Chapitre 666
Le combat de rancune entre les prétendus champions de méchas des Briseurs de Château et du Présage d’Infortune mobilisa tout le Port indépendant. Pratiquement tous les pirates, chasseurs de trésors, marchands, mercenaires et autres habitants avaient un faible pour les méchas, et rien ne les enthousiasmait davantage que d’assister à un duel à mort.
C’était comme si la scène de Harkensen III se reproduisait sous leurs yeux !
Ves ignora la fièvre du duel qui gagnait peu à peu la foule et pressa ses escorteurs de repousser encore un peu les badauds. La mauvaise conception des espaces intérieurs de la station spatiale rendait les rues plus bondées que d’habitude. Il y avait trop peu de chemins menant à l’arène de méchas !
Les agents de sécurité vandals devaient se montrer particulièrement délicats s’ils voulaient éviter de blesser ou d’écraser les visiteurs inconscients qui se pressaient contre leurs exosquelettes. Le moindre faux mouvement pouvait facilement arracher le bras d’un homme ou lui broyer le crâne !
« À quelle distance se trouve la banque ? »
« Encore cinq cents mètres ! »
« Bon sang, à ce rythme, il nous faudra une demi-heure pour y arriver ! »
Pendant ce temps, Ves se replongea dans ses récentes réflexions. Sa dernière intuition avait beau sembler folle, elle concordait avec ses observations.
Pour être un bon concepteur, il fallait être fou !
Tous les bons concepteurs de méchas qu’il avait rencontrés possédaient une grande profondeur. Certains la dissimulaient mieux que d’autres, mais Ves osa supposer qu’aucun concepteur de méchas au rang de compagnon ou au-delà n’échappait à cette règle !
Pas même les concepteurs stellaires que vénéraient des milliers de milliards de concepteurs de méchas à travers la galaxie !
Quand Ves se rappelait les biographies décrivant le comportement extrêmement excentrique de l’Armurier ou du Polymathe, tout s’éclairait. L’obsession et la foi avaient poussé ces concepteurs de méchas hors normes à atteindre des sommets que peu d’êtres humains avaient jamais tutoyés !
Si cette règle inévitable s’appliquait à tout le monde, s’appliquait-elle aussi à lui ? À quoi ressemblerait son défaut fatal ?
Ves n’eut pas besoin de se creuser la tête pour trouver la réponse. Il arriva rapidement à la conclusion la plus probable. « S’il y a un trait négatif qui a marqué ma carrière jusqu’ici, c’est bien mon goût du risque ! »
À plusieurs reprises, il avait dû faire des choix importants alors qu’une analyse rationnelle de la situation aurait dû le pousser à opter pour une solution sûre ou ordinaire.
Au lieu de cela, Ves s’était comporté comme un joueur compulsif aux courses de navettes et avait mis toute sa fortune sur l’un des dix concurrents. Avec seulement dix pour cent de chances de gagner, il n’avait tout simplement eu aucune raison de miser !
Et pourtant, le risque et le danger l’attiraient énormément. Ils l’avaient conduit sur Groening IV, l’avaient poussé à prendre part à la campagne de la Planète Lumineuse et l’avaient amené à prendre bien des risques inutiles durant son passage chez les Vandales.
Ves avait soif d’excitation !
Et il ne pouvait même pas accuser le Système. Peut-être cette tendance avait-elle toujours sommeillé en lui, mais dès qu’un coup de chance lui avait permis d’obtenir le don de son père, qui lui donnait la possibilité de changer son destin, il s’était mis à poursuivre ces moments de sérendipité avec une ferveur fébrile.
Il était trop avide ! Il en voulait toujours plus et avait la fâcheuse tendance à négliger toutes sortes de signes avant-coureurs dans sa quête de profits toujours plus grands !
Peut-être que, dans son esprit déformé, les signes avant-coureurs avaient l’effet inverse de celui qu’ils auraient dû avoir : au lieu de le mettre en garde contre une décision irréfléchie, ils l’incitaient à s’en approcher.
Ils agissaient plutôt comme des appâts, l’attirant toujours plus près du précipice !
« Parmi tous les traits négatifs qui auraient pu être amplifiés, les dieux de la conception m’ont forcé à embrasser la soif d’excitation héritée de ma lignée Larkinson ! »
Bien sûr, il était assez douteux d’attribuer son mal à l’existence métaphorique de la lignée Larkinson. Au sein même de la famille Larkinson, beaucoup pensaient que leur tendance à se porter volontaires pour servir ou à chercher d’autres occasions de prouver leur courage venait des récits que leurs tantes et leurs oncles ne cessaient de raconter aux plus jeunes.
