Chapitre 678
Ves activa le Bouclier de Confidentialité de son bureau pour empêcher Ketis d’écouter. Puis il appela Mayra, conceptrice de méchas compagnon chez les Épéistes, qui était alors à bord du Jaded Sword. La jeune femme apparut à l’écran, l’air épuisé.
« Monsieur Larkinson ! Ketis m’a raconté ce qui s’est passé à la station ! Je suis heureuse de vous savoir sain et sauf. Merci de l’avoir tirée de là. Je sais qu’elle peut se montrer sauvage, parfois. »
« Pas de problème, Mayra. Je vous ai promis de la prendre sous mon aile ; la protéger fait donc partie du marché. »
Elle parut pleine d’espoir. « Avez-vous réussi à gagner les bonnes grâces de mon mentor ? »
« Ses bonnes grâces ? Peut-être… plus ou moins. » Ves lui adressa un sourire contrit. « Je ne suis pas sûr qu’il soit entièrement satisfait de moi. Nous avons tous les deux trop de caractère pour nous entendre facilement. Cela dit, nous avons su faire preuve de professionnalisme et mettre nos différends de côté pour conclure un accord avantageux pour nous deux. Alors oui, j’ai obtenu ce que je cherchais. Notre marché est désormais valide, lui aussi.
Sur mon honneur de concepteur de méchas, j’instruirai votre protégée, Ketis, du mieux que je le pourrai. »
« C’est fantastique ! » s’exclama Mayra. « Le vieux pervers est d’assez mauvaise humeur ces derniers temps ; c’est donc étonnant que vous ayez réussi à vous faufiler dans ses bonnes grâces. Accepteriez-vous de me révéler les détails de votre accord avec mon mentor ? »
Ves avait du mal à imaginer le vieux grincheux colérique sous les traits d’un grand-père jovial et lubrique. Cette image ne parvenait tout simplement pas à s’imposer dans son esprit.
« Je suis désolé, Mayra, mais les détails sont confidentiels. Nous avons tout intérêt à limiter autant que possible le nombre de personnes au courant de notre accord. Disons simplement qu’à la fin du voyage, je pense que nous en sortirons tous les deux gagnants. »
Skull Architect l’avait averti avec la plus grande fermeté des conséquences d’une fuite. Ves avait davantage à perdre dans cette affaire, car il ne tenait vraiment pas à révéler qu’il était devenu le co-concepteur d’un concepteur de méchas pirate recherché !
Mais si Mayra suivait de près les activités de son mentor, les nouvelles conceptions qu’il publierait éveilleraient sans doute sa curiosité. Puisqu’elle avait déjà étudié le travail qu’il avait accompli sur le Leiner Grey, elle saurait certainement reconnaître sa patte.
Mayra finirait sûrement par deviner ce qui se tramait, mais ce serait pour plus tard.
Elle changea habilement de sujet. « Vous avez déjà passé une semaine avec Ketis. Vous avez même traversé quelques batailles à ses côtés. Quelle impression vous a-t-elle faite ? »
Eh bien, voilà qui était délicat. Ves prit un instant pour rassembler ses idées et trouver la meilleure façon de lui livrer son analyse sans offenser la conceptrice compagnon.
« Ketis est… un sacré numéro, pour le dire gentiment. Pour être franc, sa formation est plutôt incomplète. Elle maîtrise assez bien la théorie à son niveau, mais elle manque d’expérience pratique et de recul sur ce que signifie être conceptrice de méchas, comme vous le savez déjà. Ce qui lui manque le plus, à mon avis, c’est une véritable passion pour la conception de méchas.
Elle n’y prend pas assez de plaisir pour en faire la vocation de sa vie. »
Mayra connaissait déjà cette rengaine. « Chez nous, la gloire d’une guerrière épéiste compte bien davantage que le respect accordé aux concepteurs de méchas. C’est sans doute ma faute. Je n’ai pas su rendre ce métier assez attrayant. Je me suis contentée de lui faire ingurgiter le plus de contenu théorique possible.
Elle m’a parfois opposé une résistance farouche, ce qui a peut-être contribué à la rendre aussi tiède à l’égard des méchas. »
« Elle n’a pas non plus bénéficié de la formation institutionnelle qu’on trouve habituellement dans les écoles. Un diplômé d’université ou d’un établissement spécialisé a reçu une formation complète en conception de méchas. Tous ne sont pas à la hauteur, mais ceux qui le sont savent garder la tête froide sans se laisser détourner par d’autres priorités. Ketis est loin d’être entièrement dévouée à une carrière de conceptrice de méchas.
