lui ? »
Il marqua une pause, ébranlé par la conviction qui transparaissait dans sa voix. Elle ne se perdait pas en paroles au hasard. Elle croyait vraiment à ce discours que les confins lui avaient inculqué depuis sa naissance !
« … C’est pour ça que tu t’entraînes si assidûment à l’épée ? Tu accordes plus de valeur à ton statut de membre de la classe combattante qu’aux merveilles et aux mystères du métier de concepteur de méchas ? »
« Les concepteurs de méchas sont des lâches qui ne daignent pas se battre eux-mêmes. » Elle résuma sans détour ce qu’elle pensait vraiment de sa profession. « La seule raison pour laquelle on ne les jette pas avec les autres techniciens de méchas, dans la sous-classe dont tu parlais, c’est que les meilleurs aident les pilotes de méchas de la classe privilégiée à mieux se battre. »
« Et les autres ? Les concepteurs de méchas moins doués ? Les techniciens de méchas ? »
« Il n’y en a pas beaucoup aux confins. Dans les colonies, chacun hérite du métier de ses parents en grandissant ou se fait recruter par un équipage pirate. On n’a pas vos écoles ni vos lieux de travail, où l’on peut former des techniciens de méchas, des mécaniciens de vaisseau ou tous ces autres spécialistes difficiles à trouver. Pour en obtenir, il ne reste qu’à les voler à ceux qui en ont. »
« Je vois. »
Ves aurait dû s’attendre à ce genre de pratiques. Il avait déjà entendu parler des conditions difficiles qui régnaient aux confins, de leur faible densité de population, des colonies incapables de maintenir le niveau technologique de l’humanité moderne et de l’absence presque totale d’écoles.
S’il avait pris le temps de relier les différents éléments, il aurait compris comment les pirates faisaient réellement tourner leurs vaisseaux, leurs méchas, leurs stations spatiales, leur matériel et leurs industries. Aussi doué qu’un pirate fût au combat, sa férocité ne lui serait d’aucun secours quand viendrait le moment de réparer un propulseur supraluminique en panne.
Pourtant, traiter comme des esclaves les gens qui réparaient leurs méchas, leurs vaisseaux, leurs armes et le reste de leur matériel allait trop loin pour Ves. Il n’arrivait même pas à imaginer comment les pirates pouvaient survivre en dépendant entièrement de leurs esclaves pour faire fonctionner leur matériel le plus essentiel. Ne craignaient-ils pas d’être trahis ?
Il se força à se calmer. S’emporter contre Ketis ne servirait à rien et ne ferait qu’envenimer leurs rapports. Pour l’instant, il lui manquait trop d’informations pour se faire une opinion.
« Décris-moi les esclaves à bord des navires des Épéistes, s’il te plaît. »
« Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? » Elle enroula distraitement une mèche de ses cheveux verts autour de son doigt. « Nous, les Épéistes, sommes de redoutables combattantes, mais nous ne trouvons tout simplement pas assez de femmes pour occuper les postes d’équipage ou de techniciennes de méchas. Tous les autres gangs de pirates, y compris les deux grands blocs pirates, se disputent eux aussi les hommes pour remplir ces postes ; nous ne faisons donc pas exception.
La seule façon d’en obtenir, c’est de piller les flottes de chasseurs de trésors qui ne cessent d’affluer dans notre région spatiale. Certains pirates n’ont pas beaucoup de chance de ce côté-là, alors ils se rendent dans l’espace civilisé et attaquent une station spatiale peu défendue ou une colonie isolée pour capturer des esclaves. »
« Comment faites-vous pour les garder dociles ? N’importe quel technicien de méchas ou membre d’équipage peut facilement saboter les machines sur lesquelles il travaille. Il suffit d’un composant mal placé, d’un élément de structure fragilisé ou de quelques substances ajoutées dans le réservoir de carburant pour que tout s’effondre très vite. »
« C’est la partie la plus facile. » Ketis sourit. « Il suffit de leur donner une leçon pour qu’ils comprennent qui commande. Chez les Épéistes, Lydia ne nous laisse prendre des hommes que lorsque nous avons besoin de compléter nos équipes de soutien. Quand nous les capturons, nous les rouons de coups et les menaçons à quelques reprises. La plupart comprennent vite la nouvelle donne, mais certains ont besoin d’être traités plus fermement.
Quoi qu’il en soit, tant que nous avons quelques Épéistes pour surveiller nos esclaves, nous pouvons empêcher la plupart d’entre eux de manigancer quoi que ce soit. »
« Ça ne résout pas le problème de leur docilité. Tu peux battre un homme à terre, mais tu ne peux pas lui ôter son désir de liberté. »
Ses origines de la République Lumineuse reprirent le dessus lorsqu’il prononça ces mots. L’esclavage était l’un des grands tabous des Deux Grands, mais la République Lumineuse accordait plus de valeur à la liberté que les autres États.
