Chapitre 663
Dans les minutes qui suivirent la conclusion de l’accord, le Skull Architect agit avec décision. Il pianota sur son communicateur pendant une minute, puis releva les yeux.
« La documentation sur ce qui vous intéresse est en cours d’envoi par la connexion Tzianti. Je n’ai inclus que le strict minimum de fichiers sur les deux technologies, et j’ai éliminé les doublons ainsi que les théories extrêmement poussées dont vous n’avez que faire à votre niveau. Ce que je vous envoie devrait largement suffire, alors ne soyez pas gourmand ! »
« Je comprends, monsieur ! »
Ves avait confiance dans le professionnalisme du Skull Architect : il lui enverrait bien ce qu’il avait promis. Certes, si Ves n’avait pas tant marchandé, le Senior lui aurait peut-être glissé quelques bonus, mais il avait eu ce pour quoi il avait payé. Pour le prix de quinze collaborations, il avait obtenu un savoir condensé sur deux technologies clés, piliers essentiels de ses projets futurs.
La faible bande passante de la connexion ralentit le transfert des fichiers. Ils auraient pu l’effectuer un milliard de fois plus vite par le réseau galactique, mais cela aurait en quelque sorte exposé leurs manigances au Consortium des communications. Tous deux préféraient donc s’accommoder de la lenteur de la connexion.
Maintenant qu’ils avaient conclu un accord, le Skull Architect semblait moins enclin à découper Ves pour faire de son crâne un ornement de son prochain mécha.
« Je suis certain de ne pas avoir besoin de vous rappeler les conséquences si vous ne respectez pas votre part du marché. Même votre fameux maître Olson ne pourra pas vous protéger de ma colère si vous êtes assez stupide pour vous y soustraire. D’après ce que je sais de Carmin, elle prendra même mon parti ! Un contrat entre concepteurs de méchas n’a pas besoin de la garantie de la MTA pour être valable. »
« Oui, monsieur. J’ai toujours respecté mes contrats. Je ne compte pas ternir ce bilan. »
« Parlons des modalités pratiques de mes exigences. Je ne vous ferai aucun cadeau, d’autant que je n’ai que quinze occasions d’obtenir de votre main des variantes de mes créations. »
Ils entrèrent dans le vif du sujet. Comme pour compenser les conditions peu avantageuses de leur accord, le Skull Architect imposa à Ves de nombreuses exigences et clauses draconiennes concernant le travail qu’il devrait effectuer pour lui.
Pour commencer, l’accord devait rester secret pour les deux parties. Ves n’avait aucun intérêt à être associé à la conception de méchas pirates. S’il venait à l’apprendre, la MTA l’exclurait pratiquement à coup sûr de ses rangs, et toute l’industrie du mécha le mettrait au ban.
Les répercussions seraient moins graves pour le Skull Architect, mais son accord avec Ves pourrait être interprété comme un signe de faiblesse, puisqu’il recherchait les capacités d’un Concepteur de méchas apprenti, entre autres. Pour un concepteur pirate qui devait constamment projeter une image de force, mieux valait garder le silence.
Malgré tout, des deux, Ves était le plus mal loti. D’une certaine manière, le Skull Architect pouvait le faire chanter en divulguant au grand public leurs petites affaires.
Le risque était toutefois atténué par la facilité avec laquelle on pouvait fabriquer des preuves. Ves pourrait donc toujours se défendre en mettant en doute leur authenticité ou en inondant le réseau galactique d’histoires similaires. Ces derniers jours, il avait appris que le meilleur moyen de contrer une accusation consistait à saturer l’espace médiatique d’un maximum d’inepties.
Dans ce flot de données, il était presque impossible de trouver la moindre information utile !
En outre, si le Skull Architect avait encore un brin d’intégrité en tant que concepteur de méchas, il n’aurait pas recours à une méthode aussi déloyale. L’avertissement qu’il venait de lancer à Ves lui rappelait que maître Olson interviendrait probablement en personne si nécessaire.
Ves bénéficiait lui aussi de soutiens, même s’il lui arrivait facilement d’oublier ce fait crucial.
Comme les deux parties risquaient de lourdes pertes en cas de rupture du contrat, mieux valait respecter les règles.