Elle continue de s’entraîner au sabre plusieurs heures par jour, réparties tout au long de la journée. J’essaie de l’inciter à réduire un peu la durée de ses séances. »
Il savait que ce serait difficile. Les valeurs inculquées à l’Épéiste durant son adolescence, à une époque où elle était particulièrement influençable, marqueraient toujours sa personnalité. Ves voulait surtout l’aider à trouver un meilleur équilibre. Tout valait mieux que de la voir consacrer la moitié de ses journées à l’entraînement au sabre alors qu’elle aurait pu perfectionner ses conceptions de méchas.
« Je suis satisfaite de vos observations. Je pense que nous savons toutes les deux que l’essentiel, pour la transformer en véritable conceptrice de méchas, est de lui donner envie de faire carrière dans ce domaine. J’ai essayé pendant des années de susciter son intérêt, mais cette sotte rêve encore de devenir guerrière.
J’espère seulement qu’un environnement différent, loin de ses sœurs qui l’encouragent sans cesse à s’entraîner au sabre avec elles, lui montrera comment fonctionne le reste de la galaxie. »
« C’est une théorie solide, et je pense qu’elle a de bonnes chances de fonctionner. » Il hocha distraitement la tête. « Ne vous inquiétez pas, Mayra, je ferai de mon mieux pour lui faire découvrir les merveilles de la conception de méchas. À la fin de notre collaboration, j’espère pouvoir vous la rendre en conceptrice de méchas capable de contribuer réellement à la prospérité de votre organisation. »
Ils abordèrent quelques autres sujets, notamment la façon de former Ketis, mais aussi l’opération à venir. Mayra en savait assurément davantage que Ves, puisqu’elle appartenait au cercle rapproché de la commandante Lydia. Elle lui glissa donc quelques indices vagues.
« Nous ignorons jusqu’où nous devrons voyager pour atteindre notre destination. » Elle s’exprima d’un ton léger. « Cela pourrait prendre des semaines, ou des mois. Nous pourrions même dépasser les frontières extérieures de la Région stellaire de Faris. Nous entrerions alors dans un espace véritablement inexploré. »
Ves en fut quelque peu alarmé. « Est-ce vraiment possible ? »
« C’est bien là le problème. Personne n’en sait rien. Nous avançons à l’aveuglette dans l’abîme, avec pour seule direction un phare unique. Pour nos deux forces, ce territoire est inconnu. À votre avis, pourquoi est-il nécessaire que vos Vandales collaborent avec mes Épéistes ? Séparément, nous n’aurions pas la moindre chance face aux dangers qui pourraient nous attendre en chemin. »
« On dirait… que nos dirigeants ne savent pas du tout ce qu’ils font. »
« C’est plus vrai que vous ne le pensez. Pourtant, malgré nos craintes, nous n’avons pas le choix : nous devons nous aventurer dans l’inconnu. Vous le découvrirez bientôt. »
Ves hocha la tête. « Une fois notre flotte passée en FTL, nous franchirons rapidement la frontière entre le Secteur stellaire de Komodo et la Région stellaire de Faris. Le major Verle nous a promis de nous révéler toute la vérité à ce moment-là. Ha ! Facile à dire, après qu’ils ont coupé toutes nos communications avec le reste de la galaxie, sauf une. »
La restriction des nœuds d’intrication quantique priverait également la flotte des Vandales d’accès à la base de données centrale du Mech Corps. Il ne leur resterait qu’une base interne secondaire, qui ne contenait pas autant de conceptions, de renseignements et d’autres données précieuses auxquelles Ves se référait de temps à autre.
Ils seraient réellement isolés dans une région spatiale où régnait la loi de la jungle. Même un concepteur de méchas téméraire comme Ves en tremblait à cette idée.
L’appel prit bientôt fin, faute de sujets à aborder. Même alliés, les Épéistes et les Vandales exploitaient leurs propres flottes. Leur relation n’était pas encore assez étroite pour qu’ils partagent leurs ressources, leur personnel ou leur technologie.
Ves contempla bientôt le coffre contenant les précieux objets qu’on lui avait promis. Il n’avait pas été facile de le sortir intact de la station, mais il avait réussi à rapporter ces exotiques coûteux à bord de son vaisseau, où il pourrait les employer à sa guise. Les ateliers des Vandales étaient à sa disposition.
