Chapitre 680
La réunion se déroula exactement comme il s’y attendait. Les huiles jugèrent bon d’expliquer aux échelons inférieurs le strict nécessaire. Il fallait leur donner assez d’informations pour dissiper leurs doutes, mais pas au point de les inciter à poser de nouvelles questions.
La question des sérums de prolongation de la vie ne fut jamais au centre de la conversation. En fait, Verle ne prononça même pas ces mots une seule fois !
Le reste de la réunion se transforma en exposé sur les changements de politique, la nécessité de garder les soldats du rang calmes et dociles, et la possibilité de tomber dans une embuscade pirate à chaque transition supraluminique.
« Ne vous y trompez pas. Nous traversons les véritables étendues de l’espace sans loi. Le Corps des Méchas a toujours recommandé de ne s’aventurer dans la Région stellaire de Faris qu’avec des divisions entières de méchas, seules capables de résister aux attaques des pirates et des hommes des sables.
Comme nos forces alliées combinées sont loin d’égaler la puissance de feu de dix mille méchas, nous devrons compter sur les relations et l’expertise des Épéistes de Lydia pour nous frayer un chemin à travers ces étoiles sauvages. »
Peu après, le major Verle congédia son état-major et lui ordonna de regagner ses postes pour résumer son discours à ses subordonnés.
Le secret était bel et bien éventé, désormais.
« Monsieur Larkinson, un instant, si vous le voulez bien. » Le major l’interpella.
Quand les autres officiers et chefs eurent quitté la salle de conférence, Ves se retrouva seul avec le major. Il ignorait pourquoi l’officier des méchas l’avait retenu précisément cette fois-ci. Soupçonnait-il Ves d’avoir parlé à Calabast ? Si c’était le cas, il risquait de s’attirer de sérieux ennuis.
« Le lieutenant Nolsen Feray m’a dit que vous aviez passé votre temps à la station Mancroft à vous consacrer à des affaires personnelles. Par affaires personnelles, j’entends des objectifs sans rapport apparent avec vos responsabilités actuelles de concepteur en chef de cette force opérationnelle. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ? »
Si Ves était encore le concepteur de méchas novice au visage frais qui avait débarqué dans la flotte vandale à ses débuts, il aurait bafouillé ou sorti quelque piètre excuse. Sa culpabilité se serait lue sur son visage.
Mais les choses avaient changé. Il était devenu bien plus blasé après avoir découvert les réalités du fonctionnement des différentes factions de la galaxie. L’entrée de la flotte dans les confins ne faisait que souligner à quel point Ves s’éloignait des idéaux qu’il avait défendus au début de son service.
Il choisit donc de ne pas se formaliser de ses écarts de conduite. Avec un haussement d’épaules irrespectueux, il exposa franchement ses raisons.
« Après tous les dangers auxquels j’ai été exposé dernièrement, je pense devoir renforcer mes chances de survie. Ce n’est pas que je ne fasse pas confiance aux Vandales, mais ils sont avant tout un régiment de méchas spécialisé dans les raids et les opérations de harcèlement. Dans le meilleur des cas, ils peuvent aussi servir d’unité de reconnaissance mixte.
En vérité, vous autres, les Vandales, êtes mal équipés pour affronter les nombreuses menaces atypiques auxquelles nous avons à peine survécu jusqu’ici et que nous continuerons de rencontrer dans les confins. »
Le major Verle s’attendait à une excuse, mais pas à ce genre de réponse, ni à ce ton.
« Nous vous avons peut-être déçu quelques fois, monsieur Larkinson. Je reconnais que vous nous avez sauvé la vie autant que nous avons sauvé la vôtre, mais c’est dans l’ordre des choses quand on sert. Je ne peux pas vous laisser courir après vos affaires personnelles alors que vous négligez de plus en plus vos devoirs officiels envers les Vandales. Certains concepteurs de méchas m’ont fait part de leurs inquiétudes : vous consacrez de moins en moins d’attention à vos tâches essentielles.
Vous n’êtes pas à la hauteur de nos attentes. »
Rha… Ves savait exactement de quels concepteurs de méchas il s’agissait, même si leurs noms n’avaient pas été prononcés. Mercator, Trozin, ou les deux l’avaient encore poignardé dans le dos. Peut-être devrait-il envoyer Ketis leur régler leur compte et dire à l’enthousiaste Épéiste qu’ils s’étaient portés volontaires pour un entraînement au combat.
