Chapitre 669
Les bruits de bagarre, les cris et les détonations des armes se répandirent dans le lointain, dans un joyeux désordre. Même sur ce pont inférieur des boutiques, principalement consacré aux commerces et aux installations techniques et industrielles, les différents bars et débits de boissons attiraient les pirates ivres comme des papillons vers une flamme. Et quand des supporters de différents champions de mécha se retrouvaient au même endroit, les corps ne tardaient pas à tomber !
Les conséquences de cette querelle en apparence insignifiante entre Deathless et Hellvoice s’avérèrent bien plus graves que Ves ne l’avait imaginé !
« Bon sang, qu’est-ce qui leur prend ? » demanda-t-il en attendant que les barricades de Big Dickson’s soient entièrement rentrées. Il fallut un certain temps pour ranger toutes celles qui protégeaient la devanture. « Pourquoi ces champions de mécha font-ils tant d’histoires ? »
Ketis le regarda comme s’il venait de tomber de la dernière pluie. « Tu ne sais vraiment pas ? Ils sont célèbres ! Ce sont les deux plus grands noms du circuit des duels ! Rowland Ryke, alias Deathless, est connu pour ne jamais mourir, même dans les pires combats de sa carrière !
C’est un vieux croûton qui a passé la soixantaine en écrasant des champions de mécha à tour de bras, tout au long de sa carrière ! C’est la figure emblématique des Briseurs de Château, qui sont encore plus importants que nos Épéistes ! »
« Il a soixante ans ? Et il a survécu à toutes sortes de duels de méchas ? Je dois reconnaître que c’est vraiment impressionnant ! »
Même dans les arènes officielles, où les règles étaient strictement appliquées, les athlètes de mécha prenaient rarement le risque de continuer quand les premiers signes de vieillesse se manifestaient. Il était courant, et même attendu, que ces pilotes de mécha déclinants prennent leur retraite dans la quarantaine.
« Ce qui est encore plus impressionnant, c’est son adversaire. Sonora Bridges a jailli du Présage d’Infortune comme une fusée et a battu des champions de mécha confirmés les uns après les autres. Tout le monde savait qu’elle finirait tôt ou tard par défier Deathless, mais elle manquait encore d’expérience ! Elle pilote son propre mécha personnalisé, équipé de ces étranges attaques soniques. C’est pour ça qu’on l’appelle Hellvoice.
Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi le duel a tourné au règlement de comptes. C’est un duel à mort ! »
« Peut-être que Deathless l’a prise pour une pute et lui a proposé de coucher avec lui contre quelques K-coins », plaisanta Ves d’un ton sinistre.
Sa plaisanterie tomba à plat, d’autant que les robots nettoyeurs vaporisaient un désodorisant qui effaçait l’odeur cuivrée du sang pour la remplacer par celle de tournesols en fleurs.
« Ha ha », répondit Ketis sans entrain. « Non, elle ne se laisserait pas provoquer aussi facilement. Je suis sa carrière depuis un moment, alors je sais qu’elle prend toujours soin de ne défier que des champions de mécha de son niveau ou à peine au-dessus. Au fait, tu savais que je l’avais déjà rencontrée ? On est assez proches du Présage d’Infortune. La commandante Lydia a conclu quelques accords avec eux.
Ils nous demanderont peut-être de les soutenir si les Briseurs de Château leur déclarent la guerre. Je vois très bien les choses tourner comme ça ! »
Ves faillit se prendre le visage dans la main, avant de se rappeler qu’il se donnerait un coup de paume blindée. Il risquait d’abîmer ses traits plus délicats.
Il gémit tout de même. « Pourquoi est-ce que rien ne peut se passer normalement quand je sors ? »
« Ves, cette station spatiale devient de plus en plus inquiétante », intervint Nolsen. « Ne sous-estime pas la bêtise des gens qui ont passé trop de temps aux confins. Dans l’espace civilisé, les gens ordinaires savent quand reculer et s’éloigner au plus vite à la vue d’un soldat en exosquelette. Avec les pirates, rien n’est moins sûr.
Je suggère que nous retournions immédiatement à la flotte et remettions les achats à plus tard. »
« Je te remercie de t’inquiéter, Nolsen, mais Big Dickson’s est sur le point d’ouvrir. Si nous avons versé le sang pour arriver jusqu’à cette boutique, autant y entrer. Et puis, je ne repartirai pas sans avoir obtenu ce que je veux. »
Quelques minutes s’écoulèrent avant que la boutique ne remette de l’ordre dans ses locaux et n’autorise les clients à entrer. Pour donner le bon signal, Ves laissa ses gardes du corps à l’entrée et pénétra dans le magasin avec Ketis. Celle-ci prit aussitôt les devants et s’approcha du propriétaire.
