Chapitre 656
Quand le lieutenant Feray fit un geste de son gantelet, ordonnant à la caisse flottant derrière lui de se poser sur le pont, Ves découvrit enfin l’armure de combat sur mesure qu’on lui avait préparée, même si elle avait quelques mois de retard.
Il réclamait depuis longtemps une armure de combat pour remplacer sa combinaison de protection encombrante et inadéquate. Pour une raison ou une autre, il se retrouvait beaucoup trop souvent dans des situations de combat pour un concepteur de méchas.
Heureusement, l’expédition imminente dans la Frontière avait secoué tout le monde. Vu les énormes dangers liés à la traversée vers l’espace sauvage, chaque règlement et procédure de sécurité avait été vérifié. À un moment donné, la distribution d’armures de combat aux militaires avait été mise à l’ordre du jour.
Ves avait longtemps attendu de recevoir une armure capable de résister aux rigueurs du combat, mais celle qu’il avait reçue lui parut… un peu plus théâtrale que prévu.
Après l’avoir sortie de la caisse, Ves put examiner l’ensemble sous toutes les coutures.
Dans l’ensemble, l’armure était conçue sur le modèle d’une armure de combat légère. « Légère » signifiait ici qu’elle ne pesait pas assez pour gêner excessivement un militaire. De petits servomoteurs et d’autres systèmes d’assistance motorisés facilitaient le mouvement des bras et des jambes, mais ils étaient si petits et limités qu’ils ne compensaient que le léger surcroît de poids des pièces d’armure.
Le casque, de conception semi-ouverte, laissait normalement le visage à découvert. En cas d’urgence, la visière pouvait être rapidement fixée en place pour rendre la combinaison étanche au vide et permettre à son occupant de survivre grâce aux maigres réserves d’oxygène de l’armure.
Les armures de combat légères n’avaient jamais été conçues pour les fantassins de première ligne. C’étaient plutôt des pièces d’équipement bon marché, mais rentables, destinées au personnel de soutien envoyé sur le terrain. Elles ne résisteraient pas longtemps à la puissance de feu d’un fusil, mais elles n’étaient pas faites pour servir de punching-ball.
Légère et rapide, l’armure permettait à son porteur de se mettre à couvert en cas d’attaque.
« Une armure de combat est censée protéger. Avec tout ce clinquant, j’attire pratiquement les ennuis si le public me voit comme ça ! »
L’armurier qui avait personnalisé son armure devait avoir une âme d’artiste. Ves éprouvait de la sympathie pour les artisans qui avaient le goût de l’art, car cela faisait aussi partie de son éventail de compétences en conception de méchas. Voir le travail d’autrui lui arrachait d’ordinaire un sourire, mais l’œuvre réalisée sur cette abomination d’armure de protection lui donnait vraiment envie de s’arracher les cheveux.
Le premier changement était qu’elle reprenait la palette noire et rougeâtre des Vandales flagrants. En principe, elle aurait dû être recouverte d’un motif de camouflage ou de la couleur vert foncé réglementaire des concepteurs de méchas. L’habiller aux couleurs des Vandales n’était pas vraiment convenable, mais, de toute façon, personne ne se souciait des règlements officiels si loin de chez eux.
Ce qui le gênait, c’était tout le clinquant ajouté, faute d’un meilleur mot. L’armure était devenue l’idée saugrenue d’un artiste dérangé de ce qu’un concepteur de méchas était censé porter. Des gravures argentées et des scènes de méchas au combat ornaient sa surface. Les pièces d’armure avaient en partie perdu leurs contours organiques et lisses, remplacés par des formes mécaniques anguleuses rappelant celles d’un mécha.
« Au moins, le surplus de protection me sera utile quand on me tirera dessus, conclut-il. Mais est-ce que je dois vraiment porter cette cape épaisse et encombrante ? »
Une riche cape bordeaux, bordée de détails noirs acérés, complétait son allure de grand seigneur. Son tissu était si épais et moelleux qu’il aurait pu étouffer une demi-douzaine de bébés. Dans son dos, l’emblème des Vandales flagrants signalait l’allégeance de son porteur. Il représentait une ville stylisée en flammes, ce qui convenait bien aux destructions que les Vandales avaient tendance à semer.
« Espérons que Mancroft ne sera pas en ruines quand nous partirons », marmonna-t-il avant de se tourner vers le lieutenant Feray. « Est-ce que je dois vraiment demander pourquoi cette armure ressemble à ce que porterait une caricature de noble vésien nouveau riche, prétentieux et parvenu ? »
Les officiers de sécurité ricanèrent à l’unisson.
