Chapitre 646
Ves rit avec gêne. « Ça ne m’arrivera jamais. »
Ceux qui s’engageaient sur la voie de la folie niaient souvent faire quoi que ce soit de mal. Tant que Ves resterait conscient de lui-même, il pourrait toujours s’arrêter avant de basculer dans l’abîme.
Il arrivait que les concepteurs de méchas sombrent dans la folie et l’irrationalité. Certains disaient qu’il n’y avait qu’un mince fil entre le génie et la démence. Ceux qui accédaient au rang de Senior ou à un rang supérieur en manifestaient souvent les signes.
À l’école, Ves avait entendu quelques théories selon lesquelles les concepteurs de méchas tentaient de réaliser l’impossible. Ils voulaient dépasser les lois de la physique et de la réalité, et ouvrir de nouvelles voies là où il n’en existait aucune.
Si l’on pouvait dire qu’un Compagnon avait achevé son orientation et fait ses premiers pas sur la voie qu’il avait choisie, un Senior cherchait à franchir les limites d’une voie déjà tracée. Tout concepteur de méchas commençait par étudier les connaissances existantes. Mais poursuivre ses études à ce niveau ne faisait que l’enfermer dans un chemin déjà battu.
Il n’y avait rien de nouveau dans l’imitation. On ne restait qu’une pâle copie de ses prédécesseurs.
Les Concepteurs de méchas seniors s’attachaient surtout à sortir des sentiers familiers et à explorer le vaste inconnu noyé dans le brouillard. Presque toutes les directions menaient au péril ou à une impasse. Certains Seniors travaillaient pendant quatre cents ans sans jamais parvenir à trouver leur voie vers le salut.
Le brouillard ensevelissait leurs os et leurs objectifs inachevés.
Seule une poignée parvenait à explorer le brouillard et à en sortir. Ils se frayaient une voie entièrement nouvelle, qui n’avait jamais existé, et allumaient un phare pour que d’autres puissent les suivre.
Cette description avait quelque chose de métaphysique qui laissait perplexes presque tous les concepteurs de méchas qui la découvraient. Beaucoup de ses pairs la jugeaient absurde, mais à mesure que Ves se familiarisait avec les applications les plus poussées de la conception de méchas, il ne pouvait s’empêcher de repenser à cette histoire.
« On dit que tout concepteur de méchas qui a ouvert une nouvelle voie est capable d’accomplir davantage que ceux qui lui emboîtent le pas. Ce qu’il peut concevoir tient parfois de la magie. »
Bien sûr, la magie n’était qu’un raccourci pour désigner des phénomènes scientifiques que l’humanité n’avait pas encore compris. Au fil des ans, les chercheurs en avaient découvert les principes et avaient diffusé les technologies nouvellement mises au point sous la forme de théories normalisées.
Il n’en restait pas moins qu’un Maître partait avec une longueur d’avance sur tous les autres et demeurait toujours le meilleur spécialiste de son domaine. Avec tous les mythes et la pseudo-science que répandaient les jeunes concepteurs de méchas, Ves avait du mal à distinguer les faits de l’exagération.
« D’après cette métaphore, le conflit au cœur de la conception du Leiner Grey touche à l’essence même du combat que mène l’Architecte du Crâne pour sortir du brouillard. »
Tout comme l’Architecte du Crâne avait cherché à évaluer Ves en examinant les résultats de son épreuve, Ves avait pu interpréter la philosophie de conception de ce Senior redouté. Mieux encore, l’homme ne dissimulait pas l’orientation de ses recherches. En fait, il avait écarté les aspects les plus abstrus et métaphysiques de sa philosophie de conception pour la rendre plus facile à comprendre.
Cela lui révélait un autre aspect de l’Architecte du Crâne. « Sa réputation épouvantable mise à part, il a toujours l’âme d’un scientifique. »
Chaque Senior était, à sa manière, un scientifique. Un scientifique explorait la réalité et faisait progresser un domaine scientifique. Il formulait des hypothèses, élaborait des modèles théoriques et les mettait à l’épreuve par ses recherches. Qu’il réussisse ou échoue, ses résultats enrichissaient le savoir collectif de l’humanité.
Bien sûr, les scientifiques n’étaient que des humains. La tentation de garder leurs connaissances pour eux et de préserver leurs avantages était très forte. Ves en était un exemple typique. Même s’il avait déjà défriché un nouveau terrain en s’intéressant au Facteur X et à la spiritualité, il n’avait jamais envisagé de divulguer ses découvertes à l’univers entier, alors même que cela lui aurait valu une reconnaissance éternelle.
