Chapitre 667
La composition des matériaux était à la base de la plupart des ouvrages d’ingénierie avancée. Les puissantes propriétés des exotiques, aux effets variés impossibles à obtenir avec des métaux ordinaires comme le titane et le palladium, permettaient d’atteindre des résultats spectaculaires, tels qu’une furtivité absolue ou une densité énergétique inouïe !
Pour simplifier la mise en œuvre des systèmes technologiques éprouvés, chacun d’eux répertoriait les exotiques indispensables sous forme de recettes. Sans les quantités requises de ces exotiques, réunis dans les bonnes proportions, impossible de concrétiser la technologie.
C’était comme vouloir faire une tarte aux pommes sans avoir de pommes sous la main.
Bien sûr, un pâtissier chevronné n’avait pas besoin de suivre la recette à la lettre. Il pouvait remplacer les pommes par des poires ou des baies. Tant qu’il savait ce qu’il faisait, l’utilisateur de la technologie pouvait modifier la recette à l’infini.
La liste des matériaux essentiels en recensait donc plusieurs, chacun réparti en trois catégories de qualité : basse, moyenne et haute. Plus le matériau était de bonne qualité, meilleures étaient les performances.
Une tarte aux pommes était meilleure avec des fruits frais, cultivés naturellement et dans le respect de l’agriculture biologique, qu’avec des pommes produites en masse dans une serre bon marché surpeuplée, puis laissées des mois à pourrir au milieu des asticots et autres nuisibles.
Il en allait de même pour toutes les applications technologiques. Parmi les informations les plus cruciales contenues dans les ensembles de données condensées envoyés par le Skull Architect figuraient de simples listes des matériaux essentiels.
À condition de se procurer les ingrédients, Ves pouvait sans difficulté retrouver par lui-même la recette d’une tarte aux pommes. Il lui faudrait certes des années et des milliers de tartes avant de mettre au point une bonne recette ; il n’avait donc aucune envie de tâtonner seul dans le noir.
Heureusement, même si les fichiers condensés ne contenaient que les principes fondamentaux des deux technologies, ils suffisaient à Ves pour fabriquer au moins deux tartes rudimentaires. Pour l’instant, ces applications de base comblaient son palais modeste. À ce stade, concevoir quelque chose de plus complexe dépassait ses moyens.
« Il va encore falloir que je crame un paquet de k-crédits pour réunir tous les matériaux essentiels. » Ves fronça les sourcils. « Je vais devoir établir mon budget avec soin et négocier ferme pour obtenir les matériaux que je veux. »
Pour le moment, il n’avait pas besoin d’acheter de nouveaux matériaux afin de reconstruire un prototype fonctionnel de technologie furtive. Les fragments de navette furtive récupérés sur le champ de bataille devraient suffire. Jusqu’alors, Ves n’avait pas disposé de la théorie indispensable pour comprendre ces fragments, mais il venait de trouver le chaînon manquant. Sur ce point, il était donc satisfait.
Il ne lui restait qu’à acheter assez de matériaux de basse qualité pour fabriquer au moins trois batteries ultracompactes rudimentaires. « J’ai déjà inventé deux petits gadgets qui ont un gros appétit énergétique. Je peux réserver la troisième batterie pour un autre gadget ou, mieux encore, la garder en réserve. »
Il calcula mentalement le nombre et la quantité des différents exotiques de la catégorie la plus basse qu’il devrait se procurer pour fabriquer trois batteries complètes, avec une petite marge pour les urgences.
Il grimaça. « Même la batterie ultracompacte la moins chère est un gouffre financier. »
Ce n’était pas pour rien que les batteries ultracompactes étaient considérées comme une technologie de pointe, classée même au-dessus de la technologie furtive la plus répandue dans la région !
Certaines recettes étaient d’une simplicité naturelle et se contentaient de produits nutritifs, tandis que d’autres, plus élitistes, exigeaient des ingrédients biologiques de qualité. La différence de prix était énorme, mais Ves n’y pouvait rien. Une batterie ultracompacte ne méritait plus ce nom s’il se rabattait sur des matériaux de catégorie inférieure !
Pour l’instant, sa liste d’achats comprenait trois exotiques rares, réputés présents dans les régions frontalières. Mancroft étant une station commerciale, elle vendait inévitablement une bonne partie des trésors rapportés par les chasseurs de trésors revenus des étoiles sauvages. Ves espérait avoir de la chance et tomber sur les matériaux recherchés.
« Ketis. »
« Qu’est-ce qu’il y a, cette fois ? » répondit-elle, un peu agacée que Ves la prenne pour une machine de recherche ambulante depuis le matin.