Leur esprit d’aventure était le fruit de l’éducation, et non de la nature.
Quoi qu’il en soit, le goût du risque profondément enfoui en Ves avait fini par prendre sa propre vie. À mesure que Ves développait son esprit grâce à ses expériences et aux améliorations de ses attributs, sa pensée gagnait en puissance, mais devenait aussi plus extrême. L’optimisation de son esprit améliorait ses aptitudes à concevoir des méchas, mais ses effets secondaires amplifiaient également tout le reste.
Voilà où résidait le problème. Pour devenir un meilleur concepteur de méchas, son esprit devait se transformer, et ce processus n’avait rien de chirurgical ni de précis.
Maintenant qu’il avait formulé cette théorie, tout ce qui touchait à la conception de méchas prenait de plus en plus de sens. Non seulement elle expliquait le comportement excentrique des concepteurs de méchas célèbres, mais elle proposait aussi une méthode pour développer leur esprit.
Ves jeta machinalement un coup d’œil à Ketis, qui aidait le groupe à se frayer un passage dans la foule. S’il y avait quelqu’un qui pouvait mettre sa théorie à l’épreuve, c’était bien Ketis, une novice qui venait tout juste de passer au rang supérieur et n’avait pratiquement aucune expérience à son actif. Elle était une page blanche presque parfaite.
Bien que sa personnalité présentât déjà des traits bien affirmés, Ves se prit à rêver de la façonner selon ses propres désirs !
Au lieu de concevoir des méchas, Ves en était venu à concevoir des concepteurs de méchas !
L’absurdité monumentale de cette idée le fit éclater de rire. « Bwahahahaha ! Quel génie ! C’est brillant ! Hahahaha ! »
Il s’arrêta brusquement quand il comprit à quel point il avait l’air ridicule. Le fait qu’il ressemblât à un VIP pirate couvert d’équipement n’arrangeait rien. Nolsen, Ketis et les autres gardes vandals le regardèrent, médusés. Comment leur concepteur de méchas, d’ordinaire si normal et affable, pouvait-il soudain laisser éclater une telle folie ?
« Hum, continuons. Nous sommes presque à la banque. »
À présent, le combat de rancune entre les deux champions de méchas avait déjà commencé. L’arène avait atteint sa capacité maximale et refusait l’entrée aux retardataires, au grand dam de beaucoup d’entre eux. Et comme elle se trouvait sous terre, aucune image du combat ne serait diffusée sur le réseau galactique.
« C’est injuste ! Si j’étais arrivé une minute plus tôt, j’aurais pu entrer ! »
« Ces avares de Bosey méritent la potence ! Pourquoi ne peuvent-ils pas agrandir leur minuscule arène de méchas ?! »
« Laissez-moi entrer ! Je suis le plus grand fan de Hellvoice ! Je ne peux pas rater le combat à mort de mon idole ! »
Les rues autour de l’arène de méchas devinrent incontrôlables à cause de la mauvaise organisation de la station spatiale. Bien que le Port indépendant de Mancroft se présentât comme un État de quatrième rang, sa taille et sa capacité équivalaient à peine à celles d’une des grandes stations spatiales de Bentheim !
La station spatiale avait été construite il y a longtemps et, même si de nombreux modules étaient venus agrandir et compléter sa structure au fil du temps, les travaux avaient toujours été réalisés au moindre coût. On pouvait dire qu’elle s’était développée de façon assez organique, sans la moindre planification à long terme, contrairement à la plupart des villes de nos jours.
La Banque Frontalière de Mancroft se trouvait juste à côté du complexe de l’arène de méchas. La raison en était évidente : les accros au jeu s’y pressaient sans cesse pour retirer leurs réserves et échanger leurs biens peu liquides contre des K-coins bien sonnants.
Bien sûr, les plus fortunés refusaient de transporter des sacs ou des caisses de K-coins et de K-barres. Cela n’aurait fait qu’attirer les pirates des environs, prêts à se jeter sur eux comme des bêtes sauvages.
La banque leur fournissait un coffre pratique où entreposer leur Kavenit raffiné. Naturellement, ce service s’accompagnait de toutes sortes de frais et de conditions.
Les services bancaires destinés aux pirates constituaient un sujet plutôt complexe. En général, beaucoup de pirates ne faisaient pas confiance aux banques pour garder leur argent et préféraient l’enterrer sur une parcelle de terrain, dans un système stellaire frontalier perdu.
