Chapitre 655
À mesure que les Épéistes flagrants rapprochaient leur flotte combinée de la seule station spatiale publique du système, certaines flottes alentour réagirent.
Beaucoup éloignèrent peu à peu leur orbite de stationnement. Les Épéistes de Lydia jouissaient d’une certaine notoriété dans les confins, tandis que les Vandales flagrants semblaient semer la mort et le chaos partout où ils passaient.
La religion mise à part, l’humanité n’avait jamais tout à fait renoncé à la superstition. Les pirates s’en servaient constamment et, en ce moment même, ils subissaient l’influence du prétendu nuage de malchance qui entourait les Vandales flagrants.
Ves observa les points représentant la position de leurs vaisseaux et ricana devant leur comportement. À une époque comme la leur, presque toutes les formes de superstition avaient été systématiquement réfutées. Malgré tout, les humains pouvaient se montrer aussi stupides et influençables que jamais.
« Raconte-moi un peu les factions pirates qui règnent sur la Région stellaire de Faris. Laquelle est assez dépravée pour prendre les Langues Rouges sous son aile ? »
La femme cornue soupira. Sans même y penser, elle rapprocha son fourreau flottant et en effleura la surface du bout des doigts.
« Je vais te donner la version courte. Les pirates n’aiment pas trop être sous la coupe de quelqu’un. La grande majorité des groupes pirates préfèrent rester indépendants et faire leurs petites affaires.
— Comment ces indépendants font-ils pour survivre ?
— Eh bien, la plupart se plantent assez vite. Certains ont la chance de survivre en profitant des failles. Beaucoup essaient de conclure des pactes avec d’autres pirates. Les Épéistes fonctionnent un peu comme ça. On a tissé un réseau d’alliés qui veillent les uns sur les autres au cas où les gros bonnets voudraient s’en prendre à l’un de nous. »
Ça ne semblait pas très solide, à Ves. Ces amis de beau temps ne restaient unis que tant que la situation les arrangeait. Ils abandonneraient sûrement les Épéistes si quelqu’un d’assez menaçant leur mettait une lame sous la gorge.
« Les indépendants sont les plus nombreux, mais les pirates les plus puissants appartiennent en réalité à deux grands blocs distincts. Ce sont d’immenses alliances bâties autour des plus grands groupes pirates de la Région stellaire de Faris. Celle qui a soumis les Langues Rouges, c’est l’Alliance de Ravienne. »
À l’évocation de Ravienne, Ves leva les yeux, reconnaissant le nom. Il le voyait parfois apparaître dans les nouvelles. « J’ai déjà entendu parler d’elle. C’est bien cette folle furieuse de l’Hégémonie Hexadrique, tellement dérangée que même ses consœurs matriarches ne pouvaient plus la supporter ? »
« Ravienne est l’une des pirates les plus terrifiantes de la Région stellaire de Faris. Tu ne devrais jamais l’insulter. Si l’un de ses subordonnés, comme les Langues Rouges, t’entendait la traiter ainsi, il te tomberait dessus et te déchiquetterait avant d’envoyer ta chair sanguinolente à Ravienne en guise de tribut.
— Elle a autant d’influence dans la région ?
— Son influence est inimaginable. Elle a beau être sanguinaire et cruelle, c’est aussi une brillante stratège et tacticienne. Elle est partie de rien et a pris toute la région d’assaut lorsque les Ravageurs de Ravienne sont devenus les chefs d’un nouveau bloc de pirates. Aujourd’hui, l’Alliance de Ravienne est le plus grand et le plus puissant rassemblement de la pire racaille qui se donne le nom de pirates.
Si tu trouves les Langues Rouges mauvaises, les autres bandes qui leur sont subordonnées sont pires encore. »
Le portrait que Ketis dressait de l’Alliance de Ravienne en faisait une organisation à la fois puissante et chaotique. Même sa cheffe semblait sujette aux sautes d’humeur et aux accès de violence. Sans son ancien statut de matriarche de l’Hégémonie, elle aurait peut-être perdu depuis longtemps le contrôle de sa propre organisation.
« Comment font-ils pour rester unis ? »
« À vrai dire, ils ne le sont pas vraiment. L’alliance est en proie à de nombreuses luttes intestines. Chaque bande veut prouver aux Ravageurs qu’elle est plus cruelle et plus retorse que les autres. Ils s’entretuent souvent, mais ne semblent jamais manquer de nouvelles recrues. De nombreux groupes pirates se bousculent pour intégrer leur alliance. »
Cette situation déplut à Ves. Si Ketis disait vrai et que les bandes subordonnées à Ravienne éliminaient effectivement les plus faibles d’entre elles, son organisation finirait par ne compter que les pirates les plus coriaces, les plus cruels et les plus adaptables.