Ves se demanda brièvement quelle relation Reno Jimenez avait entretenue avec maître Olson. Quelques décennies plus tôt, ils étaient tous deux Seniors et, d’après ses propres dires, ils avaient collaboré sur quelques créations non enregistrées, probablement pour le Groupe Vermeer.
Peut-être se considéraient-ils alors comme des pairs, mais leurs statuts n’avaient désormais plus rien en commun. L’un était un concepteur pirate en fuite, tandis que l’autre avait gravi les échelons jusqu’au rang prestigieux de Maître.
Leurs carrières divergentes étaient riches d’enseignements.
Le Skull Architect passa rapidement à l’énumération de ses autres exigences et conditions, auxquelles Ves ajouta parfois ses propres demandes.
Le temps constituait le deuxième facteur le plus important. Le Skull Architect ne voulait vraiment pas que Ves prenne tout son temps pour élaborer ses variantes. Chaque fois qu’il recevrait un plan, Ves devrait le terminer et le lui renvoyer dans les trois mois.
Le contrat ne serait valable que quinze ans. Pendant cette période, Ves devrait remettre quinze variantes des créations du Skull Architect, faute de quoi il serait considéré comme ayant rompu le contrat !
Ves devrait achever son travail dès qu’on lui confierait un plan, mais un seul à la fois. Cette obligation serait suspendue si ses autres engagements l’empêchaient de s’en acquitter. Par exemple, Ves devait encore accompagner la flotte des Vandales pendant quelques mois, durant lesquels ils désactiveraient certainement leur nœud d’intrication quantique et maintiendraient un silence radio total.
Dans ces circonstances particulièrement contraignantes, Ves obtint une certaine marge de manœuvre.
La qualité constituait un autre facteur important. Ce critère était plus difficile à définir, mais, dans l’ensemble, le produit fini devait satisfaire le Skull Architect. La baisse de performances ne devait pas être trop importante.
Les plans envisagés pouvaient concerner presque tous les types de méchas. Ves ne parvint à écarter de la liste que les méchas aquatiques et les méchas lourds. Il manquait d’expérience dans ces deux domaines et, pour les premiers, il ne maîtrisait même pas les modèles les plus élémentaires.
Le Skull Architect ne céda sur ces points que parce que les méchas lourds et aquatiques se vendaient rarement dans les régions frontalières sous-développées. Monter une unité de méchas aquatiques était un véritable casse-tête pour les pirates, et seuls les grands blocs pirates employaient des méchas lourds, en s’appuyant sur leurs propres concepteurs attitrés.
Dans l’ensemble, le Skull Architect s’attendait à ce que Ves relève sans se plaindre tous les défis qui se présenteraient. Qu’il s’agisse d’un mécha interstellaire de frappe moyenne ou d’un mécha aérien polyvalent de taille moyenne équipé d’un fusil, Ves devrait les concevoir avec la même maîtrise que le Leiner Grey.
La demande était peut-être ambitieuse, mais Ves avait en réalité hâte de travailler sur différents types de méchas.
Le travail de première main sur le Leiner Grey lui avait déjà été extrêmement profitable ! La liberté limitée dont il avait bénéficié lors de ce test lui avait laissé une marge de manœuvre bien plus grande que lorsqu’il avait travaillé sur le plan de l’Inheritor des Vandales.
Après avoir étudié en profondeur deux plans de méchas légers d’escarmouche de niveau Senior, Ves brûlait d’envie de concevoir son propre mécha léger d’escarmouche !
Goûter à différents types de méchas et apprendre à les concevoir avec aisance constituait donc un avantage caché. Il risquait certes d’hériter de nombreux traits propres aux créations du Skull Architect, qui deviendrait ainsi son second mentor par procuration, mais les avantages l’emportaient sur les inconvénients.
Sans les conseils de ces plans, Ves devrait tâtonner pour comprendre l’essence de chaque modèle.
Le seul raccourci pour accélérer ce processus de compréhension consistait à suivre une nouvelle démarche de Maîtrise. Cela pouvait convenir les premières fois, mais le coût exorbitant en DP commençait à l’agacer. À chaque Maîtrise supplémentaire, il apprenait moins de choses, car une part croissante des connaissances acquises recoupait ses intuitions existantes.
Si Ves voulait étoffer son catalogue avec au moins douze modèles de méchas, il n’avait pas besoin d’acquérir la maîtrise de chaque type. Cela risquait même de devenir une béquille. S’il en devenait dépendant, il serait démuni s’il en perdait l’accès ou n’avait tout simplement pas le temps d’y recourir.