« Major Verle, reprit Ves après avoir pris une profonde inspiration, avant de croire les paroles de ces animaux politiques qui se font passer pour des concepteurs de méchas, vous devriez peut-être demander à vos techniciens en chef et aux autres concepteurs ce qu’ils pensent de mon commandement.
Vous entendrez sans doute que la situation est bien maîtrisée et que mes plannings minutieusement élaborés permettent à tout le service de maintenance de respecter les délais pour les modifications haute gravité des méchas terrestres, qui doivent être achevées en un mois standard.
Si vous confiez ma place à l’un de ces autres concepteurs trop sûrs de lui, il échouera presque certainement et fera tout capoter, retardant les travaux d’au moins un mois, voire deux. »
Le major Verle n’avait aucun moyen de vérifier ses propos sur-le-champ, mais il ne manquerait pas de mener son enquête.
Ves ne s’inquiétait pas. Il avait peut-être un peu enjolivé les choses ici et là, mais nul ne pouvait nier que les concepteurs de méchas et les techniciens travaillaient tous à un rythme soutenu.
« Vous prétendez donc que les équipes de conception et le service de maintenance peuvent très bien se débrouiller sans vous ? Votre poste ne devient-il pas superflu ? »
« Je délègue, je ne micromanage pas, répondit Ves avec calme. Chaque concepteur de méchas est une sorte de geek par nature. Cela ne fait pas forcément de lui un bon chef, mais il est tout à fait capable de suivre une liste d’instructions si on la lui fournit.
Mon style de commandement consiste à préparer ces instructions à l’avance, à envisager plusieurs scénarios et à intégrer des arbres de décision au cas où ils seraient confrontés aux problèmes que j’ai prévus. S’ils ne parviennent pas à résoudre un problème, ils savent qu’ils doivent le faire remonter. En tant que concepteur de méchas le plus haut placé, je suis toujours prêt à m’attaquer aux difficultés les plus épineuses. »
C’était ainsi qu’il gérait son poste actuel, et aussi la LMC. On pouvait débattre des mérites de ce style de commandement détaché, qui reposait largement sur la délégation pour faire tourner toute la machine.
Parfois, un problème prenait des proportions catastrophiques alors qu’il n’était encore qu’embryonnaire, avant même d’arriver aux oreilles de Ves. D’autres fois, un problème chronique s’aggravait sans jamais devenir assez pressant pour que ses subordonnés l’en informent, malgré les dégâts considérables qu’il causait à la longue.
Ves se contentait de se rassurer en se disant qu’il ferait une inspection approfondie une fois par mois, ou quelque chose du genre. Avec tant de projets annexes qui réclamaient son temps, il ne ressentait plus le besoin de jouer les baby-sitters auprès des Vandales.
Son bref entretien avec le major Verle se termina sur une note quelque peu discordante. Le major lui fit comprendre que les Vandales avaient remarqué ses distractions et son manque d’attention à ses devoirs essentiels, alors même que leur flotte combinée traversait l’une des zones les plus dangereuses de l’espace.
Pour sa part, Ves lui servit quelques platitudes sur l’attention accrue qu’il accorderait à ses tâches. Il comptait aussi tenir parole, même si, en vérité, il s’agissait surtout de belles paroles. Ses responsabilités actuelles ne lui demandaient guère plus d’attention que celle qu’il leur consacrait déjà. Il avait pris soin d’organiser les choses de manière à obtenir le plus de résultats possible avec le moins de travail possible.
« Je suis l’un des concepteurs de méchas les plus productifs de cette flotte, se vanta-t-il sans vergogne, allant jusqu’à utiliser sa spiritualité pour renforcer son aura de sincérité. Rien ne m’importe davantage que de nous mener vivants jusqu’au Starlight Megalodon. »
Ves afficha la surprise et l’incertitude qui convenaient à la mention du nom du cuirassé. Il joua le rôle de quelqu’un qui venait tout juste d’entendre parler de ce vaisseau disparu.
Verle posa une main sur son épaule. « Le Starlight Megalodon ne se laissera pas trouver facilement, et nous rencontrerons bien des dangers en chemin. La menace la plus immédiate vient de quelques groupes qui détiennent les mêmes informations que nous. Chaque mètre du Starlight Megalodon est un trésor à nos yeux.
Préparez-vous, et préparez nos méchas à ce qui pourrait bien être les batailles les plus difficiles de la guerre. »
Ves fixa le dos massif de l’officier des méchas, qui sortait de la salle de conférence d’un pas stoïque. « Je ne suis pas le seul à porter sur mes épaules les attentes de tout le monde. »
Il ne parvenait pas à savoir s’il avait réussi à duper le major Verle. Il ignorait même si l’officier des méchas lui avait pardonné son manque d’attention récent.
