Chapitre 668
Les pirates étaient très sensibles aux apparences. Plus quelqu’un avait l’air impressionnant, plus il comptait, et plus il était risqué de l’offenser. Pour l’instant, son plan semblait fonctionner.
« Qui es-tu ? » demanda prudemment l’un des sergents pirates à moitié ivres.
« Je suis un émissaire de la sixième unité des Vandales flagrants. Vous avez entendu parler de nous ? »
« Hein ? Qui ça ? »
« Les Vandales ? Jamais entendu parler. Ils sont puissants ? »
« J’en sais rien. Ils ont l’air plutôt faibles s’ils n’ont pas réussi à se faire un nom par ici. »
« Ouais, peut-être que ce type bluffe. Ce ne serait pas la première fois qu’un petit prétentieux de l’espace civilisé débarque ici pour se payer notre tête, à nous autres les vauriens. »
À la grande surprise de Ves, la plupart des pirates se grattèrent la tête ou affichèrent un air perplexe. Ces fainéants ne se tenaient même pas au courant de l’actualité ! Pratiquement tout le monde, sur Harkensen, avait entendu parler des Vandales, mais ces pirates de bouseux n’avaient jamais eu vent de leurs exploits ! Quelle honte !
Il comprit qu’il avait commis une erreur. Il devait parler le langage des confins ! D’un geste rapide, il fit signe à Ketis d’avancer, et elle obtempéra.
« Bon, les gars, vous dégagez, maintenant ! Au nom des Épéistes de Lydia, je vais vous découper en morceaux si vous ne fichez pas vos maigres fesses hors de cette rue ! »
Elle attira l’attention de tous. Plus de la moitié des pirates connaissaient les Épéistes de nom ou de vue. La gigantesque épée qu’elle tenait devant elle les surplombait, et ils avaient déjà l’impression de sentir leur corps se faire trancher.
Les rivaux mirent leurs querelles de côté et reculèrent devant les silhouettes intimidantes des Vandales et de l’unique Épéiste.
« Je crois même pas que mon fusil puisse égratigner leur blindage. C’est une vraie armure exosquelettique ! »
« Hé, chef, on se tire. On pourra toujours cogner les salauds du Riller Dollar plus tard. »
Les pirates du Riller Dollar et du Whisper Current commencèrent à s’éloigner les uns des autres. Face à ces nouveaux venus intimidants, leur courage avait fondu comme de la glace sur leur peau.
Tous leurs instincts les avertissaient qu’ils n’avaient rien à gagner à rester !
Mais les pirates n’étaient pas réputés pour leur intelligence. Les plus ivres d’entre eux titubèrent un instant, puis pointèrent leurs armes vers les nouveaux venus.
« Hé, ma jolie ! » lança l’un d’eux avec un sourire lubrique. « J’aurais bien besoin d’un peu de compagnie dans mon lit. Ça te dirait de venir avec moi, ma belle costaude ? Mes potes peuvent se joindre à nous ! Cinq mille fragments K pour toute la nuit, ça te va ? »
Les pirates comme les Vandales s’immobilisèrent une seconde, stupéfaits par la stupidité de cet ivrogne !
« Putain, il le pensait pas ! Je peux m’excuser, je vous paierai cinq mille pièces K pour que vous oubliiez ça, ça vous va ? »
Ketis tremblait dans son armure, faisant vibrer son épée qui émit un son. Personne ne savait à quoi elle ressemblait, car elle avait rabattu son casque en forme de crâne, mais il était évident qu’elle avait très mal pris l’insulte.
« Faites taire ce type avant qu’il ne dise une connerie de plus ! »
L’un des camarades du grande gueule avait déjà commencé à lui cogner la tête avec la crosse de son fusil, mais il était trop tard !
« Hé, poupée, arrête de perdre ton temps avec ces Épéistes et viens à bord du Riller Dollar ! On a de vrais hommes dans l’équipage, et je parie que chacun d’eux voudra sa part de toi ! Tiens, je connais au moins trois potes qui… Euh, pourquoi t’es derrière moi ? »
Crac !
Le crâne du lubrique s’enfonça presque, mais Ketis était déjà folle de rage !
« Les Épéistes ne sont pas vos putes ! Mourez ! »
Ketis se rua sur les pirates, qui, à leur décharge, réagirent vite et ripostèrent. Tandis que l’équipage du Riller Dollar tenait bon, les pirates du Whisper Current tentèrent de filer en douce.
Heureusement pour eux tous, Ketis se contenta de laisser l’équipage du Whisper Current s’en tirer sans une égratignure.
« Elle est trop rapide ! Qu’est-ce qu’il faut pour l’arrêter !? »
En quelques secondes, Ketis se retrouva devant leur groupe ! D’un ample balayage horizontal, son immense épée, extrêmement affûtée, traversa les rangs désordonnés des pirates et en coupa trois en deux au niveau de la taille !
