Chapitre 672
Sur le chemin du hangar à navettes, ils se retrouvèrent confrontés à plusieurs situations dangereuses. La plupart du temps, Ves et son groupe ne découvraient que les suites d’un incident violent. Aussi bien armés qu’ils l’étaient, ils abattaient les pirates assez stupides pour leur barrer la route.
Différents gangs s’affrontèrent dès que l’un d’eux révéla qu’il soutenait Hellvoice. Ces combats entre gangs durèrent le plus longtemps et donnèrent lieu aux massacres les plus glaçants.
Les robots nettoyeurs, surmenés, redoublèrent d’efforts pour évacuer les corps et effacer le sang. La situation ne s’arrangea pas lorsque leur programmation défaillit à plusieurs reprises, submergée par la quantité de cadavres qui encombraient les lieux.
Parfois, les plus gros robots nettoyeurs prenaient des personnes vivantes pour des cadavres. Ils les agrippaient brutalement de leurs pinces acérées comme des rasoirs et les soulevaient dans les airs, tandis que leurs victimes, bien vivantes, se débattaient de douleur !
Les petits robots, eux, se déplaçaient par dizaines ! Ils convergeaient vers les chevilles des gens qui avaient pataugé dans les flaques de sang, puis s’acharnaient à les essuyer ou à les aspirer, sans se soucier de traverser les vêtements et d’entailler la peau !
La suite fut atroce. Les blessures se mirent inévitablement à saigner, ce qui déclencha chez les robots un mode de nettoyage surpuissant. Ils intensifièrent leurs efforts et se mirent presque à creuser dans les chevilles, jusqu’à ce que leurs malheureuses victimes ne puissent plus tenir debout !
Une fois à terre, les robots continuèrent de dévorer leur chair à vif. Leurs esprits artificiels rudimentaires n’avaient qu’une idée en tête : nettoyer le sang, qu’il provienne d’un mort ou d’un vivant !
« Mais qu’est-ce que c’est que ça ?! » balbutia Ketis en envoyant valser dans le couloir deux petits robots nettoyeurs d’un coup de pied blindé. Son regard restait fixé sur les machines hors de contrôle et leur tentative aberrante de nettoyer la station en s’attaquant aux humains couverts de sang qui la souillaient. « Ça… Quelqu’un devrait les désactiver ! »
« Ça ne marchera pas, répondit Nolsen. J’ai déjà lancé dessus mon module de piratage automatique de qualité militaire. Ils ont beau avoir l’air bon marché, leurs systèmes de sécurité sont impénétrables pour moi. Je suppose que les Bosey en avaient assez des petits génies du piratage qui s’introduisaient dans les robots pour modifier leur programmation et faire des farces. Ils ont investi massivement dans la sécurité de leurs logiciels. »
« Cette panne n’a rien de normal, observa Ves avec méfiance. Tous les fabricants de robots nettoyeurs programment leurs produits pour qu’ils ignorent les humains vivants. En fait, ils devraient même tout faire pour les éviter, afin de ne pas leur faire de mal ! »
« Eh bien, si je ne me trompe pas, ces robots sont devenus anthropophages. Regardez comme ils dissolvent ce pauvre type avec leur solution nettoyante hautement acide ! »
À moins qu’un pirate informatique chevronné ne soit dans les parages, les robots continueraient d’obéir à leur programmation défectueuse !
Ves ne comprenait vraiment pas ce qui se passait. Un dysfonctionnement avait-il coincé les robots dans une boucle logique défectueuse, ou bien un sinistre super-pirate avait-il détourné leur programmation dans le cadre d’un sabotage délibéré ?
Pour sa part, il penchait pour un acte de vandalisme aux conséquences mortelles. Un jeune plaisantin avait peut-être introduit une minuscule erreur dans leur programmation concernant le traitement des humains vivants, puis l’avait laissée là pendant quelque temps.
Quoi qu’il en soit, il fallait les détruire avant qu’ils ne fassent davantage de victimes ! Les cris horrifiés des pauvres visiteurs de la station lui avaient déjà gravé des cauchemars dans l’esprit.
« Nolsen, abattez les robots si vous le pouvez ! Si on ne peut pas les pirater, on peut toujours les détruire ! »
Les agents de sécurité ne discutèrent pas et ouvrirent aussitôt le feu. Ils tirèrent surtout des projectiles cinétiques perforants, capables de transpercer la coque résistante qui protégeait les robots des coups de pied et autres actes de vandalisme.
Parfois, les projectiles traversaient les robots et touchaient les humains qui s’abritaient derrière eux, mais les Vandales ne s’attardèrent guère sur ces erreurs. Ils faisaient déjà de leur mieux pour limiter les dégâts collatéraux.
Une demi-minute plus tard, leurs armes cessèrent de tirer. Une quarantaine de robots gisaient au sol, fumants, leurs coques criblées de nouveaux trous.