Peut-être Ravienne attisait-elle délibérément les flammes pour laisser la sélection naturelle suivre son cours.
« Tu as dit qu’il y avait deux grandes alliances pirates. » Ves ne voulait pas en apprendre davantage sur les méthodes de sélection sanglantes de Ravienne. « Quels pirates sont assez courageux pour combattre Ravienne ? »
« Les Dragons du Vide, répondit-elle. Hum ? Tu en as entendu parler ?
— Je les ai même rencontrés plusieurs fois. Ce sont de vrais salauds, qui traitent leurs hommes comme de la chair à canon. Je ne sais pas comment, mais ils sont devenus très doués pour laver le cerveau de leurs congénères pirates. C’est vrai que tous ceux qui tombent sous leur emprise sont transformés en drones ? »
Ketis prit un air dégoûté. « C’est l’un de leurs aspects les plus terrifiants. Les Dragons du Vide possèdent de nombreuses stations spatiales dans la région. Après un raid, les pirates doivent bien trouver un endroit où vendre leur butin, renouveler leurs stocks épuisés et réparer leurs méchas et leurs vaisseaux endommagés. Les stations spatiales fondées par les Dragons se trouvent toutes dans des systèmes stellaires stratégiques.
On entre facilement dans le système, mais on en ressort beaucoup moins facilement. »
« La dernière fois que je les ai vus, ils lançaient littéralement des milliers de pilotes de méchas et leurs méchas contre plusieurs divisions de méchas militaires ! Comment ont-ils pu laver le cerveau d’autant de pirates, et comment peuvent-ils s’en tirer comme ça ?! »
« C’est l’un des dangers de la vie dans les confins. » Elle haussa les épaules. « Les Dragons du Vide prétendent arrêter des pirates dans leurs stations spatiales parce qu’ils ont enfreint les règles ou ne peuvent pas rembourser leurs dettes. Je ne sais pas si j’y crois. Mayra m’a raconté qu’à la moindre accalmie dans une station spatiale, les Dragons choisissent un groupe pirate au hasard et tentent de l’arrêter sous des prétextes fallacieux.
À ces moments-là, il n’y a personne pour contester les accusations, et personne n’a jamais réussi à les réfuter. »
La situation paraissait vraiment aberrante à Ves. Les Dragons du Vide pouvaient peut-être devenir assez puissants pour submerger leurs ennemis sous un flot de méchas sans valeur, mais ils ne semblaient pas inspirer beaucoup de loyauté.
« J’ai du mal à croire qu’un groupe pirate se soumette volontairement aux Dragons. »
« On ne peut pas vraiment dire que ce soit volontaire. Les Dragons ont leurs moyens de contraindre les groupes pirates à travailler pour eux. L’Alliance du Dragon est beaucoup plus ordonnée et organisée, mais sa hiérarchie ne bouge pratiquement jamais. Les membres du noyau dur des Dragons du Vide peuvent donner tous les ordres qu’ils veulent. Les pirates vassaux qui les servent se chargent de l’essentiel du travail.
Ils ne sont guère mieux lotis que leurs cousins au cerveau lavé, même s’ils ont au moins échappé à un programme de lavage de cerveau. »
Après que Ketis lui eut décrit les deux grands blocs pirates, Ves comprit enfin pourquoi les Épéistes de Lydia n’avaient pas pris l’initiative de prêter allégeance à l’un ou l’autre ! Entre les effusions de sang incessantes et le risque de subir un lavage de cerveau, il n’était pas étonnant que de nombreux groupes pirates indépendants préfèrent se tenir à l’écart de ces monstres.
Lors de sa dernière visite dans les confins, Ves avait voyagé avec des étrangers venus de l’extérieur du Secteur stellaire de Komodo. Les vassaux et les troupes de la Maison Kaine n’avaient jamais vraiment prêté attention aux puissances locales, une erreur qui leur avait coûté très cher.
À l’époque, Ves connaissait à peine la situation dans les confins ; il profita donc pleinement de la compagnie d’une fille du pays, née dans cette région.
À mesure que Ketis lui décrivait chacune des bandes pirates qu’elle reconnaissait parmi les flottes stationnées près du Port indépendant, les Épéistes flagrants gagnèrent lentement la position qui leur avait été attribuée. Chaque flotte se plaça en orbite, bien au-dessus du petit astéroïde autour duquel gravitait la station spatiale.
Il leur fallut manœuvrer avec adresse pour garder leurs distances avec toutes les autres flottes stationnées, mais les Vandales et les Épéistes finirent par rejoindre leurs emplacements respectifs.
