Chapitre 660
Un éclair de lucidité lui traversa l’esprit. Ves avait été déstabilisé par cette tirade passionnée.
« Les économistes de toutes tendances pourraient remplir des bibliothèques virtuelles entières sur l’industrie des méchas et leur marché. Je sais ce que je suis : un concepteur de méchas. Et je sais ce que je ne suis pas. Je n’ai pas poussé trop loin ma réflexion sur le modèle du marché des méchas. »
« C’est donc ça, ta réponse ? » railla Skull Architect avec mépris. « Tu baisses les bras parce que l’économie dépasse ton domaine d’expertise ? Même si j’ai une piètre opinion du marché des méchas, c’est lui qui fixe les règles que des concepteurs comme toi doivent suivre !
Qu’ils soient bons ou mauvais, tous les concepteurs indépendants qui ont les moyens de publier leurs propres modèles doivent se conformer aux normes du marché, aussi étouffantes soient-elles ! Ça ne te révolte pas ?! »
La réponse de l’homme donna à Ves le temps dont il avait bien besoin pour préparer la sienne. Il aurait pu hocher la tête et approuver tout ce que disait ce Sage puissant et avisé, mais il tenait à préserver ses propres idées.
S’il laissait Skull Architect le balayer d’un revers de main, autant se convertir à son évangile !
Ves se calma et fit abstraction de l’humeur fébrile de l’autre concepteur. « Permettez-moi de retourner votre argument, si vous le voulez bien. Vous dites que le marché des méchas est composé de concepteurs conservateurs qui copient les autres et d’acheteurs tout sauf rationnels. Mais cela ne signifie-t-il pas que nous sommes faillibles, nous aussi ? Qui sommes-nous pour prétendre savoir ce qui est le mieux pour les pilotes de méchas ? »
« Cet argument aurait peut-être du poids si l’offre de méchas se limitait à quelques fabricants. Or, le marché actuel est EXACTEMENT à l’opposé ! Il y a tant de concepteurs qui essaient de se faire une place que les ressources pratiquement illimitées de l’Association du Commerce des Méchas sont mises à rude épreuve ! Hahaha ! Bien fait pour eux !
Ces obsédés du contrôle sont en train de succomber au poids de leur propre réussite ! »
Le ressentiment de Skull Architect envers l’Association du Commerce des Méchas devait être profond. Rares étaient les concepteurs qui osaient dire du mal de l’une des deux organisations les plus puissantes de l’espace humain. L’Association affichait un visage avenant et accessible au public, mais Ves avait entendu dire qu’elle veillait fermement à garder l’industrie sous sa « bienveillante » tutelle.
« Jusqu’ici, mes rapports avec l’Association du Commerce des Méchas ont été superficiels, dit prudemment Ves. Je ne peux pas dire qu’ils se soient mal terminés. »
« À leurs yeux, tu n’es encore qu’un petit, monsieur Larkinson. Tu dois encore sortir du bassin de reproduction avant que l’Association commence à te prendre au sérieux. Quand tu deviendras Compagnon, elle va décupler sa surveillance.
Le stéréotype veut qu’elle surveille chaque concepteur au moyen de micros espions et d’autres technologies de pointe, mais le vrai serpent se cache parmi tes employés et tes associés. Ne fais confiance à aucun de tes hommes, quelles que soient les garanties que tu as obtenues. Et surtout, ne te fie pas aux prétendus contrats à toute épreuve de l’Association pour faire respecter les accords de confidentialité ! »
« Ça… » Ves resta un instant sans voix. L’idée semblait absurde, mais aussi terriblement plausible. « L’Association… viole activement les accords de confidentialité qu’elle est censée faire respecter ? C’est… elle est juge et partie !
Personne dans la galaxie ne peut demander des comptes à l’Association ! »
Skull Architect ricana, comme s’il venait de remporter une victoire. « Haha ! Voilà le problème ! Trop de concepteurs sont tombés dans le piège : ils lui font une confiance aveugle et la croient intègre et impartiale ! L’Association est tout sauf une institution unie et mesurée.
Elle souffre des mêmes luttes intestines, du même népotisme, de la même corruption, de la même incompétence et des mêmes préjugés que toutes les organisations dirigées par des humains ! Tant que des humains seront aux commandes, le PIRE SCÉNARIO se produira TOUJOURS, sans exception ! C’EST DANS NOTRE NATURE DE TOUT FOIRER ! »
Ves comprit ce qui se cachait derrière ces paroles. Skull Architect éprouvait manifestement un ressentiment plus profond envers les humains en général. Leur comportement irrationnel et émotionnel avait notamment entravé ses recherches à maintes reprises.
