Chapitre 684
Les dossiers sur les batteries ultracompactes ne lui étaient pas parvenus sous la forme pure et neutre qu’il avait espérée. L’essentiel des documents virtuels se composait d’articles de recherche un peu datés, mais extrêmement complexes, rédigés par des experts à l’intention de leurs pairs.
La différence entre un manuel et un article de recherche était profonde. Le premier cherchait à approfondir les connaissances de ses lecteurs dans un domaine donné, tandis que l’article de recherche présentait des résultats de pointe qui repoussaient les limites de ce domaine.
Bien sûr, Ves n’en était pas à son premier article de recherche. Il en avait lu un grand nombre à l’école, mais il s’agissait généralement de publications fondatrices, devenues des classiques en raison de leur influence historique sur le développement de la conception de méchas.
Ses professeurs choisissaient avec soin les articles les moins ardus pour les distribuer à leurs élèves et, parfois, allaient même jusqu’à censurer les concepts de niveau supérieur, qui auraient fait voler en éclats les jeunes concepteurs de méchas en devenir.
Cette fois, Ves n’avait droit à aucun ménagement. Ces articles, vieux d’au moins dix ou vingt ans, étaient destinés à des chercheurs qui comptaient au moins cinquante années d’expérience dans le génie électrique et les disciplines connexes.
Ves avait beau avoir lui-même élevé sa compétence en génie électrique au niveau compagnon, cela ne suffisait pas à déchiffrer les articles de chercheurs qui avaient consacré toute leur carrière scientifique à améliorer les performances des condensateurs, des batteries et des cellules énergétiques.
Le style des articles de recherche reflétait le dévouement de leurs auteurs et leur maîtrise du domaine. Les paragraphes denses regorgeaient de jargon, ce qui leur conférait une très forte densité d’information.
Un roman de fiction ordinaire était comme une plume. Ses auteurs cherchaient à offrir à leurs lecteurs une expérience de lecture agréable et confortable.
Un manuel était comme une couverture. Ses auteurs et ses éditeurs guidaient doucement les novices dans la découverte de son contenu.
Un article de recherche était comme une brique. Les scientifiques qui les rédigeaient ne pouvaient tout simplement pas s’embarrasser du long processus consistant à instruire leurs pairs avec une plume ou une couverture. Ils préféraient saisir l’objet le plus contondant à leur portée et le leur fracasser au visage.
Ceux qui avaient la tête dure pouvaient encaisser les coups sans dommage, puis les rendre avec la même force.
Malheureusement, ceux qui n’avaient ni les capacités ni les bases théoriques nécessaires pour comprendre la brique se faisaient simplement défoncer les dents. Certains en ressortaient même bien plus amochés.
C’était pour cela qu’il qualifiait ces articles de recherche de piège. Le Skull Architect cherchait à le torturer avec des connaissances à sa portée, mais verrouillées derrière une foule métaphorique de chercheurs furieux armés de briques !
« C’est un piège sournois, ça, marmonna-t-il, le regard sombre. Il me met encore à l’épreuve. »
Le Skull Architect avait pris certaines de ses mesures, puis lui avait légué une épreuve correspondant à ce qu’il attendait de Ves. C’était proprement absurde : même un concepteur de méchas compagnon se perdrait dans ces articles de recherche !
« Au bout du compte, j’ai trop montré de quoi j’étais capable. Il m’a sans doute pris pour quelqu’un qui apprend vite. »
Ves pouvait gérer le jargon. Il pouvait supporter une écriture universitaire dense et compacte. En revanche, il risquait de ne pas pouvoir faire face à la contamination mentale inhérente à ces articles.
« Si les concepteurs de méchas cristallisent l’essence de leurs traditions, de leurs principes, de leurs aspirations et de leurs préjugés dans leur philosophie de conception, les scientifiques et les chercheurs ont adopté quelque chose de similaire, qu’ils appellent leur philosophie de recherche. »
Les règles et les dangers liés à la philosophie de conception étaient bien plus graves que ceux associés à la philosophie de recherche. Mais même si cette dernière se révélait un peu moins dangereuse, elle pouvait quand même tuer un esprit immature et encore fragile en l’exposant de plein fouet.
Ves constata avec consternation que, malgré les avantages que lui procuraient ses attributs d’Intelligence, de Concentration et de Spiritualité renforcés, il restait vulnérable à la contamination mentale enfouie au cœur des articles.
C’étaient comme des chuchotements à l’arrière de son esprit. Ils le poussaient à délaisser les méchas pour consacrer davantage de recherches à la mise au point de meilleures batteries.
