Chapitre 677
Au bout du compte, les Briseurs de châteaux engagèrent un combat qu’ils ne pouvaient pas gagner. Ils ne pouvaient pas savoir à quel point les amis du Présage d’Infortune étaient prêts à se mobiliser pour lui venir en aide. Peut-être savaient-ils que les Épéistes étaient susceptibles de soutenir leurs copains, mais ils n’avaient certainement pas prévu que celles-ci entraîneraient les Vandales flagrants dans leur course pour secourir leurs alliés.
Après avoir été pourchassés par une flotte vandale patiente et avoir essuyé un bombardement si intense que leur propulsion subluminique fut réduite à l’état d’épave, les pirates d’élite finirent par regarder la réalité en face et se rendirent avec le peu de dignité qui leur restait.
Pendant ce temps, les forces tièdes des Langues rouges et des Emprisonnés avaient discrètement laissé le Présage d’Infortune s’échapper. Elles ramenèrent leurs méchas à bord de leurs transporteurs et s’éloignèrent rapidement avec leur flotte jusqu’au point de Lagrange le plus proche, sans laisser aux Vandales la moindre chance de les rattraper et de leur donner une leçon.
Chaque membre des Vandales était furieux contre les Emprisonnés, qui n’avaient pas tenu compte de leur avertissement initial. Les Vandales leur avaient déjà fait grâce en épargnant les Emprisonnés pour anéantir les Maîtres du Combat, mais ceux-ci n’avaient rien appris de leurs erreurs passées.
Les Vandales espéraient avoir l’occasion de coincer les Emprisonnés et de leur faire payer leurs actes.
« La frontière est peut-être vaste, mais tôt ou tard, nous vous rattraperons, vous autres de Roppo. »
Comme les Vandales avaient livré la plus grande part des combats, ils laissèrent aux Épéistes le soin de surveiller les prisonniers et de placer leurs vaisseaux sous séquestre. C’était le moins qu’elles puissent faire après avoir entraîné les Vandales dans une histoire qui, au départ, ne les concernait pas.
« Le grand gagnant, dans cette affaire, c’est le Présage d’Infortune. »
Non seulement leur étoile montante, la conceptrice de méchas Hellvoice, avait triomphé de Deathless en duel, mais ils avaient aussi réussi à anéantir les Briseurs de châteaux et toute possibilité de représailles, après avoir emprunté la force de leurs alliés.
Ves eut un goût particulièrement amer dans la bouche en comprenant que le Présage d’Infortune s’en était tiré sans la moindre égratignure, alors qu’ils auraient dû payer un prix pour leurs manigances.
Cette coutume aberrante de la frontière, qui obligeait les alliés à porter secours à leurs alliés, se prêtait incroyablement aux abus. Les pirates avaient peut-être trouvé leurs propres solutions à ce problème particulier, mais Ves n’en voyait aucune, avec sa connaissance limitée des usages de la frontière.
Lorsque Ves retrouva Ketis dans son bureau, quelques heures plus tard, il lui confia ce qu’il pensait de l’affaire, pour savoir ce qu’elle en disait.
« Tu n’y vois rien, professeur, conclut-elle. Tu ne comprends pas ? Vous, les Vandales, vous avez prouvé que vous étiez des alliés dignes de confiance ! Vous avez aidé le Présage d’Infortune alors que vous auriez pu ignorer nos appels à l’aide. C’était un acte honorable, dont la nouvelle se répandra depuis Mancroft dans toute la Région stellaire de Faris. Tout le monde saura que les Vandales et les Épéistes ne font qu’un, tant qu’ils voyagent ensemble. »
Ves hocha la tête à contrecœur. « C’est un avantage, oui, mais n’en a-t-il pas toujours été ainsi ? Le fait est que nous sommes prêts à aider les Épéistes à régler leurs propres différends si la bataille est à notre portée. Mais devoir aider tes autres amis, c’est une tout autre histoire. »
« Ne sous-estime pas l’influence du Présage d’Infortune. Comme nous, ils ont beaucoup d’alliés et de connaissances. Maintenant que vous les avez sauvés des Briseurs de châteaux, ils sont tenus de vous rendre la pareille. Je pense que tu verras que notre voyage dans la frontière sera un peu plus facile, maintenant qu’ils ont une dette envers nous. Ils sont très doués pour recueillir des renseignements, tu sais. »
« Et le butin ? demanda-t-il. Beaucoup de méchas ont été détruits, et nous avons réussi à capturer les vaisseaux des Briseurs de châteaux presque intacts. Qu’est-ce qu’on va en faire ? »
Elle haussa les épaules. « Nous ne lésinerons pas sur le partage du butin. Vous, les Vandales, avez le plus contribué aux combats ; votre part sera donc la plus importante. Je pense que le Présage d’Infortune renoncera à toutes ses revendications sur les épaves et les prises. La commandante Lydia fera de même si vous, les Vandales, êtes furieux d’avoir été mêlés à notre combat. »
La nouvelle s’était déjà répandue dans tout le vaisseau. Chaque membre d’équipage recevrait une jolie prime sur son compte bancaire, tandis que la flotte vandale disposerait d’une importante réserve de fonds à dépenser.