« D’abord, il faut que je trouve comment le construire. Ça ne va pas être facile. »
Mettre la main sur les matériaux essentiels ne signifiait pas qu’il possédait tous les composants de la batterie. Il devait encore étudier les documents de recherche et trouver comment transformer les théories et les schémas en un plan complet de batterie ultracompacte, compatible avec les matériaux dont il disposait à bord du Bouclier d’Hispania.
En plus de cela, il devait consacrer un peu de temps aux fragments de la navette furtive, abandonnés depuis longtemps. Les laisser pourrir dans une caisse de stockage de la soute revenait à gaspiller leur potentiel. Ves se doutait que le manuel sommaire sur les technologies furtives transmis par Skull Architect serait difficile à comprendre sans avoir quelque chose de concret sous la main.
Enfin, il n’avait oublié ni Ketis ni ses tâches habituelles de concepteur de méchas. Même si le service de maintenance de la flotte semblait désormais fonctionner presque tout seul, le système qui le maintenait en état était extrêmement fragile et risquait de s’effondrer au moindre problème insoluble.
Ce genre de situation permettrait à Ves de montrer à Ketis à quel point un concepteur de méchas pouvait être utile pour résoudre les problèmes de n’importe quelle organisation.
S’il ne trouvait aucun problème, il pourrait toujours la former de manière plus traditionnelle. Il lui suffirait de saboter discrètement quelque chose pour que Ketis le répare, mais ce serait injuste envers les techniciens qui travaillaient dur pour que tout fonctionne correctement.
L’idée de manipuler Ketis et de la façonner à l’image de la conceptrice de méchas idéale selon lui l’attirait comme rien d’autre. Seule la conception de ses propres modèles originaux lui procurait davantage de plaisir !
« J’ai vraiment l’impression de concevoir une conceptrice de méchas. »
Cette pensée absurde avait pris de l’ampleur dans son esprit. L’idée paraissait étrange, mais convenait curieusement à un concepteur de méchas en position de pouvoir comme lui. Ves possédait sa propre entreprise de méchas, mais n’avait pas réussi à agrandir son équipe de conception au-delà de lui-même. Tôt ou tard, il fonderait une équipe de concepteurs de méchas capable de l’aider à alléger sa charge de travail.
Peut-être pourraient-ils aussi apporter leur propre expertise à ses conceptions !
« Les bons sont déjà embauchés avant même d’avoir obtenu leur diplôme. Je vais devoir me rabattre sur les rebuts. »
En plus d’essayer de rallier ses collègues des équipes de conception des Vandales flagrants, Ves devrait sans doute aussi recruter quelques concepteurs de méchas ratés dans la rue.
Au sens figuré, bien sûr. Un concepteur de méchas était tout de même un technicien en méchas surqualifié ; il n’allait pas pour autant mourir de faim dans la rue.
Mais les concepteurs de méchas qui avaient fait faillite ou échoué à créer leur propre entreprise traîneraient avec eux toute une série de problèmes. Ves devait apprendre à composer avec des personnalités, des attitudes et des aptitudes différentes en matière de conception de méchas.
Ketis était le prototype idéal pour déterminer s’il avait l’étoffe d’un maître manipulateur.
« Ça fait beaucoup trop machiavélique. Et en plus, ce n’est même pas exact. Comment pourrais-je me définir, alors ? Concepteur de concepteurs de méchas ? Formateur de concepteurs de méchas ? »
Concevoir des concepteurs de méchas semblait paradoxal à Ves. On ne concevait pas les humains : on les élevait. Pourtant, sa philosophie de conception reposait sur l’idée que les méchas possédaient une vie équivalente à celle des humains.
Par conséquent, s’il pouvait concevoir des méchas, il devait aussi être possible de concevoir des humains.
« C’est idiot. »
Un être humain grandissait avec le temps, tandis qu’un mécha restait immuable. Un humain naissait d’un embryon, selon un processus organique, tandis qu’un mécha devait être fabriqué en assemblant des pièces mécaniques.
Le fait que Ves leur accordait la même valeur intrinsèque ne signifiait pas qu’il fallait traiter littéralement les humains comme des méchas.
Il serait plus juste de comparer l’enseignement et l’éducation d’un concepteur de méchas à la modification d’un mécha existant. Qu’il s’agisse d’un mécha bon marché ou coûteux, grand ou petit, un concepteur de méchas suffisamment compétent pouvait le transformer comme il le souhaitait, dans une certaine mesure.
« Hum, peut-être que je pourrais simplement me considérer comme un professeur. »