Pourtant, Ves ne partageait pas ce sentiment. « Les humains sont faillibles, oui. Mais c’est aussi notre espèce qui a réussi à conquérir la moitié de la galaxie pendant l’Âge de la Conquête. Malgré toutes nos erreurs, la richesse de nos vies et de nos émotions nous a menés plus loin que presque toutes les espèces extraterrestres avant nous !
Je respecte votre opinion, mais je ne peux vraiment pas souscrire à votre pessimisme quant aux imperfections du comportement humain ! La vie est par nature dynamique. Cela rend notre société imparfaite, certes, mais elle vaut au moins mieux qu’une existence de robots ! »
Ses paroles exprimaient sa conviction que la diversité des pensées et des préférences humaines pouvait être une aubaine pour les concepteurs de méchas. Après tout, si les humains choisissaient toujours les « meilleurs » méchas du marché, n’achèteraient-ils pas exclusivement des modèles de série optimisés à l’extrême ?
Les artisans modestes et les concepteurs en devenir comme Ves n’auraient aucune chance de pénétrer le marché avec leurs modèles créatifs, mais sous-optimaux.
Ses paroles eurent un effet visible sur Skull Architect. Le concepteur pirate fronça encore davantage les sourcils, mais Ves savait que sa colère ne le visait pas. Le Sage ne pouvait pas réfuter ses arguments sans donner l’impression que les humains feraient mieux de tous devenir des robots dépourvus d’émotions.
« Quoi qu’il en soit, mon garçon, l’Association du Commerce des Méchas aurait dû être soumise à des exigences plus strictes. Quis custodiet ipsos custodes ? Qui surveille les gardiens ? L’Association et la CFA avaient d’abord été créées pour se partager le pouvoir et se tenir mutuellement en échec. Au lieu de cela, elles ont décidé de traiter leurs domaines d’intérêt comme leurs chasses gardées, à condition de ne pas empiéter l’une sur l’autre.
L’Association est un tyran à l’intérieur des frontières de l’espace humain, tandis que la CFA a le droit de terroriser régulièrement la Frontière. L’équilibre des pouvoirs prévu au début de l’Âge des Méchas est rompu, et les premières fissures sont apparues au cours du siècle dernier. »
« Je… je ne saurais le dire, monsieur. »
« Bien sûr que non, tu n’es qu’un petit Concepteur de méchas apprenti. À nos yeux, tu es encore un enfant. Peu importe. Tu seras mis au courant de la véritable situation de la civilisation humaine quand tu atteindras mon rang. Laisse-moi te donner un conseil, gratuitement. Quand tu deviendras Compagnon, et tu le deviendras forcément, ne participe à aucune de leurs initiatives.
Ce ne sont que des PIÈGES conçus pour t’attirer dans leur… »
La façon de parler du Sage commençait à agacer Ves. Il sentait que Skull Architect voulait sincèrement l’aider, mais le concepteur plus âgé cherchait en réalité à servir ses propres intérêts.
Skull Architect était un fieffé hypocrite. Il se livrait aux mêmes manœuvres politiques et aux mêmes coups bas qu’il reprochait à l’Association. Ves grimaça en s’en rendant compte, mais ne vit aucune raison de confronter ce concepteur de méchas extrêmement dangereux à ses propres défauts.
« Je tiendrai compte de votre mise en garde », répondit-il.
Si Skull Architect avait voulu semer le doute dans l’esprit de Ves, il avait réussi. Ves ne pourrait plus jamais voir l’Association de la même manière.
Fort de cette petite victoire, Skull Architect sourit et se recula dans sa projection. Il paraissait moins menaçant, même si ses vêtements rappelaient à Ves qu’il n’était pas qu’un concepteur de méchas. Il s’adressait à un pirate qui exerçait une grande influence.
« Je me suis mal exprimé, reconnut-il à la surprise de Ves. Au début, j’ai dit que nous étions des concepteurs de méchas apparentés. Il est clair, à présent, que nos différences sont plus grandes que je ne l’avais prévu. Néanmoins, malgré nos convictions divergentes, nous sommes du même avis quand il s’agit de faire progresser la conception des méchas. Jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour atteindre le niveau supérieur ? »
C’était une question délicate, qui pouvait déboucher sur une autre : Ves avait-il le cran de tuer pour parvenir à ses fins ?