« Oh, aux confins, on a tout un tas d’astuces pour régler ça. Quand on capture un grand groupe d’esclaves, on se rend dans une station spatiale appartenant à l’Alliance du Dragon. Les Dragons du Vide nous proposent un service : on leur confie nos esclaves pour qu’ils les conditionnent. »
« En quoi consiste ce conditionnement ? »
« Aucune idée. Les Dragons du Vide leur font quelque chose au cerveau. Ils sont toujours les meilleurs pour ce genre de trucs. Une fois qu’ils ont fini, ils nous rendent les esclaves, moyennant quelques K-crédits. Nos captifs sont alors devenus de vrais petits esclaves dociles, même s’ils sont un peu limités. Après leur conditionnement, on n’a plus à s’inquiéter des frasques de nos nouveaux jouets. »
Les Dragons du Vide. L’une des deux plus grandes organisations pirates de la Région stellaire de Faris, et un vieil ennemi de Ves. Leurs tentacules s’étendaient plus loin qu’il ne l’avait cru.
Ves ferma les yeux et pressa presque ses paupières contre ses joues. Des bouffées de colère, de frustration et de résignation traversèrent son esprit. Il les repoussa au profit d’un pragmatisme froid et implacable.
Pour l’instant, il devait garder la tête froide.
« Et les hommes… conditionnés à bord de votre vaisseau, comment s’en sortent-ils auprès des Épéistes ? »
« Comme je te l’ai dit, ils sont stupides, limités et dénués d’imagination. Leur seul mérite, c’est qu’ils restent suffisamment humains pour comprendre nos ordres et qu’ils ont conservé la plupart de leurs compétences et de leurs connaissances. En ce sens, ils ne valent guère mieux que des robots. Au moins, ils poussent de jolis cris quand on les roue de coups. Les robots ne hurlent pas de douleur de façon aussi satisfaisante quand on les frappe. »
Ves essaya de s’imaginer la vie d’un homme chez les Épéistes. Dépouillé de sa volonté, conditionné à obéir aux Épéistes comme s’il s’agissait de déesses, exploité jusqu’à l’épuisement pour le restant de ses jours… Quelle différence y avait-il entre la mort et l’esclavage ?
Au moins, Ketis ne lui avait jamais témoigné trop de mépris parce qu’il était un homme. Comme la plupart des pirates des confins étaient des hommes, elle savait qu’il valait mieux ne pas dénigrer la part masculine de l’humanité.
Mais cette pratique révélait une énorme faille, assez grave pour compromettre toute leur mission !
« Combien d’esclaves compte votre flotte ? »
« Je ne sais pas. On ne tient jamais ce genre de compte. À vue de nez, il y en a facilement un millier, voire davantage. Notre flotte est plus petite que la vôtre, et Mayra m’a dit que le conditionnement des esclaves et leur dressage pour leurs nouvelles tâches prenaient beaucoup de temps et d’argent. On n’en abuse donc pas comme les Dragons du Vide. »
« Tu ne crois pas que vous vous exposez à un danger caché en vous fiant à des esclaves conditionnés par les Dragons du Vide ? » demanda Ves avec insistance. « D’après ce qu’on m’a dit, les Dragons ne sont ni très amicaux ni très fiables. »
« Oh, on le sait. » Elle haussa nonchalamment les épaules, puis eut un sourire de prédateur. « C’est pour ça qu’on a tendance à rester loin de leur territoire une fois qu’on a terminé. Ce n’est pas un problème. Des milliers de pirates ont eu recours à leur service de conditionnement, et jamais nous n’avons entendu parler d’une révolte d’esclaves.
Et puis, si ça devait arriver, rappelle-toi qu’ils sont pour la plupart si faibles qu’ils ne seraient même pas capables de remuer un poulet. On peut tous les tailler en pièces en moins d’une heure, si nécessaire. »
« Et s’ils préparent leur révolte en secret ? S’ils ne prennent pas les armes, mais sabotent vos méchas, vos vaisseaux et le reste ? Leurs mécaniciens de vaisseau pourraient facilement faire exploser un réacteur énergétique ou détruire un propulseur supraluminique en plein transit. Comment pouvez-vous empêcher ce genre d’incident ? »
« Comme je te l’ai dit, on n’est pas assez stupides pour laisser les esclaves travailler hors de notre vue. Nous avons posté des Épéistes dans chaque compartiment où ils travaillent, et il y a aussi des Épéistes plus futées, comme moi, qui ont suivi des cours ou reçu des leçons pour comprendre ce qui s’y passe. À ma connaissance, presque tous les autres gangs de pirates gèrent leurs esclaves de la même manière. »
« Et l’Alliance Ravienne ? » Ves évoqua l’autre bloc pirate. « Je n’ai jamais entendu parler de conditionnement cérébral chez eux. Comment font-ils pour tenir leurs esclaves en laisse ? »
« Oh, c’est simple. Ils leur font subir d’autres trucs dégueulasses. Ça dépend vraiment du gang. Les méthodes les plus courantes, d’après ce que j’ai entendu, vont de la modification génétique pour en faire d’affreuses abominations à l’implantation de bombes dans leur cerveau, qui explosent automatiquement dès qu’ils sortent du rayon d’action de leur vaisseau assigné. »
La façon dont ces pirates traitaient leur personnel de soutien était abjecte et risquait de tourner à la catastrophe, mais d’une manière ou d’une autre, ils parvenaient à s’en sortir. Ves avait entendu tant de choses surprenantes ce jour-là qu’il ne savait tout simplement plus quoi répondre.
« Vous, les pirates, vous vivez dans une société complètement pourrie. »