Malgré son attitude désinvolte envers ses fonctions officielles, il attendait avec impatience son prochain transfert, qui ressemblait à tous les égards à une promotion.
« Je ne peux pas gâcher cette occasion en me relâchant au dernier moment. »
Il réorganisa mentalement son emploi du temps pour consacrer un peu plus d’heures à ses prétendues fonctions et un peu moins à ses projets annexes. Il n’avait toutefois renoncé à aucun de ces derniers. Les mener à bien lui permettait de mieux comprendre bien des choses nouvelles et renforçait directement ses chances de survivre à tout ce que les confins lui réserveraient.
Ves était déterminé à survivre à sa deuxième expédition dans les confins !
Il quitta la salle de conférence, regagna son bureau habituel et y trouva Ketis, furieuse et impatiente. Comme promis, il lui fit un résumé de la chasse au Starlight Megalodon.
« Hé, attends un peu. » Elle fronça les sourcils, encore sous le choc de la nouvelle. « Donc, si je comprends bien, les Vandales, les Épéistes et quelques autres groupes ont découvert les traces d’un cuirassé écrasé, mais INTACT, et ils pensent pouvoir le piller à volonté sans mettre la CFA au courant ? Ils sont cinglés ?! »
« Chut. Ne hausse pas la voix. Je sais que ça paraît douteux. J’ai moi-même beaucoup de questions auxquelles je n’ai pas de réponse. Cependant, dans une opération aussi délicate, mieux vaut éviter d’exprimer trop de doutes. Nous devons faire confiance à nos supérieurs et leur montrer qu’ils peuvent compter sur nous pour suivre leurs ordres.
Tu comprends ? Tu dois être une bonne soldate pour Mayra et les autres. »
Présentée de cette façon, la gravité de l’affaire lui apparut clairement.
« D’accord. Comme tu veux, maître. Au fait, il ne serait pas temps que tu m’enseignes quelque chose ? Ça fait plus d’une semaine que je passe mon temps avec tes Vandales, et presque tous ceux que j’ai rencontrés sur ce vaisseau sont soit des brutes, soit des rustres ! Je m’ennuie ! »
Ves soupira. « Je suppose que c’est un autre sujet que j’ai négligé. Assieds-toi. Discutons un peu aujourd’hui. »
Tous deux s’assirent. Ves fit apparaître le schéma de la variante inachevée du Caesar Augustus sur laquelle elle avait travaillé récemment. « Tu t’en souviens ? »
« Oui. » Elle grimaça aussitôt. « Ce chevalier hybride est l’un des pires modèles sur lesquels j’aie jamais travaillé. »
« Quelle est ta plus grande frustration à propos de ce modèle ? »
« C’est toute cette structure interne surchargée ! Celui qui a conçu ce modèle est un idiot qui veut tout mettre dedans sans avoir la place de faire tenir quoi que ce soit dans le châssis ! C’est un miracle que le mécha fonctionne à peine dans son état de base. »
Ses frustrations faisaient écho à celles qu’il avait éprouvées à l’époque. « Tu devrais être un peu indulgente avec Jason Kozlowski. C’était son premier modèle de mécha original, et il l’a publié alors que les attentes étaient grandes. Même si son premier modèle publié a fait un flop dans l’industrie du mécha, il a fini par remonter la pente et a connu une belle carrière de concepteur. Il a accompli bien plus que toi à ton âge. »
« Tu ne m’as pas dit que c’était une sorte de playboy riche, soutenu par l’entreprise de son père ? Si j’avais eu ses avantages, j’aurais conçu un mécha dix fois meilleur que cette monstruosité ! »
Ves secoua la tête. « C’est facile de se vanter. Si tu en es si sûre, pourquoi ne pas me le prouver ? Je vais te mettre dans un atelier virtuel et te laisser faire ce que tu veux avec un ensemble de licences de composants standards. Seras-tu capable de concevoir un mécha au moins aussi bon que le Caesar Augustus ? »
Elle se tut. Bien sûr qu’elle ne pouvait pas étayer ses paroles.
« Concevoir son premier mécha original est une épreuve intimidante qui a stoppé net bien des jeunes concepteurs. Pourtant, c’est le premier obstacle qu’ils doivent franchir s’ils veulent accomplir de grandes choses. » Ves se pencha au-dessus de son bureau et fixa Ketis, le regard brûlant d’intensité. « Mon plan, c’est de te former et de te préparer à concevoir ton premier mécha original ! »