« Faibles ! »
Elle était en droit de le dire : son armure de combat de qualité, associée à ses mouvements rapides et imprévisibles, faisait pleurer les pirates ! Le sang giclait à torrents tandis que son épée tranchait chair, os et tout le reste avec une facilité méprisante ! Le nombre de victimes dépassa rapidement la douzaine, et il en restait encore beaucoup !
Ves resta en retrait, tiraillé par un dilemme. Ketis avait été absolument stupide de s’emporter ainsi pour une insulte qu’elle avait crue intentionnelle. Il était évident que l’autre avait parlé sans réfléchir !
« Ne me dites pas que sa tendance à la violence fait partie de ses défauts ! »
Un concepteur de méchas n’était pas censé se jeter dans la bataille ! Si cette tendance s’accentuait, Ketis ne vivrait peut-être même pas dix ans de plus !
« Ne restez pas plantés là, aidez-la à faire le ménage ! »
À son signal, trois de ses gardes lui prêtèrent main-forte. Ils avancèrent dans leurs lourdes combinaisons et ouvrirent le feu à pleines rafales avec leurs fusils lourds !
Les balles explosives transformèrent les pirates en une pluie de chair et de sang, tandis que les lasers vaporisaient l’humidité de leur corps et la chauffaient à blanc, provoquant des explosions !
Ce fut un massacre ! Même lorsque les pirates rompirent les rangs et prirent la fuite, Ketis gloussa comme une sorcière et les rattrapa grâce à sa vitesse supérieure pour leur taillader le dos ! Les Vandales, qui ne voulaient laisser aucun ennemi en vie au risque de s’exposer à des représailles, joignirent leur prodigieuse puissance de feu au carnage et fauchèrent jusqu’au dernier de ces malheureux.
Pendant ce temps, Ves s’était abrité derrière l’angle d’une boutique. Les cloisons blindées avaient été conçues pour résister aux combats de rue ; elles n’avaient donc presque pas subi de dégâts, malgré toutes les armes qui tiraient. Nolsen resta auprès de lui pour le protéger d’une éventuelle attaque surprise, même si ces pirates n’étaient pas assez lucides pour élaborer un tel plan.
« Quel gâchis. » Il soupira. « C’est ça, le passe-temps des Épéistes ? On aurait très bien pu éviter le conflit ! »
Malheureusement, aux confins, tout le monde prenait les démonstrations de force beaucoup trop au sérieux. Les pirates comptaient énormément sur leur fierté. S’ils laissaient quelqu’un s’en tirer après une telle insulte, leur pouvoir de dissuasion s’effondrerait de moitié !
Sous cet angle, Ves comprit que Ketis n’avait pas agi par pur égoïsme, ni perdu la tête parce qu’on l’avait prise pour une pute. Au fond, elle défendait simplement l’honneur et la réputation des Épéistes de Lydia.
« Quel système complètement dingue. »
Les pirates restaient des pirates. Certains d’entre eux ne savaient tout simplement pas tenir leur langue. La fierté et l’honneur les obligeaient à se défendre, réduisant ainsi les chances d’éviter un affrontement. À moins qu’un intermédiaire ne s’en mêle pour apaiser les tensions, l’escalade était presque inévitable !
« Le taux de mortalité des pirates doit être effroyable. S’ils se battent constamment pour des raisons stupides, à la moindre occasion, ce serait un miracle qu’ils survivent ! »
Le bain de sang prit rapidement fin. Les pirates du Riller Dollar ne faisaient pas le poids face à des hommes et des femmes en armure, correctement équipés. L’écart entre les deux groupes était si énorme que leur supériorité numérique ne leur fut guère utile.
À peine Ketis eut-elle tranché la colonne vertébrale du dernier pirate que les Bosey finirent par arriver. Une escouade entière de gardes de la station, vêtus d’armures exosquelettiques, apparut au carrefour. L’un d’eux releva sa visière, révélant un visage sombre et marqué par le temps, dont le froncement de sourcils s’accentua à mesure qu’il contemplait le carnage.
« Des Épéistes. Sans surprise. » Il cracha une masse de salive gluante. Elle tomba dans les flaques de sang en train de coaguler et se mêla au liquide qui s’assombrissait. « On dirait que vous, les Vandales, vous êtes fait entraîner là-dedans aussi. C’est quoi, votre version des faits ? »
Ves savait que les Bosey avaient dû observer toute la scène grâce à leurs capteurs, mais il comprenait ce qui se jouait. Les Bosey étaient largement incapables d’empêcher les combats à bord de leurs stations spatiales, surtout lorsqu’ils opposaient des membres de puissantes factions ; ils devaient tout de même faire semblant de maintenir la paix.