Ils l’incitaient à rejoindre les différents camps qui divisaient les chercheurs avec une férocité amère. L’un d’eux soutenait que les meilleures batteries étaient celles qui offraient la capacité la plus élevée possible. Toutes les autres considérations pouvaient passer au second plan, pourvu que les batteries durent éternellement.
Un autre camp privilégiait le transfert d’énergie maximal. Ses partisans voulaient que les batteries et les condensateurs puissent emmagasiner et restituer autant d’énergie que possible, dans les limites du raisonnable et de la sécurité. À leurs yeux, la capacité maximale pouvait attendre.
Les conflits doctrinaux et idéologiques divisaient tous les domaines scientifiques. Dès qu’une théorie existait, des tas de partisans et de détracteurs s’affrontaient pour défendre ou contester ses mérites.
S’aventurer au beau milieu de ce débat sans s’attendre à prendre parti revenait à traverser un champ de mines. Où qu’il pose le pied, il finirait par se faire souffler par une explosion.
En somme, Ves estima qu’il devait dépenser une grande partie de son énergie mentale pour assimiler ne serait-ce qu’une infime fraction des connaissances dissimulées dans les articles de recherche.
Pour tirer quoi que ce soit de cette littérature universitaire, il lui fallait travailler dur, se concentrer à l’extrême et accepter de torturer son esprit.
« Au moins, tout ça finira par m’apporter de grands bénéfices. »
Ves avait ainsi obtenu les clés d’une solide base théorique, certes superficielle, mais indéniablement vaste, dans le domaine du stockage de l’énergie.
La polyvalence que lui conférait la maîtrise de ces connaissances surpassait de loin celle qu’il aurait acquise en apprenant le plan d’une batterie ultracompacte prête à fabriquer !
La maîtrise de la théorie lui permettait de concevoir n’importe quelle batterie en fonction de ses exigences précises et de ses contraintes. S’il devait composer avec de nombreuses restrictions, comme c’était justement le cas, il pouvait créer une batterie ultracompacte bon marché qui ferait tout juste l’affaire. Plus tard, une fois de retour chez lui et en mesure d’accéder à toutes les ressources de sa compagnie de méchas, il pourrait passer à une meilleure batterie.
La maîtrise d’un seul plan ne lui permettait que de fabriquer une seule batterie, sans même vraiment comprendre son fonctionnement ni savoir s’il avait commis une erreur quelque part. Elle ne tenait pas non plus compte du contexte. Par exemple, il n’aurait plus eu qu’à pleurer si les schémas de conception exigeaient un matériau exotique disponible uniquement à l’autre bout de la galaxie !
« La différence entre créer et reproduire est immense. Si j’ai le choix, je privilégierai toujours la première option ! »
La technologie à la base des batteries ultracompactes avait de nombreuses applications. Apprendre à concevoir une minuscule batterie ultracompacte destinée à un équipement transportable par un homme ne différait pas de l’apprentissage de la conception de cette même batterie, à l’échelle d’un mécha.
Bien sûr, une telle batterie serait prohibitive et parfaitement inadaptée aux méchas commerciaux de la périphérie galactique. Si les batteries ultracompactes étaient rares dans le Secteur stellaire de Komodo, ce n’était pas sans raison.
« Enfin, je ne suis pas obligé de tout donner pour concevoir les meilleures batteries et cellules énergétiques possibles pour mes méchas. »
Même une cellule énergétique qui ne mettait en pratique que dix pour cent des théories assimilées grâce aux articles pouvait suffire à augmenter considérablement sa densité énergétique !
Submergé par le potentiel extraordinaire que recelaient ces articles, Ves se mit à ricaner sans pouvoir s’arrêter. « Koukuku… Hahahahaha ! HAHAHAHAHAHA ! »
!
« Pas bon ! »
Il s’interrompit brusquement en comprenant à quel point il devait avoir l’air stupide. La contamination mentale provoquée par la lecture des articles avait déjà commencé à s’insinuer dans son esprit !
Ves secoua violemment la tête pour chasser ses pensées. « Je dois rester beaucoup plus vigilant ! Richesse et récompenses vont de pair avec risques et dangers. Je ne peux pas obtenir ces trésors si facilement sans en payer le prix. »
Il mit les documents de recherche de côté pour un autre jour. Pour l’instant, il ne se faisait pas confiance pour repousser la contamination mentale qui gagnait du terrain s’il poursuivait ses études.
« Je ne devrais étudier ces documents que par courtes séances. Il faut que j’évacue peu à peu la contamination mentale. »
Il décida d’aller se coucher : le sommeil avait toujours été très efficace pour purifier l’esprit.
Le lendemain, il adopta une nouvelle routine. Il reçut un message du major Verle au sujet de sa proposition.
