Chapitre 681
« Oublie un instant tes devoirs et tes obligations. Imagine simplement que les Épéistes se débrouillent très bien sans toi. Disons que tu prends ta retraite de la piraterie pour lancer ta propre entreprise de méchas. À quoi ressemblerait ton premier modèle ? »
La question prit Ketis au dépourvu. « Jamais je n’abandonnerais les Épéistes comme ça ! »
« C’est une hypothèse. Une situation imaginaire. Un exercice de réflexion. » Comme Ketis ne semblait pas comprendre où il voulait en venir, Ves prit un ton plus ferme. « Joue le jeu, bon sang ! »
« Je… Je n’arrive pas à imaginer un tel avenir. Je ne sais pas quoi faire toute seule. »
« En tant que conceptrice de méchas pleinement qualifiée, tu as toujours une possibilité : lancer ta propre entreprise de méchas. C’est l’hypothèse qu’on va explorer aujourd’hui. Pour simplifier, disons que tu as acheté un faux passeport et pris une nouvelle identité dans l’espace civilisé. Tu es devenue citoyenne de la République de Reinald et tu as ouvert un atelier sur Harkensen III, parmi tous les autres ateliers de méchas.
En tant que jeune entrepreneuse pleine d’espoir, tu dois montrer au secteur des méchas que tu es capable de te débrouiller seule. Tu as consacré tes premières années à stabiliser ton entreprise en concevant quelques variantes. Elles ont assez bien marché pour payer les factures, mais il te faut davantage pour aller plus loin. Seul un modèle original pourra faire l’affaire. À quoi ressemblera-t-il ? »
Le récit de Ves l’aida à se mettre dans le bon état d’esprit. Elle se représenta ce rêve imaginaire, malgré son ignorance des affaires dans l’espace civilisé. Là-bas, elle ne pouvait pas donner un coup d’épée à quelqu’un qui l’énervait, se rappela-t-elle.
« Sans aucun doute, je concevrais un mécha épéiste. C’est ce que je fais. C’est ce que je connais. »
« Et c’est aussi ce que tu aimes ? » intervint Ves.
Elle hésita. « Oui. Enfin, je crois. C’est le premier type de mécha avec lequel j’ai vraiment travaillé, et c’est aussi celui avec lequel je suis le plus en phase. Comme je manie moi-même l’épée, j’ai l’impression de comprendre comment tout doit s’articuler.
Toutes ces subtilités dans l’agencement, la façon dont la musculature artificielle doit être conçue pour maximiser la puissance d’un coup d’épée, l’importance de bien étudier les pieds pour assurer au mécha un appui stable… Tout ça prouve que je sais mieux concevoir un mécha épéiste qu’une bande de crétins comme toi, qui n’ont jamais tenu une vraie épée de leur vie ! »
Ves applaudit brièvement. « C’est un bon argument ! Je suis entièrement convaincu que tu peux concevoir un excellent mécha épéiste ! Est-ce ta mission de prouver à des soi-disant crétins comme moi, qui n’ont jamais combattu pour leur vie, que tu peux rendre justice à ce type de mécha ? »
« Je… Je ne sais pas. Je n’y ai jamais vraiment réfléchi. Tout ce que je sais, c’est que les autres types de méchas avec lesquels j’ai travaillé ne me font ni chaud ni froid. Bricoler des méchas d’escarmouche légers ou des chevaliers moyens, c’est à peine supportable. On dirait des méchas épéistes qui ont pris le mauvais chemin.
Ce sont les méchas de combat à distance qui me dérangent vraiment. Je ne peux pas concevoir un mécha fusilier. C’est impossible. Je les déteste. Je déteste leur concept tout entier. »
Ves trouva cela curieux. « Pourquoi détestes-tu le concept des méchas de combat à distance ? Un mécha fusilier est indispensable sur le champ de bataille, que ce soit au sol, dans les airs ou dans l’espace. Je t’ai vue manier un pistolet à la station de Mancroft, alors je ne vois pas pourquoi tu t’opposes à ce que les méchas en fassent autant. »
« C’était une nécessité. Je ne porte un pistolet que parce que les Épéistes ont appris à leurs dépens, bien trop souvent, qu’il y a quantité de lâches prêts à nous abattre de loin. »
« Tu ne crois pas que la même chose s’applique à tes méchas épéistes ? L’absence d’armes à distance les rend vulnérables aux groupes qui alignent des méchas spécialisés dans le combat à distance. Par exemple, les Emprisonnés, qu’on a laissé filer pour la deuxième fois. Ils reviendront pour un troisième round, crois-moi, et on ferait mieux de préparer notre parc de méchas à contrer leurs tactiques de harcèlement. »
« Je n’aime tout simplement pas travailler avec des méchas armés de fusils, d’accord ?! » s’écria Ketis, exaspérée. « Je ne suis pas aussi bavarde que toi, maître. Je ne sais pas expliquer ce que je ressens. »
« Revenons donc aux méchas épéistes. » Ves revint rapidement au sujet principal. « J’ai remarqué que tu en étais très enthousiaste. C’est peut-être ta vocation, Ketis. Tes aptitudes, ainsi que ta connaissance des méchas épéistes et des gens qui se spécialisent généralement dans leur pilotage, pourraient être un véritable atout pour ta carrière. Dans ce domaine, tu possèdes des avantages que peu de gens peuvent égaler.