Ils ignorèrent les blessés et les mourants. De toute façon, il revenait aux Bosey de leur fournir des soins médicaux.
« La voie est libre. Continuons. »
Ils enjambèrent les morts, les mourants et les blessés comme si cela ne les concernait pas. Ves avait depuis longtemps perdu toute empathie pour les inconnus, sans parler des gens qui fréquentaient le Port indépendant.
Quiconque acceptait de se rendre dans un nid de scélérats et de canailles était soit un scélérat, soit une canaille !
Il se sentit un peu mal de généraliser ainsi à toute la population de la station spatiale, mais il n’arrivait vraiment pas à s’en soucier. Son esprit avait déjà été abreuvé du sang de la frontière, et sa vision du monde s’était rapprochée de celle qui y prévalait.
Parmi les étoiles indomptées, il n’y avait aucune distinction entre les coupables et les innocents ! La seule différence qui comptait, c’était qu’on soit fort ou faible !
Tandis qu’ils passaient devant des hordes de robots devenus incontrôlables, les Vandales les détruisirent tous sans la moindre hésitation. Ves et Ketis n’eurent même pas l’occasion de dégainer leurs propres armes : les soldats en exosquelettes se montrèrent d’une efficacité brutale pour éliminer ces machines erratiques.
En tournant au coin d’une autre rue, ils tombèrent par inadvertance sur une tentative de pacification menée par les Bosey !
Équipés d’armures en exosquelette tout aussi meurtrières que celles des agents de sécurité vandales, ils firent crépiter leurs matraques électriques sans se soucier le moins du monde du risque qu’elles déraillent et foudroient un passant !
Leurs fusils et les canons montés à leurs poignets arrosèrent la foule de pirates en émeute de projectiles balistiques et de rayons laser. Un puissant canon laser balaya la moitié de la foule d’un rayon semblable à une lame !
L’arme surchauffa aussitôt, mais le choc qu’elle infligea aux survivants suffit à briser le courage que leur avaient donné l’alcool et la drogue !
« Courez ! Les Bosey vont tous nous tuer ! »
« Ravienne sera au courant, chiens de Bosey ! Elle s’abattra sur votre fichue station spatiale comme la colère d’un cuirassé ! »
Les lamentations des pirates n’avaient aucune importance. À présent, seuls restaient dans la rue des fauteurs de troubles qui cherchaient à contraindre les Bosey à annuler leurs pertes au jeu. Après avoir perdu toutes leurs économies, ils n’avaient pour ainsi dire plus rien à perdre !
Les pirates les plus raisonnables et prudents, les chasseurs de trésors et les autres visiteurs se précipitèrent dans l’une des nombreuses boutiques et salles de spectacle, avant d’en barricader les entrées.
Naturellement, Ves et ses gardes du corps faisaient exception : ils devaient absolument regagner leur navette. Quoi qu’il en soit, les Bosey risquaient fort de mettre tout le monde dans le même sac.
Ves jura de nouveau. « Bon sang, reculons avant qu’ils ne nous tirent dessus ! On ne peut pas se battre contre tout le Clan Bosey ! »
Ils battirent en retraite avant que les Bosey, la gâchette facile, ne braquent leurs armes sur les Vandales. Ves se dit que les Bosey lourdement armés les avaient déjà repérés, mais qu’ils les laissaient partir parce qu’ils n’étaient pas une proie facile.
« Prenons un autre chemin ! »
Ils firent un petit détour, pour déboucher nez à nez sur une apocalypse de robots. Ils pénétrèrent dans une ancienne place de marché, organisée autour d’une fontaine et d’une sculpture représentant un ancien de la famille Bosey particulièrement imbu de lui-même.
Ce lieu idyllique était d’ordinaire très apprécié des amoureux et des jeunes adultes. À présent, toute la place, fontaine comprise, était inondée de sang et jonchée de morceaux de corps. Plus d’une centaine de robots, petits et grands, massacraient la population impuissante !
« Euh, oh oh… Les robots nous ont repérés ! »
Un quart des machines abandonna aussitôt ses proies mortes ou hurlantes pour se diriger vers les nouveaux venus couverts de sang. On aurait dit que le sang éclaboussé sur leurs armures les attirait davantage que celui qui jaillissait des blessures de leurs victimes sans défense !
« Ne tirez pas encore, Nolsen ! Et toi, Ketis, ne t’emballe pas, ne brandis pas ton épée ! »
Ils pouvaient venir à bout d’une centaine de robots, mais combien d’autres devraient-ils encore détruire ? Leurs munitions ne dureraient qu’un temps, et tuer ces machines serait inutile : Ves estimait que Mancroft pouvait en héberger jusqu’à cent mille !
Les massacres commis par les robots avaient tellement accaparé Ves qu’il en avait presque oublié qu’ils avaient affaire à des machines !