« Hé, Big Dickson ! Désolée pour le tapis rouge dans la rue. Tu me reconnais ? »
« Pff, t’es la gamine qui traîne toujours avec Mayra, pas vrai ? » répondit le type maigrichon derrière le comptoir. « Tu as bien grandi depuis ta dernière visite. T’as tué ta propre exobête et utilisé ses restes pour retaper ton armure et tout le reste. Ça fait de toi une adulte, maintenant, c’est ça ? »
Ketis rayonna de fierté, même si elle semblait toujours un peu gênée de parler seule avec un homme. « Ouais. Bref, je suis là pour affaires. Mon pote, là-bas, avec sa cape chic, voudrait mettre la main sur du sulomnium, de la bêta-otricine et des Larmes de Flesha. Tu en as en stock ? »
L’homme maigre se gratta la barbe brune et hirsute, le regard perdu dans le vague. À vrai dire, Dickson n’avait rien de « grand ». Et si quelque chose chez lui avait pu être grand, Ves n’en avait encore vu aucun signe.
« Je crois qu’on a reçu un arrivage de Larmes de Flesha récemment. Tu as de la chance, parce qu’elles se vendent toujours comme des petits pains. Quant au sulomnium et à la bêta-otricine, on a les deux en stock, mais pas en grandes quantités. Par contre, tout ça va te coûter les yeux de la tête. »
« J’ai des K-coins », intervint Ves. « Tant que vous avez la marchandise, je vous en achète une partie. Il me faut 735 grammes de sulomnium, 450 milligrammes de bêta-otricine et 90 milligrammes de Larmes de Flesha, le tout de qualité moyenne. Je ne prendrai rien de qualité inférieure. »
Le vieux routier qu’était Big Dickson hocha plusieurs fois la tête et examina Ves comme s’il avait déjà compris à quel genre de client il avait affaire. Sa tenue extravagante lui donnait d’ailleurs une allure impressionnante. « Chez Big Dickson’s, nous garantissons que nos produits proviennent des meilleurs fournisseurs des confins.
Tous nos exotiques sont inspectés avec soin par des robots et par notre personnel pour que nos clients repartent avec le sourire ! Nous mettons à votre disposition toute une gamme de multiscanneurs et d’appareils d’analyse minérale si vous souhaitez examiner nos produits en détail. »
« Non merci, j’ai apporté mon propre multiscanneur. »
Il transportait plusieurs appareils à sa ceinture à outils. Leur côté pratique rendait Ves de plus en plus attaché à ce genre de ceintures. Elles lui permettaient non seulement d’emporter ses accessoires utiles tout en gardant les mains et les poches libres, mais elles modifiaient aussi peu à peu la façon dont les gens le percevaient. Tout le monde lui faisait confiance parce qu’il portait une ceinture à outils.
Elle renforçait l’impression de compétence qu’il donnait autant qu’une blouse blanche de laboratoire.
C’était encore un cas où la forme dictait la fonction !
Autrement dit, il lui suffisait d’avoir l’air de ce qu’il voulait être pour que ceux qui le voyaient croient aussitôt au rôle qu’il cherchait à jouer !
Deux robots de laboratoire assez bien conçus apportèrent de la réserve du magasin trois solides coffrets en alliage et les posèrent côte à côte sur le comptoir. Divers codes et autres symboles incompréhensibles étaient inscrits sur les coffrets.
Big Dickson sortit de la poche de sa combinaison une grosse machine de décryptage et l’appliqua contre leur surface. En quelques secondes, ils se déplièrent, révélant de nombreux petits cubes transparents, chacun contenant une quantité standard d’exotiques de grande valeur.
Le propriétaire de la boutique pesa ensuite précisément chaque exotique et les transféra dans trois cubes plus grands, destinés au transport. Il veilla à les maintenir dans leurs cubes transparents, afin de les protéger de toute exposition et d’éviter que l’environnement ne soit contaminé par eux. À l’état de traces, ces exotiques étaient extrêmement instables à l’air libre.
« Voilà. Vous pouvez mesurer vous-même la masse, le volume et l’intégrité de ces exotiques. Vous pouvez aussi faire appel à un expert indépendant pour en vérifier le contenu. »
« Mon multiscanneur fera l’affaire », répondit Ves en procédant à son propre examen. Il ne s’attendait pas à ce qu’une boutique aussi grande et respectable que Big Dickson’s essaie de l’arnaquer, mais mieux valait vérifier. « Tout semble en ordre, même si votre sulomnium et votre bêta-otricine ont un peu perdu de leur fraîcheur. »
Le propriétaire haussa les épaules. « Ça ne change rien à leur utilité. En plus, l’échantillon de Larmes de Flesha est tellement vif qu’il compense pour les deux autres matériaux. Ça devrait rattraper leur âge. »
La négociation avait commencé.