L’idée de diriger ta propre entreprise spécialisée dans les méchas épéistes te paraît-elle séduisante ? »
Aux yeux de Ves, l’expérience de Ketis était peut-être limitée et presque entièrement axée sur l’épée et tout ce qui s’y rapportait, mais chaque nuage avait sa lueur d’espoir.
Son penchant singulier pour les méchas épéistes était une particularité que Ves devait encourager à tout prix. Un concepteur de méchas pouvait se spécialiser dans des domaines bien pires, et Ves ne voyait pas dans quoi d’autre Ketis pourrait mettre tout son cœur et toute son âme pour le reste de sa carrière.
Elle finit par rassembler ses pensées. « Je crois que ça me plairait beaucoup. Mais j’ai du mal à imaginer que ça arrive. J’aime trop les Épéistes pour les abandonner. J’ai grandi avec elles pendant presque toute ma vie et je veux leur rendre tout ce qu’elles m’ont donné. Grâce à mes sœurs, j’ai appris à devenir forte.
Grâce à Mayra, j’ai appris à concevoir des méchas. Grâce aux Épéistes, j’ai appris à regagner le respect que je croyais avoir perdu. »
Ves comprit que ce genre d’hypothèse ne fonctionnait pas très bien avec Ketis. Elle était incapable de dissocier ses pensées des Épéistes. Comme si elle craignait qu’un rayon cosmique ne la frappe si elle cessait de penser à ses sœurs plus d’une douzaine de secondes !
Malgré tout, ce bref exercice de réflexion avait révélé ses pensées et ses sentiments intimes concernant son type de mécha préféré. Ves pourrait tirer parti de ce qu’il avait découvert.
« Si tu n’arrives pas à imaginer une vie sans les Épéistes, oublions le scénario précédent. Imaginons que tu restes avec tes sœurs toute ta vie et que nous soyons cinq ans plus tard. Disons que Mayra commence à vieillir et qu’elle a contracté une blessure ou une maladie quelconque aux confins de la galaxie, qui l’a laissée malade et diminuée. Elle n’est plus en état de concevoir un mécha !
La dernière chose qu’elle te demande, c’est de concevoir un nouveau mécha épéiste pour remplacer les principaux modèles des Épéistes. Que vas-tu concevoir ? »
Ketis dut s’habituer à ce brusque changement de scénario. Elle fronça de nouveau les sourcils et réfléchit longuement. « Je détesterais qu’il arrive quelque chose de terrible à Mayra. Je te déteste de m’avoir mis cette image en tête. »
« Ne cherche pas à te dérober à cet exercice en m’accusant. Ça pourrait très bien arriver un jour, alors mieux vaut te ressaisir maintenant plutôt que plus tard. Replonge-toi dans cet avenir imaginaire.
Mayra t’a chargée de concevoir un nouveau mécha, ne serait-ce que pour prouver que les Épéistes n’ont pas perdu leur avantage en développant leurs propres modèles. Quel mécha vas-tu concevoir ? »
« Il doit être conçu pour l’espace ou pour le sol ? »
« Limitons-nous pour l’instant aux méchas épéistes terrestres. J’ai vu la Faucheuse brumeuse, et elle est bien plus complexe que tu ne le crois. Pour l’instant, tu n’as pas les compétences nécessaires pour concevoir quelque chose de comparable à votre mécha épéiste spatial développé en interne. Je pense qu’un simple mécha épéiste terrestre correspond davantage à ton entraînement et à ton expérience. »
« Dans ce cas, je concevrais le meilleur mécha épéiste possible pour les Épéistes ! »
« Je ferais attention à des mots comme “meilleur”. Tiens compte de ton budget et des limites imposées par les matériaux. »
« Euh, oui. » Elle secoua la tête. « Bon, alors je vais concevoir un mécha épéiste terrestre juste un tout petit peu meilleur.