Qu’était-ce, un robot ? Une machine automatisée qui suivait des instructions préprogrammées. On les fabriquait souvent au moindre coût possible, et elles tombaient assez fréquemment en panne pour une raison ou une autre. Un endroit comme le Port indépendant de Mancroft n’avait aucune raison de commander des robots de haute qualité, durables et coûteux : ses propres visiteurs les auraient volés, le cas échéant !
La seule menace venait donc de robots bon marché, produits en série et assemblés avec les pièces les moins chères possibles. Leur unique élément de valeur était leur coque robuste, conçue pour résister au vandalisme.
Ves sortit de sa ceinture à outils l’un des instruments qu’il venait de fabriquer. Le dispositif de brouillage qu’il avait façonné de ses propres mains était loin d’égaler celui que Calabast lui avait montré sur Harkensen I, mais il devrait tout de même fonctionner à une certaine portée.
« J’ai un brouilleur qui devrait être efficace contre ces robots. Leur programmation est peut-être à toute épreuve, mais leurs capteurs minables ne doivent pas être bien performants, vu qu’ils se cognent sans cesse aux pieds des gens. Si possible, regroupez-vous à moins de quatre mètres de moi. »
La manœuvre se révéla assez difficile, car leurs imposantes armures en exosquelette ne leur laissaient guère de marge. Ils se serrèrent malgré tout suffisamment pour rester tous dans le rayon d’action.
« Bien, je vais activer le brouilleur ! Assurez-vous que vos combinaisons sont protégées contre les interférences et qu’aucun système sophistiqué n’est actif ! Passez le mode d’affichage de votre visière de l’électronique à l’optique ! »
Il ne fallait pas aveugler ses propres gardes, même si Ves doutait que leurs armures en exosquelette renforcées contre la guerre électronique puissent être affectées par un brouilleur portatif. C’était aussi l’une des raisons pour lesquelles il avait cherché d’urgence à améliorer leur alimentation électrique avec une batterie ultracompacte !
« Trois, deux, un… Préparez-vous ! »
Un champ écœurant, semblable à une électricité statique survoltée, se forma autour du brouilleur. Le petit appareil ronronnait et vibrait tout en émettant un champ invisible, chargé de parasites et de brouillard électronique.
« Ça va vraiment marcher, maître ? »
« Patience ! N’attaquez pas encore ! »
Les robots qui flottaient dans les environs s’approchèrent de la limite des quatre mètres. Avant même de la franchir, plusieurs dévièrent déjà de leur trajectoire comme des pirates ivres ! Plus ils s’approchaient, plus ils risquaient de devenir aveugles !
« Ça marche ! Le brouilleur perturbe leurs capteurs et leurs autres systèmes non protégés ! »
Tout le monde se détendit un peu, mais Ves remarqua que la pitoyable batterie standard de son appareil ne tiendrait pas longtemps. Il activa une fonction de son armure de combat légère, qui fit légèrement chauffer sa paume.
Si la minuscule batterie ne fournissait pas assez d’énergie, Ves n’avait qu’à compenser avec celle de son armure !
« Ignorez les robots et passez au milieu. Plus besoin de nous occuper de ces machines stupides ! »
Grâce au brouilleur, leur progression s’accéléra au moins trois fois. Les nombreux robots à l’affût de sang flairaient le sang qui coagulait sur leurs armures, mais lorsqu’ils s’approchaient, ils devenaient complètement idiots !
L’un des inconvénients, c’est que leur robot de transport tomba lui aussi en panne ! Le champ de brouillage était tout simplement trop puissant pour ce petit robot flottant rudimentaire. Ves abandonna sans état d’âme la machine inutile et dégagea de la pile de rations nutritives son coffre verrouillé, qui protégeait ses matériaux exotiques.
« Allons-y ! »
Ils traversèrent une marée de robots nettoyeurs aveugles et désorientés. Les agents de sécurité vandales réussirent à tous les repousser à coups de pied avant que Ketis puisse leur montrer ce qu’elle savait faire avec ses jambes !
« Nous avons presque atteint le bon quai ! Le hangar à navettes est juste devant ! »
Le poste de contrôle sanitaire qui barrait d’ordinaire l’accès aux visiteurs porteurs de maladies contagieuses avait été complètement défoncé. Le groupe passa en courant devant les barrières et les obstacles détruits. Si une maladie contagieuse se propageait, au moins leurs armures étanches les protégeraient !
Ils atteignirent enfin l’extrémité de la station proprement dite. Ils dépassèrent alors le corps principal de la station spatiale et pénétrèrent dans l’un des modules extérieurs qui s’étendait perpendiculairement à sa surface.
Des agents des douanes Bosey avaient déjà sécurisé les lieux. Ils abattaient aussi bien les pirates en émeute que les robots déchaînés. Les forces défensives avaient formé un cordon qui permettait à chaque visiteur de regagner sa navette sans craindre de se faire tirer dessus par des voyous ou de se faire dévorer les jambes par des robots en furie.
« Nous y sommes ! »
Ves put enfin éteindre son brouilleur avant qu’il ne vide entièrement la batterie de son armure.