À sa grande surprise, l’officier des méchas rejeta immédiatement sa proposition, sans même lui laisser l’occasion de défendre son point de vue.
« Pourquoi ? » demanda Ves, déconcerté et un peu furieux de voir son idée rejetée aussi sèchement.
Dans son bref message, Verle disait que les arguments lui semblaient plausibles, mais que d’autres préoccupations l’empêchaient d’en tenir compte.
À ce stade, la priorité absolue des Vandales était de garantir le plus haut niveau possible de sécurité des informations ! Faire tourner régulièrement les concepteurs de méchas entre les vaisseaux compliquerait énormément la protection de leurs secrets ! La flotte avait déjà réduit au strict minimum les déplacements inter-vaisseaux en navette.
Plus il y avait d’objets qui circulaient dans l’espace, plus le risque que quelqu’un y laisse discrètement des miettes était élevé.
Une autre raison pour laquelle le major Verle rejetait cette idée était que les concepteurs de méchas comme l’équipage subiraient trop de bouleversements s’ils devaient s’habituer à de nouveaux visages. Ce serait particulièrement difficile pour les concepteurs de méchas, qui devraient laisser derrière eux les camarades et les connaissances qu’ils s’étaient faits au fil de leur affectation.
Une phrase du message attira l’attention de Ves.
[À mesure que nous nous enfonçons dans les abysses de la frontière, nos hommes et nos femmes ont besoin de repères pour garder les pieds sur terre et le moral. Ne sous-estimez pas la force que procure le fait de savoir que vos camarades vous couvrent. Le moral de toute la flotte devrait se dégrader avec le temps. N’accélérons pas sa chute en bouleversant les habitudes.]
Autrement dit, Ves devait se résigner et trouver une autre solution au problème des préjugés à long terme qui affectaient les méchas des différents porte-vaisseaux.
« Eh bien, retour à la case départ. »
La plupart des nœuds d’intrication quantique étant hors service et les communications entre les vaisseaux étant limitées aux ordres de déplacement indispensables pour maintenir la cohésion de la flotte, Ves n’avait aucun moyen de transférer les compétences d’un concepteur de méchas à un autre vaisseau qui en avait désespérément besoin.
En fait, la seule solution qu’il pouvait imaginer et qui aurait une chance de fonctionner consistait à reprendre lui-même le travail de ses adjoints et à se rendre en personne sur les différents porte-vaisseaux à tour de rôle !
« Tant pis pour la délégation. »
Se rendre en personne sur les différents porte-vaisseaux pour nettoyer derrière ses incompétents concepteurs de méchas lui prendrait beaucoup trop de temps. Comment pourrait-il encore s’occuper de ses projets personnels s’il passait la plupart de ses nuits à bord d’autres vaisseaux stellaires ?
Après une longue réflexion, il se tourna donc vers la meilleure solution suivante. Il passerait personnellement au crible les plans des cinq cents méchas depuis son bureau. Après avoir corrigé sans cérémonie les défauts les plus flagrants, il joindrait ses versions corrigées à la salve de données différée que le Bouclier d’Hispania envoyait à intervalles réguliers à ses vaisseaux frères.
« Je ne pourrai pas discuter avec les concepteurs de méchas qui ont conçu de telles horreurs. » Il fronça les sourcils. « Si je ne leur fais pas comprendre à quel point leur travail est stupide, ils n’accepteront peut-être même pas mes corrections. »
Les concepteurs de méchas avaient une confiance excessive en leurs propres créations. Beaucoup prenaient mal la critique de leur travail ; voir Ves piétiner leur petit chef-d’œuvre comme s’il s’agissait d’un déchet les offensait comme rien d’autre.
Dès qu’on leur présentait gentiment une critique constructive de leur travail, ils se transformaient en mères furieuses, persuadées que leur adorable petit n’avait aucun défaut. Peu importait que les enfants en question soient en réalité des démons qui avaient démoli l’aérovoiture familiale.
Ves soupira. « Ils devront faire avec, s’ils savent ce qui est bon pour eux. L’état actuel de nos méchas laisse une énorme marge de progression. »
Gérer plus de cinq cents méchas était un travail difficile. Le problème fondamental était que les Vandales manquaient cruellement de concepteurs de méchas. Depuis environ six mois, la Force opérationnelle de Verle se débrouillait tant bien que mal. Mais les fissures qui s’étaient lentement creusées ne devinrent visibles que maintenant que le problème prenait une ampleur considérable.
Il prenait déjà des notes sur la situation. S’il finissait un jour par diriger une unité indépendante, il veillerait à ne pas répéter les erreurs dont il était témoin ici.