« Je cherche les trois exotiques de qualité moyenne suivants : le sulomnium, la bêta-otricine et les Larmes de Flesha. »
Les yeux de Ketis s’écarquillèrent et son souffle se fit saccadé à la mention de certains de ces exotiques. « Je n’ai jamais entendu parler de la bêta-otricine, mais le sulomnium et les Larmes de Flesha sont parmi les exotiques les plus précieux qu’on puisse dénicher dans les régions frontalières ! Tout chasseur de trésors qui tombe sur quelques grammes du premier et une poignée de microgrammes des secondes a décroché le gros lot !
Tu sais combien ça coûte ?! »
« À ton avis, pourquoi suis-je passé à la banque ? Je sais combien ça coûte, c’est pour ça que j’ai retiré mes économies. Ketis, n’oublie pas ce que tu es censée devenir. Chaque concepteur de méchas est une machine à gagner de l’argent. Pour moi, accumuler quelques centaines de millions de crédits, c’est aussi facile que de respirer. Les concepteurs compagnons comme Mayra sont encore mieux lotis.
Chacun d’eux peut devenir le pilier d’un grand fabricant de méchas dans l’espace civilisé ! Tant que tu travailles sérieusement à développer tes compétences en conception de méchas, te procurer des exotiques coûteux finira par te sembler aussi banal qu’acheter des vêtements pour le commun des mortels. »
Ves avait une arrière-pensée en tenant ces propos. Il voulait éveiller sa cupidité. Malheureusement, rien ne laissait penser que ce vice prenait chez Ketis.
Épéiste ayant grandi dans une colonie primitive avant que Lydia ne la recueille à l’adolescence pour l’intégrer à son organisation, Ketis n’avait jamais eu beaucoup affaire à l’argent. Les notions de richesse et d’inégalités de revenus lui étaient aussi étrangères que l’idée de devenir une épouse docile pour un mari chanceux.
Si Ves voulait corrompre Ketis et la convertir au culte de la conception de méchas, il lui fallait trouver un autre levier.
Personne n’était parfait. La personnalité de la jeune conceptrice de méchas était déjà déformée par son éducation d’Épéiste. Ves n’avait qu’à stimuler le trait de caractère adéquat pour éveiller sa passion pour la conception de méchas.
Le groupe fit de son mieux pour se frayer un chemin à travers la foule de fanatiques de méchas et rejoindre un pont inférieur, principalement consacré aux matériaux et à l’équipement industriels. Bien moins de gens fréquentaient ce niveau de la station ; Ves, Ketis et son escorte avaient donc assez de place pour circuler.
Tandis qu’ils passaient d’une boutique à l’autre, des acclamations tonitruantes résonnèrent dans toute la station. Le duel de rancune avait pris fin !
« Hellvoice a triomphé de Deathless ! L’homme qu’on ne pouvait pas tuer a enfin été abattu ! »
« Les Briseurs de châteaux accusent Hellvoice d’avoir triché ! Ils sont furieux ! »
« Bon sang, leur flotte est en train de se mettre en route ! Retournons à nos vaisseaux et tirons-nous ! »
Ves jura tout bas. Ce n’était qu’un duel de méchas. Les mauvais perdants ne pouvaient-ils pas ravaler leur fierté et accepter dignement leur défaite ? Ces Briseurs de châteaux avaient l’air d’être une sacrée bande. S’ils perdaient la tête, les dégâts qu’ils pourraient causer seraient énormes.
Mais le Clan Bosey ne laisserait pas une bande de pirates quelconque semer le chaos aux abords de sa station spatiale. Ce serait mauvais pour les affaires.
Pourtant, l’agitation suscitée par l’issue du duel commença peu à peu à gagner les spectateurs. Des mercenaires mécontents passaient devant des groupes de pirates qui célébraient bruyamment leur champion en pleine vue de tous.
La situation finit par dégénérer. Juste devant le groupe de Ves, à quelques pas de là, deux bandes rivales se firent face au milieu du carrefour. Les passants et les commerçants sentirent venir la bagarre et détalèrent comme des rats ! Toutes les devantures baissèrent leurs volets blindés en un temps record, comme si elles avaient répété le geste pendant des décennies !
« Ves, je crains que nous ne puissions pas aller plus loin. Il y a un incident devant nous », déclara Nolsen tandis que la visière de son casque descendait automatiquement. Les gardes en exosquelette passèrent en mode combat. « Ce conflit ne nous concerne pas ; je vous recommande donc vivement de faire un détour. »
« Alors, allons-y. » Ves hocha la tête. Tant que ces voyous étaient déterminés à en venir aux mains, il n’y avait aucune possibilité de faire des achats ici. « Il y a plein de commerçants dans cette station spatiale. On trouvera bien ce qu’on cherche ailleurs. »
Ketis prit alors la parole. « Je suis déjà venue plusieurs fois à Mancroft. Je connais quelques grandes boutiques qui vendent des marchandises plus rares, celles qu’on garde généralement sous le comptoir. La mieux placée, c’est Big Dickson’s : c’est une succursale du Collectif Delta Grind. Leur boutique de Mancroft se trouve juste au croisement, là-bas.