Après qu’elle eut répondu à ses questions, ils se mirent au travail. Leur principale tâche consistait à aider les Vandales à traiter les méchas endommagés ou détruits. Après chaque bataille, Ves devait planifier les réparations et les remplacements nécessaires, puis les programmer dans les meilleurs délais. Pour l’instant, ils ne pouvaient pas se permettre d’affaiblir leurs forces de méchas spatiaux.
Une bonne partie du travail consistait en décisions de routine que Ves avait déjà déléguées à ses adjoints et à ses subordonnés. Il prit un peu plus de temps pour guider Ketis dans certaines de ses tâches.
Elle trouva tout cela ennuyeux, bien sûr. « Un concepteur de méchas n’est pas un administrateur ! Pourquoi ne pas confier ça à un bureaucrate ? »
« Un bureaucrate connaît peut-être les chiffres, mais il ne connaît pas les méchas. En tant que concepteur en chef, je dois non seulement faire le compte de nos méchas, mais aussi établir un plan pour remédier à nos lacunes. Commander de nouvelles réparations ou demander à nos concepteurs et à nos techniciens de méchas de récupérer les pièces d’une épave en mauvais état, ça demande le savoir-faire d’un expert. »
Des personnes qui n’étaient pas conceptrices de méchas auraient pu faire le même travail que lui, mais elles ne l’auraient jamais aussi bien fait que Ves. Il fallait comprendre les méchas dans le détail pour répartir efficacement les forces.
La complexité de ses responsabilités ne cessait de croître avec chaque nouveau modèle de mécha employé par le régiment. Les Vandales flagrants en utilisaient un grand nombre ; Ves devait donc faire preuve d’ingéniosité et s’appuyer sur sa connaissance approfondie des méchas pour se frayer un chemin dans le marécage que constituait leur parc de méchas.
Peu à peu, la nouvelle d’une réunion à huis clos entre le major Verle, la commandante Lydia et la Voyante d’Infortune se répandit. Les trois dirigeants de leurs forces respectives avaient conclu un accord expéditif, dont certaines clauses furent rendues publiques.
« Le Présage d’Infortune a accepté de prendre en charge les méchas et les vaisseaux capturés au combat par les Vandales flagrants. Le butin appartient officiellement aux Vandales, mais le Présage se chargera de vendre les prises avant de verser les recettes sur les comptes bancaires des Vandales.
Le Présage recevra une commission de cinq pour cent s’il s’acquitte correctement de ses tâches, ainsi que des primes supplémentaires s’il termine plus vite. Les Épéistes toucheront dix pour cent des recettes totales, mais n’auront droit à aucun autre butin ! »
L’accord semblait idéal pour les Vandales, car ils ne pouvaient vraiment pas se permettre de s’attarder. Les grands vaisseaux des Briseurs de châteaux seraient difficiles à vendre, principalement parce que leur taille et leur qualité les mettaient hors de portée de la plupart des commandants de petites factions.
« Ça devrait valoir plusieurs milliards de crédits brillants… enfin, quelques millions de K-coins », rectifia Ves.
« C’est bien plus d’argent que ce que nous avons l’habitude de manipuler chez les Épéistes, reconnut la conceptrice de méchas cornue. On ne m’a jamais laissé gérer les comptes, mais je sais que nous avons rarement l’occasion de dépenser des millions de K-coins d’un coup. Vous êtes assis sur un véritable tas de pièces. Qu’allez-vous en faire ? »
Il secoua la tête. « Je n’en sais rien. C’est à la haute hiérarchie d’en décider. Mais nous avons déjà presque terminé nos achats, et nos vaisseaux logistiques sont remplis à ras bord de fournitures. La période des emplettes est terminée. Il est temps de reprendre la route et de nous enfoncer dans la frontière. »
Le conflit entre le Présage d’Infortune et les Briseurs de châteaux prit officiellement fin. À la connaissance de tous, les Briseurs de châteaux avaient disparu pour de bon, car il était peu probable qu’ils aient caché une seconde flotte quelque part.