« Combien ? »
« 2 372 K-barres. »
« Quoi ?! C’est du délire ! »
« J’ai déjà appliqué une remise amicale en considération des Épéistes de Lydia, mais c’est mon dernier prix. C’est le règlement de la boutique, voyez-vous. »
Ves eut beau discuter, Big Dickson ne comptait vraiment pas baisser le prix annoncé au départ.
D’après ses estimations, Ves savait que le tarif était élevé, mais restait relativement correct. Une fois ces exotiques expédiés vers la République Lumineuse ou la République de Reinald, le prix total risquait d’augmenter d’au moins vingt pour cent !
S’il avait voulu être vraiment minutieux, Ves aurait dû suspendre la transaction, visiter d’autres boutiques vendant les exotiques dont il avait besoin et leur demander leurs prix. Il estimait toutefois que les écarts ne seraient pas considérables, car le prix de ces exotiques était assez stable.
Un autre facteur entra en jeu : Ves devait conclure rapidement ses affaires. Les Épéistes flagrants ne souhaitaient pas s’attarder dans le Système de Mancroft, et le Port indépendant avait été plongé dans le chaos par les suites du règlement de comptes.
Ves avait l’impression d’être monté dans une bombe à retardement prête à exploser à tout instant !
« D’accord. Mettez les exotiques dans un contenant solide, comme ces coffrets, si possible. »
« Ça vous coûtera un K-barre de plus. »
Voilà qui s’appelait se faire plumer.
« Certainement pas, je ne suis pas si naïf. Dix K-coins ! »
« Cinq cents. »
« Cinquante ! »
« Deux cent cinquante ! »
« Cent ! Pas un de plus, ou je vais tenter ma chance ailleurs ! »
« Très bien », soupira Big Dickson, exaspéré. « Si vous voulez emporter un coffret, il vous faudra aussi une clé de décryptage. Cent K-coins de plus. »
« Oh, allez, je suis un allié des Épéistes ! Faites un effort, je vous en prie. Vous ne pourriez pas m’en offrir une ? »
Quelques instants plus tard, Ves sortit de la boutique de Big Dickson en serrant contre lui un lourd coffret, tandis que Ketis le suivait comme un chaton impatient. Elle tenta plusieurs fois de s’emparer du coffret, mais Ves le garda fermement en main. Il avait payé 2 372 K-barres et 150 K-coins pour le tout !
Cela représentait pratiquement 900 millions de crédits brillants de matériaux précieux, dont deux échantillons étaient plus petits qu’un de ses cheveux ! Il n’allait pas confier ses biens à n’importe qui !
Ses gardes du corps, qui l’attendaient, se placèrent autour de lui. « Vous avez d’autres courses à faire ? »
« Non. C’est tout ce qu’il me faut, Nolsen. Rentrons à la flotte aussi vite que possible. Je transporte une cargaison très sensible. »
« Ce coffret attire l’attention. Si vous continuez à le tenir comme ça, vous allez attirer bien des regards indésirables. »
« Alors, que proposes-tu ? »
« On devrait le camoufler dans un paquet moins voyant. »
« Bonne idée. Il doit y avoir quelques magasins généraux dans le coin qui vendent toutes sortes de bricoles. »
Dix minutes et quelques K-coins plus tard, ils quittèrent une autre boutique en tirant derrière eux un vieux robot cargo d’occasion, tout cabossé. De la taille d’un poney, il transportait plusieurs caisses en matériaux composites bon marché, remplies de rations nutritives soigneusement empilées.
S’il y avait bien une chose que les gens de la station spatiale ignoraient, c’était les rations nutritives. Bon marché comme la poussière, difficiles à mâcher, affreuses au goût : la liste de tout ce qu’on leur reprochait n’en finissait pas. Leur seul mérite était de coûter peu à produire tout en contenant tous les nutriments nécessaires à la survie.
Elles devenaient plus appétissantes quand on les utilisait comme matière première pour préparer des repas d’imitation. En cas d’urgence, toutefois, c’était un luxe qu’on ne pouvait pas se permettre, car leur transformation détruisait de précieux nutriments.
Ainsi, même si elles étaient indispensables à la vie dans l’espace, au point d’être omniprésentes, tout le monde les détestait. Ves profita de ces caractéristiques et enfouit son coffret au fond des caisses ouvertes, dont le contenu restait visible en surface. Même les pickpockets les plus répugnants ne volaient pas de rations nutritives s’ils pouvaient l’éviter !
« Je pense que ça ira. Allons aux navettes. »