« À Rubarth, faisons comme les Rubarthais. Les Épéistes nous ont prévenus : nous ne pouvons pas compter sur notre nom ni sur l’agrément officiel de la République Lumineuse pour dissuader les pirates. La seule langue qu’ils comprennent, c’est la violence, et le meilleur moyen de leur faire comprendre qu’on ne se laisse pas marcher sur les pieds, c’est d’en avoir l’air.
Toutes ces modifications relèvent peut-être de la mise en scène, mais ne sous-estimez pas l’efficacité de l’esbroufe. Les Épéistes nous ont montré qu’une seule démonstration de force suffit à étouffer les mauvaises intentions. »
Ves comprenait la logique de cette décision. D’ordinaire, les Vandales flagrants se faisaient discrets lorsqu’ils n’étaient pas sur le terrain. Puis ils montraient les crocs, mais, à ce stade, leurs victimes n’avaient déjà plus aucune chance de se sauver.
Les Vandales avaient l’habitude de minimiser leur force et leur présence lorsqu’ils se mêlaient au public. Contrairement aux autres régiments de méchas, ils n’excellaient pas dans les combats frontaux. Et s’ils accordaient, comme n’importe quelle unité militaire, de la valeur à l’honneur et au courage, ils faisaient passer leur vie avant leur réputation.
Dans la Frontière, la donne était différente. Réputation, renommée et notoriété contribuaient toutes directement à la survie d’une troupe. Aucune autorité supérieure n’était chargée de rendre la justice dans les étoiles sauvages ; la seule protection sur laquelle les groupes pouvaient compter pour dissuader les fauteurs de troubles était leur capacité à imposer le respect.
Cela avait marché pour les Épéistes de Lydia ; cela devait donc aussi marcher pour les Vandales.
L’armure de combat légère privilégiait la protection au détriment de la facilité d’emploi ; elle ne se déployait donc pas dans les airs pour envelopper son corps. Il fallait ouvrir les pièces à la main, et il lui fallut quinze longues minutes pour s’équiper, même si une bonne partie de ce temps fut consacrée aux derniers ajustements.
« Ce n’est pas un modèle d’armure de combat ordinaire, observa Ves en testant la dextérité de ses gantelets. J’en ai déjà porté, mais aucune ne m’a paru aussi robuste et solide que celle-ci. »
Fixer la cape à ses épaules doubla presque sa stature apparente. Si les capes étaient devenues l’accessoire favori des nobles à travers la galaxie, ce n’était pas pour rien. Les hommes et les femmes de pouvoir avaient tout simplement meilleure allure avec un tissu flottant dans leur dos.
Malgré l’inutilité totale de la cape, Ves eut l’étrange impression d’être devenu un prince de la galaxie. Cette illusion envahit son imagination, et il dut se concentrer pour réprimer ces pensées dangereuses.
« L’habit fait le moine, dit Nolsen tandis que lui et ses officiers de sécurité regardaient Ves contempler son nouvel équipement. Mais tu ne vas pas te transformer en commando pour autant ; ne t’imagine pas pouvoir défaire à toi seul tout un régiment d’infanterie. »
« Je sais. C’est juste que c’est bien mieux que tout ce que j’ai jamais porté. Si je peux l’éviter, je ne remettrai plus jamais de combinaison de protection. À côté de cette tenue bien conçue, on dirait des boîtes de conserve. »
Nolsen lui expliqua le fonctionnement de l’armure de combat. Cette combinaison de grande qualité était dotée de divers gadgets et fonctions auxiliaires qui faciliteraient un peu la vie de Ves s’il se retrouvait dans une nouvelle situation de crise. Ses paramètres généraux étaient également très convenables : elle offrait presque le même niveau de protection que la moins performante des armures de combat intermédiaires.
« Voilà tout ce que tu dois savoir, Larkinson. Si tout se passe bien à Mancroft, tu n’auras probablement pas besoin d’utiliser toutes ces fonctions. »
Ves hocha la tête, grisé par la confiance que lui inspirait cette armure. Il se sentait plus que jamais comme un soldat. Son apparence criarde et exagérée lui conférait un air intimidant qu’il pouvait renforcer à l’aide de quelques-unes de ses astuces spirituelles.