Quant au Port indépendant de Mancroft, les troubles s’y poursuivirent pendant une journée. Il fallut tout ce temps au Clan Bosey pour réprimer les émeutes des pirates, forcer le piratage de la programmation défectueuse de leurs robots nettoyeurs et leur envoyer un ordre d’arrêt brutal.
Le carnage avait été immense, et la plupart des chasseurs de trésors avaient fui le système stellaire aussi vite que possible.
Étonnamment, les pirates n’avaient pas été effrayés le moins du monde. À part quelques lâches de petite envergure qui avaient décampé, les autres étaient restés comme si les émeutes violentes et les robots devenus fous n’avaient été qu’un mardi ordinaire. Ces pirates ne manquaient certainement pas de courage.
Bien sûr, si les pirates étaient restés, c’était aussi parce qu’ils pouvaient monter à bord de leurs vaisseaux et récupérer les débris éparpillés dans l’immense champ d’épaves qui s’étendait sur l’orbite de la planète tellurique. Ni les Vandales, ni les Épéistes, ni le Présage ne prirent la peine de nettoyer cette ceinture d’ordures.
Ils autorisèrent donc tacitement les charognards à profiter des épaves qui flottaient librement en orbite.
Quoi qu’il en soit, tous trois avaient prolongé leur séjour dans le Système de Mancroft au-delà du raisonnable. Le Clan Bosey n’avait guère apprécié leur bataille spatiale et ses retombées. Sa précieuse station spatiale avait été touchée par de nombreux tirs de laser et d’autres armes, et trois jetées entières avaient été arrachées par les dégâts collatéraux.
Le Clan Bosey leur envoya sans cesse des messages pour réclamer des compensations ! Les Vandales et les Épéistes laissèrent le Présage d’Infortune s’occuper de l’indemnisation. Celui-ci resterait assez longtemps dans le Système de Mancroft pour vendre tous les vaisseaux capturés à bon prix.
Ves poussa un soupir de soulagement en l’apprenant. « J’avais à moitié peur que le Présage d’Infortune veuille nous accompagner. À trois, on est déjà assez serrés. »
Il n’avait pas besoin que Ketis lui dise que les trois dirigeants avaient conclu une sorte d’accord en coulisses. Quelle que soit la façon de voir les choses, les Vandales flagrants avaient engrangé la majorité des gains.
C’était le privilège de la force !
Même après avoir perdu la moitié de leurs méchas et de leurs pilotes de mécha pendant leur fuite du Royaume de Vesia, ils restaient une force avec laquelle il fallait compter. Les gangs de pirates indépendants de grande taille n’alignaient en général que deux à quatre compagnies de méchas spatiaux, tout au plus.
Ceux qui étaient affiliés à l’un des blocs pirates s’en sortaient généralement mieux. Malgré tout, le seul moyen de résister à l’invasion d’un régiment de méchas était de l’assaillir sous le nombre. Ves ne méprisait pas cette méthode primitive : l’histoire avait déjà prouvé maintes fois que des pirates combattant de concert pouvaient faire saigner leur proie à mort.
Quoi qu’il en soit, la grande majorité des factions pirates de la frontière étaient plus petites encore que les Épéistes ou le Présage d’Infortune. La plupart des forces pirates qui rôdaient dans la Région stellaire de Faris appartenaient à des factions à vaisseau unique, constituées d’un seul transporteur reconverti et, peut-être, de huit méchas délabrés.
Ces rebuts n’avaient pas su prouver leur courage ou leurs capacités, et ne possédaient pas assez de richesses pour renforcer leurs forces. Ils végétaient au bord de la faillite et de la ruine. Même si plus d’une centaine de ces factions unissaient leurs forces, les Vandales flagrants pourraient facilement les faucher toutes d’un coup.
Tant que les Épéistes flagrants ne tomberaient pas sur une faction de l’Alliance de Ravienne ou de l’Alliance du Dragon, ils pourraient continuer à imposer leur loi sans rencontrer d’opposition.
« Espérons que nos autres concurrents soient comme les Briseurs de châteaux : trop sûrs d’eux et dépassés par les événements. »
Après avoir réglé toutes les affaires qui l’exigeaient, la flotte des Épéistes flagrants quitta enfin son orbite. Elle partirait du système dans une demi-heure.
Ves se rappela qu’aussitôt la flotte passée en vitesse supraluminique, elle désactiverait la plupart de ses nœuds d’intrication quantique. À ce moment-là, les communications avec les autres vaisseaux de la flotte combinée seraient coupées.
« Je devrais appeler Mayra avant que ça arrive. »