Même lorsqu’ils confiaient une partie de leur fortune à une banque, ils pouvaient se montrer d’une violence notoire dès qu’il était question de frais et autres formalités ! Il n’était pas rare qu’ils deviennent fous et rasent une agence bancaire entière parce qu’ils devaient payer deux pour cent de frais de transaction à chaque retrait, par exemple !
Pour prospérer, une banque frontalière devait faire preuve de plus de prudence dans ses méthodes pour générer des profits. L’une de ses principales sources de revenus était en réalité le droit de saisir les biens des clients disparus ou décédés sans héritier pour recueillir leur butin.
Et même si le défunt désignait quelqu’un d’autre pour hériter de sa fortune, la banque s’assurait bien de toucher sa part !
Vu le nombre de pirates qui mouraient au combat ou dans des accidents spatiaux, Ves comprenait que la banque de Mancroft ait prospéré au point de devenir l’une des principales sources de revenus du Clan Bosey. Après leur mort, la plupart des pirates se souciaient peu de savoir où finissait leur fortune !
« Tu as un compte ici, Ketis ? »
« Non. Les supérieurs gèrent tout l’argent. Nous n’avons jamais touché de salaire ni rien de ce genre. Servir comme Épéiste est une récompense suffisante. »
Ves secoua silencieusement la tête. Les Épéistes avaient bien endoctriné leurs sœurs. Toutes avaient été transformées en esclaves sans même s’en rendre compte !
« Attendez dans le hall pendant que je vais chercher mon argent. »
Ves s’approcha de l’un des robots humanoïdes qui faisaient office de réceptionnistes à la banque et se lança dans la procédure compliquée pour accéder à son compte verrouillé. Comme son argent était réparti dans plusieurs banques, la démarche exigea de nombreuses formalités ainsi que l’aide d’un véritable responsable humain.
Une demi-heure plus tard, Ves quitta le bureau du responsable de la banque avec 2 500 K-barres de plus ! Cela équivalait à un milliard de crédits lumineux ! Bien sûr, il ne fut pas assez stupide pour emporter tout ce métal exotique ; il le laissa dans le coffre de la Banque Frontalière de Mancroft.
« Quel taux de change pourri. Je crois que j’ai perdu dix pour cent de ma fortune rien qu’avec ça. »
Même dans le futur, les banques prospéraient toujours !
On avait souvent appelé à la création d’une monnaie humaine unique, peut-être basée sur des exotiques particulièrement précieux ou sur des unités d’énergie, mais l’idée n’avait jamais pris. Tout comme l’humanité résistait à l’unification en une seule nation, elle tenait aussi à garder le contrôle de ses petites monnaies. D’où la mosaïque de devises actuelle.
« Combien de monnaies sont utilisées dans la Région stellaire de Faris ? » demanda-t-il à son guide frontalier, qu’il connaissait désormais bien.
« Les indépendants comme nous se débrouillent surtout avec les K-coins. Chaque alliance pirate a sa propre monnaie, mais aucun étranger ne l’accepte, alors ils dépensent eux aussi principalement des K-coins dès qu’ils quittent leurs stations spatiales. »
Les K-coins étaient donc la principale monnaie de cette région de l’espace, ce qui arrangeait Ves : il n’avait pas à gaspiller son argent en les convertissant en d’autres devises.
Il restait tout de même un point qui le laissait perplexe. « Le pouvoir d’achat d’un K-coin est très élevé. Comment peut-on acheter quelque chose d’aussi simple qu’un verre de bière avec une pièce qui vaut au moins un fût entier ? »
« Certains pirates déposent leurs K-coins à la banque et la laissent s’occuper des paiements. La plupart d’entre nous cassent simplement les pièces en morceaux et les paient au poids. Tous les magasins de la station ont une machine capable de prendre un K-coin standard et d’en râper assez de fragments pour couvrir le montant. Mais les pirates sont des idiots s’ils font confiance aux boutiques pour calibrer correctement leurs machines.
La plupart cassent leurs pièces en morceaux à l’avance et les fourrent dans leurs poches. »
Tout cela semblait incroyablement primitif. Ves avait l’impression d’avoir remonté le temps, à l’époque où les pièces d’or étaient la principale monnaie du pays.
Les conséquences de cette gestion archaïque de la monnaie lui sautaient aux yeux. Chaque pirate thésaurisait ses richesses et ne faisait pas facilement confiance aux autres pour les garder. L’argent circulait très lentement dans les territoires frontaliers, ce qui contribuait indirectement à déprimer encore davantage un marché des méchas déjà anémique.
Faire des affaires dans les territoires frontaliers sans foi ni loi n’avait vraiment rien de facile !