Le Collectif fait beaucoup d’affaires avec les mines et les gisements de ressources. C’est l’un des plus grands fournisseurs de matériaux de la Région stellaire de Faris. »
« Alors, si un endroit a les exotiques qu’il me faut, c’est bien Big Dickson’s ? »
« Et mieux encore : si je leur montre que je suis une Épéiste, on pourra obtenir un meilleur prix ! Je ne sais pas quelle remise ils accepteront de nous faire, mais j’ai vu Mayra faire baisser les prix de base d’environ cinq pour cent à chaque fois ! »
C’était plutôt impressionnant. Ves ne cracherait pas sur une remise de cinq pour cent : quand on achetait des matières premières en gros, même deux pour cent de rabais comptaient ! L’achat de petites quantités d’exotiques était un peu différent, mais même dans ce cas, les négociants établis avaient tendance à s’en tenir aux prix du marché.
Vu le temps qu’ils risquaient de perdre à laisser les deux bandes rivales se défier, Ves préféra trouver une solution plus rapide.
Ketis commençait déjà à sourire en abaissant la visière de son armure de combat intermédiaire. D’un ordre silencieux, la grande épée dans son dos bondit hors de son fourreau et atterrit dans ses gantelets tendus. Elle la saisit fermement et fit quelques moulinets pour l’essayer.
« Allons tailler en pièces cette racaille dégénérée ! »
Ves posa aussitôt la main sur son épaulière. « Attends un peu ! Évitons de recourir à la violence si possible. Il suffit de leur faire peur. Après tout, que peuvent-ils faire contre notre armure et notre puissance de feu ? »
« Pff, ces types sont des bons à rien », déclara-t-elle avec dédain. « Inutile de perdre davantage de temps avec eux. Ils ne nous écouteront pas. Et si tu crains qu’ils aient des protecteurs, ils n’ont pas l’air d’en avoir ; sinon, ils s’en seraient déjà vantés. »
Les deux bandes de pirates brandissaient des fusils et des pistolets bon marché les uns contre les autres. Presque tous portaient des combinaisons spatiales ordinaires, avec des vêtements par-dessus. Seuls les chefs arboraient quelque chose qui ressemblait à une armure, mais on aurait plutôt dit le bricolage improvisé par un armurier ivre.
Ves retint calmement Ketis et les autres tout en consultant les profils des hommes devant lui sur son communicateur. Il voulait s’assurer de leurs antécédents avant d’intervenir. S’il s’avérait que les deux bandes étaient soutenues par des alliances de pirates, il abandonnerait aussitôt son plan et ferait demi-tour.
« Hmm, ils ne viennent d’aucune organisation notable », annonça Ves après avoir terminé ses recherches. « Le groupe de gauche vient du Riller Dollar, tandis que celui de droite est composé de membres d’équipage du Whisper Current. Ce sont les noms de deux porte-vaisseaux reconvertis. Leurs organisations sont si petites qu’elles ne comptent qu’un seul vaisseau chacune ! »
Ces pirates survivaient à peine aux confins de l’espace humain. Un porte-vaisseaux reconverti n’était rien d’autre qu’un cargo remis à neuf ou un grand transport arrivé en fin de vie.
Après s’être assuré qu’aucune des bandes n’avait de grand frère pour veiller sur elle, Ves ordonna avec assurance à ses gardes du corps d’avancer. Ils brandirent leurs fusils et canons de gros calibre, comme pour montrer à tous l’énorme puissance de feu dont ils disposaient.
Leurs pas lourds et intimidants résonnèrent sur le pont avec un tel fracas qu’ils interrompirent sans peine la longue dispute entre les bandes de pirates.
« Mesdames et messieurs, je vous en prie, inutile de vous comporter ainsi à un carrefour aussi fréquenté. » Ves s’avança, drapé dans sa cape et revêtu de son armure. Entouré de ses gardes en exosquelette, il ressemblait à un prince protégé par quatre gorilles évolués. « J’ai affaire avec le propriétaire de cette boutique, là-bas.
Si vous pouviez poursuivre votre dispute ailleurs, je vous en serais reconnaissant. »
La grande majorité des pirates au carrefour affichèrent une peur et une appréhension plus ou moins marquées. L’escorte de Ves, conjuguée à son langage recherché, leur donna l’impression d’avoir affaire à un gros bonnet, ce qui n’était pas tout à fait faux !