« Très bien, si c’est tout, préparons-nous à partir. »
Les Vandales et les Épéistes avaient tous deux limité la taille de leurs délégations. Seules quelques navettes avaient quitté les porte-vaisseaux des deux groupes. Ves partagea la sienne avec le lieutenant-commandant Soapstone et quelques autres officiers de la logistique, tandis qu’ils se dirigeaient vers l’une des baies d’atterrissage publiques de la gigantesque station spatiale.
De l’extérieur, le Port indépendant de Mancroft avait toujours l’air aussi délabré. Au fil des siècles, la station spatiale d’origine avait reçu de nombreuses extensions et des modules annexes, qui avaient accru sa capacité et lui avaient permis d’offrir davantage de services. Mais on avait consacré très peu d’efforts à leur entretien, et sa coque cabossée, tachetée et ternie portait les marques de siècles d’impacts de micrométéorites.
Bref, elle ressemblait exactement à ce que Ves s’attendait à voir chez une station de pirates.
« Soapstone, si je me souviens bien, nous avons déjà fait des réserves supplémentaires en déposant le butin récupéré chez les Maîtres du Combat. Pourquoi faut-il que vous mettiez les pieds à Mancroft ? »
Le lieutenant-commandant portait une armure de combat presque identique à la sienne. Le clinquant qui l’ornait donna à Ves l’impression qu’elle ressemblait à une amirale.
La femme grimaça. « Les Épéistes nous ont avertis que les crédits lumineux ne sont pas une monnaie très utile dans la Frontière. Il en va de même pour les souverains nova, les marks reinaldais et même les crédits de la Coalition. Tous perdent leur valeur, car beaucoup de pirates ont tendance à se méfier des serveurs bancaires de l’espace civilisé. »
« Vous allez donc échanger des crédits lumineux contre de l’argent liquide ? » demanda Ves.
« C’est ça. Parmi les monnaies fortes disponibles, cette partie de la Frontière privilégie largement les pièces de Kavenit. Nous comptons nous procurer quelques caisses de pièces et de lingots K pour faciliter les échanges si nécessaire. »
Ves grimaça en songeant aux sommes colossales que les Vandales comptaient échanger. « Le taux de change abominable va nous coûter très cher. »
« Nous n’avons pas le choix. Il faut s’en prendre aux pirates qui ne se connectent pas au réseau financier galactique. »
Le Kavenit était une substance métallique lourde et l’un des matériaux exotiques de faible qualité les plus répandus dans la galaxie. Il était si courant que chaque secteur stellaire renfermait d’importants gisements de minerais qui en contenaient.
Cet exotique était largement utilisé dans diverses armures de faible qualité. En fait, le système d’armure HRF que Ves avait employé dans sa série Marc Antony et dans certaines parties du Seigneur de Cristal incorporait de petites quantités de Kavenit. Cet exotique s’alliait si bien à d’innombrables alliages qu’il gardait toujours une certaine valeur, où qu’on aille dans la galaxie. Il avait ainsi acquis le statut de monnaie forte universelle.
Une pièce de Kavenit frappée sous la forme d’une pièce K pesait cent grammes. Épaisse, mais compacte, elle paraissait bien plus légère qu’elle ne l’était en réalité. Pourtant, quiconque la tenait en main ne pouvait pas se méprendre sur sa valeur exceptionnelle, même si le matériau n’avait que l’éclat terne de l’acier.
Un lingot K standard en Kavenit valait autant que mille pièces K. Quant à une énorme plaque K, que seules des machines pouvaient soulever, elle valait autant que mille lingots K.
« Travailler avec des monnaies physiques, c’est une vraie plaie, se plaignit Soapstone. Transporter les pièces et les lingots K est pénible, et ça donne envie à tous les pirates du coin de nous dépouiller. Mais nous n’avons pas le choix. La seule autre solution, c’est le troc, et c’est encore plus compliqué que de manipuler ces pièces et lingots primitifs. »
Ves prit un air compatissant, mais prêta aussi une grande attention à ses paroles. S’il voulait développer ses affaires dans la Frontière, il devait se familiariser avec ce genre de questions. « Combien vaut une pièce K, ces jours-ci ? »
« Le taux de change galactique “officiel” prétend qu’avec trois cent soixante-dix crédits lumineux, on peut obtenir une seule pièce K. Vu les requins que nous allons devoir approcher, nous devrons probablement payer plus de trois cent soixante-quinze crédits lumineux pour une pièce K. »
C’était une perte considérable, mais ni les Vandales ni les Épéistes ne pouvaient y faire quoi que ce soit. Personne ne proposait de meilleur taux de change à Mancroft.