« Je préfère limiter les dégâts autant que possible. Je suis tout à fait prêt à faire preuve de souplesse si cela me rapproche de mes objectifs, mais ma priorité absolue est de rester en vie. Ce serait assez difficile si je défiais l’Association. »
Le Sage lui sourit. « Je ne m’y attends pas. Pas tant que tu n’as pas encore fait l’expérience de l’étouffement que l’Association peut imposer à tes recherches. Suis mon conseil et évite autant que possible de la mettre au courant. Moins elle aura d’emprise sur toi, plus longtemps tu pourras poursuivre tes recherches sans te faire repérer. »
« Je note. »
« Hmm… assez parlé de l’Association. Tu es encore trop endoctriné : tu vénères le sol qu’elle foule. Il te sera difficile de reconnaître la vérité sordide tant que tu n’auras pas touché à son cœur pourri. »
L’homme se retourna un instant et fouilla dans sa tenue d’amiral pirate. Il en sortit une puce de données et l’inséra dans son interface. Le projecteur de mauvaise qualité se divisa en deux images, montrant le visage de Skull Architect ainsi que deux modèles identiques.
« Parlons de ton épreuve, veux-tu ? » Il appuya sur un bouton qui mit en évidence les différences entre les méchas. « Il est intéressant de constater que nos Leiner Grey présentent des performances et une facilité de pilotage remarquablement différentes. Mon modèle excelle dans le premier domaine, tandis que le tien privilégie le second. D’un point de vue technique, le taux de divergence entre nos modèles est inférieur à deux pour cent.
Pourtant, l’effet de ces différences sur les performances dépasse les quinze pour cent ! Quant à la facilité de pilotage, puisqu’il s’agit d’un critère subjectif, elle ne peut pas être mesurée avec précision, mais j’estime que l’écart à lui seul dépasse les deux cents pour cent ! »
Ves ne parut pas particulièrement surpris par ces chiffres spectaculaires. En concevant l’Édition simplifiée Leiner Grey, il l’avait constamment comparée dans son esprit à l’Édition originale Leiner Grey, ou du moins à ce que ces plans simplifiés pouvaient permettre d’obtenir.
« La baisse des performances est regrettable, mais si l’expérience de pilotage est au moins trois fois meilleure qu’avant, alors je pense que ce compromis en vaut largement la peine. Ma philosophie de conception privilégie l’adaptation aux pilotes de méchas plutôt que la quête du moindre soupçon de performance supplémentaire. »
Skull Architect émit un petit claquement de langue désapprobateur. Il était repassé en mode professeur. « Ton mépris désinvolte pour la priorité qui consiste à maximiser les performances de tes méchas est l’un des défauts les plus flagrants de ta conception. Quelle naïveté ! Croire que tu peux faire carrière en concevant des bibelots élégants et ergonomiques, mais en fin de compte inutiles, est une idée irresponsable. Réveille-toi !
Si tu présentais ta variante du Leiner Grey devant un conseil de Concepteurs de méchas seniors, ils se moqueraient de toi avant de te mettre dehors et de t’effacer de leur mémoire ! »
« Les performances sont relatives, monsieur. Le Leiner Grey est quinze pour cent moins performant que le vôtre, c’est indéniable, mais le nombre de pilotes capables de s’en servir efficacement est multiplié par au moins mille ! La facilité d’utilisation et le côté pratique sont des qualités importantes en soi, dont il faut aussi tenir compte quand on décide de ce qui constitue de “bonnes performances” ! »
Le vieil homme ricana pour la énième fois. Tout ce que Ves avançait semblait l’irriter. « Ah, le vieil argument du “tout est relatif”.
Eh bien, quand tu mettras tes méchas “relativement performants” sur le marché, on verra si ce marché auquel tu tiens tant a le moindre appétit pour tes produits, alors qu’il existe des milliers de modèles concurrents nettement plus performants. »
« Je vous rappelle que je n’en suis qu’au début de ma carrière. Mes conceptions ne pourront jamais rivaliser avec les modèles de série et ceux créés par des Seniors ou des Maîtres talentueux. Tenter de les concurrencer sur la seule base de leurs performances brutes serait vain. »
« Il n’est jamais trop tôt pour viser l’excellence ! À ton âge, je rêvais déjà de battre ces modèles de série apparemment parfaits que tu redoutes tant d’affronter. Bien sûr, beaucoup de mes premiers produits ont été des échecs !
Mais j’ai persévéré, encore et encore, jusqu’à devenir Compagnon et à publier un modèle respectable qui avait comblé une part considérable de l’écart ! Ces expériences ont façonné ma philosophie de conception : une longue et fine lance dont je peux me servir pour frapper de plein fouet mes concurrents inexpugnables ! »
Skull Architect confirma ainsi la théorie : une fois qu’un Compagnon avait élaboré sa philosophie de conception, celle-ci influençait le reste de sa carrière.
« En tant qu’apprenti, ta philosophie est encore malléable et peut prendre une autre forme. Réfléchis bien avant de lui donner sa forme définitive. Les progrès que tu feras aujourd’hui t’épargneront des années de stagnation à l’avenir ! »