Il aura une silhouette féminine, une énorme épée et l’armure la plus résistante possible. Il aura de longues jambes qui lui permettront de courir si vite qu’il pourra rattraper les méchas légers au sprint, et on lui fixera les mini-propulseurs de Mayra sur la structure pour lui donner encore plus de puissance, et… »
« STOP ! »
Ves leva la main en se massant le front. « Prends quelques respirations et réfléchis à ce que tu viens de dire. Qu’est-ce que tu viens de décrire ? »
« Mon mécha épéiste idéal. »
Patatras !
Ves abattit la paume sur son bureau. « Non, idiote ! Je t’ai dit de réfléchir, pas de débiter la première idée qui te passe par la tête. Je vais te laisser une minute entière pour méditer sur ce que tu viens d’énumérer. J’espère entendre quelque chose de plus élaboré que ce qu’un enfant de cinq ans pourrait dire. »
La minute s’étira tandis qu’un silence gênant s’installait dans le bureau. Ves jeta un coup d’œil à Ketis, qui fronçait le nez en se demandant avec son esprit borné pourquoi il l’avait traitée d’idiote. Parfois, il avait du mal à croire que Ketis puisse vraiment se prétendre conceptrice de méchas novice.
« Bon. C’est fini. Une minute s’est écoulée. Qu’as-tu à dire pour ta défense ? »
Elle eut l’air un peu penaude. « J’ai décrit un mécha qui ne peut pas exister. Je ne peux pas concevoir un mécha à la fois rapide, puissant, résistant et bardé de propulseurs, tout en respectant les moyens des Épéistes. »
« Je suis heureux de voir que le bon sens t’est revenu. Je sais que tu n’en as pas souvent fait usage, et ce n’est pas grave. J’ai vu bien des concepteurs de méchas perdre le leur. Mais il vaut mieux se rappeler de garder les pieds sur terre de temps en temps. Pour commencer, une règle fondamentale dans la conception de méchas : ne laisse pas ton imagination s’emballer. Tu dois faire avec les ressources dont tu disposes. »
Ves développa cette idée lors d’un cours élémentaire. Ketis n’ayant jamais été pleinement responsable de la gestion d’une entreprise, d’un atelier ou d’un département de méchas, elle ne savait pas ce que signifiait travailler avec ce genre de contraintes. Dans la Bordure galactique, le pire ennemi d’un concepteur de méchas était son budget limité !
Avec une somme d’argent finie à leur disposition, ils ne pouvaient obtenir qu’un nombre limité de licences ni acquérir qu’un nombre restreint d’installations de production.
Une différence apparut entre les concepteurs de méchas qui travaillaient sous l’égide de l’AMT et ceux de la frontière. « Dis-moi, Ketis, comment les concepteurs de méchas de la frontière gèrent-ils les licences ? Vous payez des redevances quand vous utilisez les modèles de méchas ou de composants de quelqu’un d’autre ? »
Elle le regarda comme s’il parlait une langue étrangère. « Tu plaisantes ? Qui diable gaspille des crédits K pour des licences ? C’est juste une connerie que vous, les gens civilisés, avez inventée pour vous faire un peu plus d’argent. Je ne connais pas un seul concepteur de méchas de la frontière qui ait déjà payé des droits pour utiliser des modèles. Quand on en a besoin, on se les pique entre nous ou on les trouve sur le réseau galactique.
Si c’est là, on le prend et on s’en sert. Payer pour une licence… Quelle bonne blague ! »
Ves ne pouvait pas s’attendre à mieux de la part de pirates. Ils méprisaient l’AMT ; évidemment, ils ignoraient le système de licences qui avait permis à bien des concepteurs de méchas de l’espace civilisé de tirer profit de leurs innovations. De toute évidence, Ketis ne respectait pas la propriété intellectuelle autant que Ves ou n’importe quel autre concepteur de méchas ayant grandi dans l’espace civilisé.
« Je vois que je vais devoir combler tes lacunes avant qu’on puisse passer à des leçons plus approfondies, dit-il. » Il agita les mains et transféra quelques fichiers sur son communicateur. « On va s’arrêter là pour aujourd’hui. Lis ces manuels d’ici demain. Je m’attends à ce que tu puisses répondre à mes questions quand je t’interrogerai demain après-midi. »
Les yeux de Ketis s’écarquillèrent en découvrant ses devoirs. « Il y a trois manuels entiers ! Comment veux-tu que je les lise tous d’ici demain ?! »
« C’est ça, les études. Ne te plains pas. Aucun de ces livres ne traite de science. Ils expliquent en réalité les particularités de la gestion d’une entreprise de méchas. Une grande partie du contenu est consacrée à des explications détaillées et à des exemples de notions fondamentales en gestion. Jette-y un œil et tu verras. »
« AAAAAH ! MAÎTRE ! »