Pour une raison ou une autre, ses échanges approfondis avec le Skull Architect l’avaient poussé à réévaluer toute sa conception du métier de concepteur de méchas. Ves n’avait jamais eu de raison de remettre en question sa dépendance à ses Maîtrises ni la confiance qu’il leur accordait, mais les arguments qu’il avait entendus avaient semé le doute en lui.
Un concepteur de méchas devait s’adapter aux pilotes, mais à partir de quand cette priorité devenait-elle un handicap ?
Trop dorloter les pilotes détournait les méchas de leur rôle : celui de machines à tuer d’une efficacité brutale. Ves ne voulait surtout pas qu’on le connaisse pour avoir conçu d’énormes ours en peluche tout doux, pilotables par des humains !
Près d’une heure s’écoula avant qu’ils ne mettent la dernière main à leur contrat. Ils abordèrent presque toutes les clauses et Ves eut à peine l’occasion de contester certaines d’entre elles. Quoi qu’il en soit, se plier à ces conditions restrictives était le prix à payer pour apaiser la colère du Skull Architect.
« À présent, tous les fichiers devraient avoir été transférés, déclara le concepteur pirate. Compte tenu de vos obligations militaires, je me suis abstenu de vous confier un plan. Sachez que le délai de quinze ans commence maintenant ; vous avez intérêt à trouver au plus vite le moyen de collaborer avec moi sur mes créations. »
Ves acquiesça. « Je ferai de mon mieux, monsieur. Les guerres de Bright-Vesia n’ont jamais duré plus de cinq ou six ans. »
« Les guerres sont par nature imprévisibles, gamin. Ne commets jamais l’erreur d’y chercher des schémas récurrents. Une guerre réglée comme une horloge n’est pas une guerre. C’est une pièce de théâtre très meurtrière. »
« N’est-ce pas justement un avantage, que de pouvoir prévoir son déroulement ? »
« Même les meilleures pièces de théâtre peuvent parfois dérailler. Le scénario connaît plus souvent que tu ne le crois de petits écarts, et il peut arriver que l’intrigue échappe complètement à tout contrôle. »
Sur cette sombre mise en garde, ils mirent enfin un terme à l’appel. Ves consulta l’horloge et vit qu’il était resté plongé dans leur conversation pendant plus de deux heures !
« Bon sang, cet appel va me coûter presque mille huit cents K-coins ! »
La somme ne semblait pas si élevée, jusqu’à ce qu’on tienne compte de la valeur de cette monnaie. Chaque coin valait plus d’un crédit de la Coalition, ce qui portait la facture finale à plus d’un demi-million de crédits brillants !
« Les comptables des Vandales vont râler en voyant cette dépense. »
Il avait toutefois obtenu ce qu’il voulait, alors cette conversation valait largement son prix. Ves sortit une puce de données chiffrée et l’inséra dans une fente de la console. Un instant plus tard, le transfert des fichiers envoyés par le Skull Architect s’acheva. Il glissa la puce dans une poche sécurisée de sa ceinture à outils, accrochée à son armure, puis s’employa à effacer toute trace de son passage sur la console.
Il arracha les modules de stockage qui servaient de mémoire temporaire à l’interface et les broya dans sa main gantée. Ils avaient beau être conçus pour résister aux chocs, ils ne pouvaient rien contre sa force exceptionnelle, amplifiée par les servomoteurs de son armure de combat légère.
Il envisagea de les jeter dans la goulotte à déchets la plus proche, mais se ravisa. Sa paranoïa lui soufflait que quelqu’un pourrait récupérer les débris des modules et les reconstituer.
« Mieux vaut garder ces saletés jusqu’à mon retour au vaisseau, où je pourrai faire fondre les morceaux dans l’atelier. » Il fourra les fragments dans les poches vides de sa ceinture à outils.
Un accord de cette nature et les données qu’il venait de recevoir suffisaient à plonger cette station spatiale dans le chaos. Ves devait éviter autant que possible d’en informer qui que ce soit, ce qui serait difficile puisque les installations des Vandales lui seraient indispensables pour fabriquer ses gadgets.
« Je verrai bien le moment venu. De toute façon, je n’ai rien appris qu’ils ne sachent déjà. »