« D’abord, ça ferait de moi une cible de choix. Ensuite, rien n’empêcherait quelqu’un de me voler mon travail et de s’en attribuer tout le mérite. »
Beaucoup de choses pouvaient mal tourner, et Ves cachait trop de secrets. Sur ce point, il était en quelque sorte le parfait opposé de l’Architecte du Crâne.
Cette différence le rassura un peu.
Quoi qu’il en soit, découvrir que l’Architecte du Crâne n’avait pas renié ses racines de scientifique lui révéla une autre façon d’attirer son attention.
« Un scientifique est impartial. Il s’intéresse vivement à ses propres domaines de recherche, notamment parce que les résultats d’une autre source peuvent l’aider à repousser le brouillard qui dissimule les issues possibles. »
Pourquoi l’Architecte du Crâne était-il devenu criminel et fugitif ? Parce que sa curiosité l’avait emporté sur son sens des convenances et son bon sens.
Il avait formulé une hypothèse : incorporer des restes humains à la structure d’un mécha en améliorerait les performances. Puis il avait entrepris des expériences pour vérifier cette idée. L’Architecte du Crâne avait totalement fait abstraction de l’horreur de ces expériences, mû par un but ultime : trouver le moyen d’enfiler une aiguille impossible et de créer un nouveau miracle.
Quant au coût humain ? C’était le prix du progrès !
« C’est assez effrayant de voir jusqu’où on peut aller. Je n’ai même pas encore parlé à ce concepteur de méchas tristement célèbre et je commence déjà à douter de cette entreprise. »
Malgré tout, tant que Ves resterait prudent dans son travail, il ne devrait pas s’attirer d’ennuis.
« Un concepteur de méchas connaît ses propres créations mieux que quiconque. Il repère aussitôt la moindre anomalie, aussi infime soit-elle. Je dois être extrêmement discret avec les secrets dont je dispose. »
Sa principale inquiétude, à cet égard, concernait le Facteur X. Sachant que l’Architecte du Crâne avait tué de son plein gré un pilote expert pour mettre à l’épreuve une hypothèse extravagante liée à ce phénomène, Ves ne devait pas trop en dévoiler.
« C’est une chose d’amplifier cette qualité dans mes propres créations. La plupart des gens ne peuvent pas l’observer, alors les étrangers n’y verront probablement rien de concret. Mais si je touche à la création de l’Architecte du Crâne, pas un seul changement ne lui échappera. »
Ves conclut qu’il devait freiner sa tendance naturelle à imprégner de son empreinte les créations sur lesquelles il travaillait. D’ordinaire, il faisait tout pour la renforcer et avait même mis au point la technique complexe de la Division Triple afin de concentrer sa spiritualité et de créer une entité spirituelle aux multiples facettes.
Même sans recourir à cette technique avancée, sa concentration à elle seule suffisait à imprimer une empreinte plus simple sur ses créations.
« Les deux méthodes sont trop puissantes. La complexité importe peu à l’Architecte du Crâne. Tout dépend de l’intensité du Facteur X. Il suffit qu’il soit assez fort pour qu’il en remarque l’existence : il se focalisera aussitôt sur moi, ce qui serait mauvais. »
Il devait donner au Facteur X une intensité juste en dessous du seuil à partir duquel sa cible le remarquerait. Tant que la vérité resterait dans l’ombre, Ves réussirait à éveiller les désirs inconscients de l’Architecte du Crâne juste assez pour provoquer une réaction de sa part.
Pour faire simple, Ves devait effleurer le visage de l’Architecte du Crâne d’une bourrasque plutôt que de l’assommer à coups de masse.
Trouver la bonne intensité relevait du jugement. Ves passa mentalement en revue la puissance spirituelle de ses anciennes créations.
Il se rappela que le Système avait attribué à ses deux variantes du Marc Antony une puissance de Facteur X d’au moins C+. À ses yeux, c’était trop. Même la première variante du Caesar Augustus qu’il avait conçue après que le Système lui eut révélé ce secret avait reçu un C-.
Cela avait déjà suffi à botter les fesses de pilotes de méchas virtuels.
« Il faut que ce soit plus faible. »
Finalement, il décida de pécher par excès de prudence et de viser un grade D ou D-. En dessous, le Facteur X se transformait en fantôme. Autant renoncer pour de bon.