Ves remarqua qu’aucune de leurs forces ne baissait sa garde. Avec toutes les bandes pirates et les organisations louches rassemblées dans le Système de Mancroft, un conflit pouvait éclater à tout moment. Des dizaines de méchas spatiaux sortirent des hangars des Épéistes flagrants et se répartirent en groupes pour patrouiller dans leur périmètre immédiat.
Des Inheritor équipés de détecteurs anti-furtivité furent également déployés. Ves agrandit le plan tactique et consulta la télémétrie de l’un des méchas, profitant de ses privilèges de concepteur en chef. L’Inheritor faisait fonctionner à demi-puissance son réseau de capteurs sensible et fragile.
Ves et Ketis reçurent tous deux une alerte sur leurs communicateurs. Leurs commandants leur firent parvenir une annonce.
« Hum. » Ves poussa un grognement. « Enfin, un peu de bon sens. Toute personne autorisée à monter à bord de la station de Mancroft doit être en tenue de combat complète. »
Ketis sourit de toutes ses dents. « Ça fait longtemps que je n’ai pas fait fuir quelques rats ! »
Les Vandales flagrants allaient bientôt mettre le pied dans les confins ; ils devaient donc en respecter les règles. Mancroft se distinguait surtout de Harkensen en ceci que le premier ne garantissait la sécurité de personne.
Certes, le Clan Bosey maintenait en grande partie la paix, mais même s’il se proclamait le souverain officiel du Port indépendant, il n’avait jamais su mettre fin aux conflits. Cela tenait en partie à sa volonté de ne pas s’attirer les foudres des pirates puissants. Tant que les Bosey ne se faisaient pas d’ennemis, personne ne remettait en cause leur pouvoir.
Chaque visiteur qui posait le pied sur Mancroft était responsable de sa propre sécurité. Les visiteurs de passage pouvaient engager des mercenaires locaux pour les garder, mais les Vandales et les Épéistes savaient se défendre seuls.
Les Épéistes avaient l’habitude de s’armer jusqu’aux dents chaque fois qu’elles entraient dans une station pirate. Sur le papier, le Port indépendant de Mancroft n’en était pas une, mais dans les faits, il n’y avait guère de différence.
Ves ayant beaucoup d’affaires à régler au Port indépendant, les Vandales jugèrent bon de lui fournir une escorte armée de quatre agents de sécurité. Ils lui apportèrent en outre une armure de combat taillée sur mesure et adaptée aux « attentes culturelles des confins », quoi que cela puisse vouloir dire.
Ses gardes arrivèrent bientôt, son armure de combat avec eux.
« Monsieur Larkinson ! Ravi de vous revoir ! »
Ves reconnut la voix familière. « Lieutenant Nolsen Feray ! Vous n’étiez pas affecté au Finmoth Regal ? »
« Ils m’ont transféré ici pour diriger votre escorte. C’est logique, puisque nous avons déjà voyagé ensemble. Je connais certaines de vos habitudes. Je veillerai à ce que vous restiez sain et sauf à Mancroft. »
Ves adressa un sourire narquois à ses gardes. Tous portaient des armures exosquelettiques massives qui devaient peser aussi lourd qu’un cheval. Non seulement ils étaient équipés des armures d’infanterie les plus puissantes de l’arsenal vanda, mais les armuriers avaient aussi jugé bon d’y… apporter quelques modifications originales.
« C’est quoi, ces médailles, ces pointes et tout ce clinquant ? »
Une armure exosquelettique ordinaire ressemblait à un mécha humanoïde miniature, lisse ou anguleux. À présent, les armures motorisées bordeaux et rouges arboraient de nombreux volants dorés décoratifs, ainsi que d’énormes médailles épinglées sur la poitrine, comme si elles s’apprêtaient à défiler. Ves n’était même pas sûr que la moitié d’entre elles existent vraiment dans le Corps des Méchas !
Les seules modifications qui donnaient à ces armures un air menaçant étaient les pointes supplémentaires. Elles jaillissaient des épaulières, du casque, des brassards et des jambières. Bon sang, elles avaient l’air assez dangereuses pour saigner à mort un passant en quelques secondes, s’il venait à s’empaler par accident sur l’une de ces pointes acérées !
Les casques avaient même été entièrement transformés. Leurs visières avaient été sculptées et peintes pour ressembler à des crânes stylisés aux crocs menaçants. Leurs orbites brillaient comme de sinistres étoiles rouges.
« Si tu trouves notre accoutrement assez impressionnant, tu devrais voir ce que les armuriers ont fait de ton armure de combat ! »