Les apparences comptaient avant tout !
Conscient de la situation, Ves s’avança et résuma les faits avec concision et neutralité. Il ne mentit pas, sachant que cela ne servirait à rien, mais ne rejeta pas non plus la faute sur Ketis. Il attribua toute la responsabilité du conflit au lubrique grande gueule qui n’avait pas su tenir sa langue.
Le capitaine des gardes Bosey cracha de nouveau. « L’équipage du Riller Dollar n’a eu que ce qu’il méritait. Bien fait pour eux, à force de se saouler la gueule au point de ne plus savoir distinguer leur tête de leur cul. L’affaire est classée. »
Sur ces mots, la force de police nominale de la station s’éloigna au pas pour aller éteindre un autre incendie. De nombreux incidents avaient éclaté et continuaient de menacer la paix du Port indépendant !
D’un coup de poignet, Ketis fit vibrer son épée, qui se débarrassa brusquement de tout le sang qui la souillait. Elle revint vers Ves en marchant comme un chat qui venait d’attraper le canari. « Je te l’avais dit, les Bosey n’en ont rien à foutre qu’on fasse couler du sang dans les rues, tant que ça ne nuit pas à leurs affaires. Bon sang, on leur rend presque service en les débarrassant de ces types au carrefour ! »
Elle avait peut-être raison sur ce dernier point : dès la fin des combats, les boutiques avaient commencé à baisser leurs volets et à déployer leurs barrières renforcées. Ves n’en restait pas moins mécontent qu’elle ait été si prompte à se battre. « Ce n’est pas parce que ces pirates n’ont pas l’air d’avoir de protecteurs qu’ils ne peuvent pas nous le faire payer plus tard. Tu as tué ces gens beaucoup trop facilement !
Si tu veux couper quelqu’un en deux, limite-toi au vrai coupable ! »
« Ouais, ouais, comme tu veux, mon pote. C’est comme ça qu’on traite la racaille aux confins. Ta mollesse finira par te tuer un jour. »
Il secoua la tête. « Je n’y crois pas. Je préfère penser que c’est toi qui finiras par mourir pour t’être jetée tête baissée contre un ennemi que tu n’aurais pas dû provoquer. »
« Hahaha ! Ça n’arrivera jamais ! » Elle ricana. « Les pirates assez puissants pour nous menacer ne s’habillent pas comme des déchets bons pour la casse. Regarde-moi cette racaille ! »
Elle désigna de son épée les corps horribles qui jonchaient le sol. Des robots de nettoyage lourds surgirent de nulle part et commencèrent à traîner les cadavres et leur maigre équipement jusqu’à un centre de recyclage. De petits robots de nettoyage, qu’on pouvait repousser du pied, se mirent à aspirer tout le sang jusqu’à ce que le pont retrouve son aspect habituel, rouillé et patiné.
« Ces types étaient faibles ! Ils méritaient de mourir ! Ils n’avaient pas le droit de se mettre en travers de notre chemin en débarquant ici armés de quelques armes légères et vêtus de deux ou trois couches de fringues ! »
« C’est donc ça, ton critère pour décider si tu peux tuer quelqu’un, Ketis ? S’ils sont habillés comme… je sais pas, des gens NORMAUX, tu les découpes dès qu’ils font quelque chose qui te déplaît ? »
« Tout le monde se fiche de la racaille. Toi, moi, les Bosey, personne n’en a rien à foutre de ces vauriens. S’ils avaient porté des armures comme les nôtres et braqué leurs gros flingues sur nous, alors oui, je ne me serais même pas approchée. Mais c’est justement ça, les confins : on y affiche toujours sa force. Si t’en as pas l’air, tu ne mérites pas qu’on te traite comme tel. »
La discussion ne mena nulle part. Après avoir encore un peu sermonné Ketis, Ves finit par baisser les bras et renonça. Elle ne voyait sincèrement rien de mal à ce qu’elle avait fait. Ves reconnaissait que ces pirates étaient probablement des ordures coupables de divers crimes, mais cela ne lui donnait pas le droit de les massacrer froidement quand bon lui semblait. C’était imprudent, gratuit et parfaitement inutile.
« Dans quoi est-ce que je me suis embarqué ? » se demanda-t-il.
Plus il s’enfonçait dans les confins, plus il avait l’impression erronée de voyager dans le temps. La civilisation ? Quelle civilisation ? On pouvait balancer par le sas toutes les belles apparences de loi et de respect de la vie humaine ! Les fils et les filles des confins n’obéissaient qu’aux règles de la jungle !
Et les confins se trouvaient être la plus grande jungle de la galaxie !