« Maintenant que j’ai décidé, au travail. »
Il concentra son attention sur le Leiner Grey inachevé et s’efforça de garder l’esprit léger. Il devait éviter de focaliser son attention, sous peine de provoquer une poussée de spiritualité, sans pour autant se laisser trop aller, faute de quoi le Facteur X tournerait à la bouillie.
Les caractéristiques essentielles du Leiner Grey étaient sa vitesse, sa puissance et son blindage, des qualités que le concepteur voulait réunir sur un mécha d’escarmouche léger. Même un concepteur de méchas débutant savait à quel point un tel résultat était impossible à atteindre. Dans le meilleur des cas, les méchas d’escarmouche légers privilégiaient la vitesse aux deux autres caractéristiques principales. Ils pouvaient sacrifier leur robustesse mécanique et leur blindage pour filer comme le vent.
« Les méchas d’escarmouche légers sont rapides par nécessité, et parce que la vitesse leur suffit. Elle améliore leur esquive, leur permet de semer les méchas de mêlée et réduit les risques d’être touchés par les méchas à distance. Quant à la puissance, un mécha d’escarmouche tire généralement parti de sa mobilité supérieure pour frapper ses adversaires par-derrière, là où leur blindage est le plus faible.
Si ça ne marche pas, il peut toujours prendre beaucoup d’élan et charger en lançant toute la masse de son mécha contre l’ennemi. »
La logique des méchas d’escarmouche légers reposait essentiellement sur l’idée qu’une supériorité absolue en vitesse leur permettait de compenser leurs faiblesses habituelles.
« Au fond, ça ressemble à une excuse vaguement acceptable pour masquer les énormes lacunes de conception des méchas d’escarmouche légers. »
Un mécha rapide, mais couvert d’un blindage aussi mince que du papier, n’avait besoin que d’un seul coup critique pour être mis hors de combat. Et devoir se donner autant de mal pour trouver l’occasion de porter un coup décisif à un mécha adverse demandait trop de temps et d’efforts.
« En comparaison, un mécha de mêlée moyen classique est meilleur à tous égards, sauf en mobilité. Pourtant, c’est justement cette lacune qui distingue fondamentalement les deux types de méchas. Ils remplissent des rôles différents et se comportent de façon complètement différente sur le champ de bataille. »
La vision initiale du Leiner Grey se dévoila à Ves. Pour faire simple, Reno Jimenez avait tenté de créer une version légère d’un mécha de mêlée moyen. Le Leiner Grey était censé acquérir tous les avantages d’un mécha moyen tout en conservant, d’une manière ou d’une autre, sa supériorité globale en mobilité.
Ves n’eut qu’un mot pour cela. « Arrogant ! »
Il étudia la progression du développement du Leiner Grey. L’Architecte du Crâne était parti d’une structure de base de mécha d’escarmouche léger, puis avait commencé à lui ajouter de la masse. Le mécha ralentit, alors le concepteur compensa en augmentant sa consommation d’énergie et en amplifiant la puissance qu’il pouvait déployer.
Il ne pouvait pas continuer ainsi indéfiniment. Bientôt, l’Architecte du Crâne se heurta à un mur : le franchir lui coûtait bien plus que ce qu’il y gagnait. Pour augmenter la puissance d’un pour cent, il devait alourdir son mécha d’au moins dix pour cent. Un tel compromis était tout simplement lamentable.
« Si M. Jimenez parvient à faire en sorte qu’un gain de puissance d’un pour cent n’alourdisse son mécha que d’un pour cent, alors il a sans aucun doute atteint le rang de Maître. »
Une conception aussi remarquable de mécha d’escarmouche léger était impossible. Son existence était aussi absurde que d’affirmer que un plus un égale deux virgule zéro un.
Pourtant, Ves ne pouvait s’empêcher d’admirer l’audace de l’homme. Presque tout le monde jugeait qu’un concepteur de méchas ne pouvait obtenir un tel résultat, mais l’ambitieux Architecte du Crâne avançait hardiment là où personne n’osait s’aventurer.
« Les Seniors essaient sans cesse de transformer le mensonge en vérité, le fantasme en réalité, l’impossible en possible. Pour beaucoup, cette voie mène à la folie, à la mort ou à une impasse. »
Le danger contrastait fortement avec le prestige et la renommée dont jouissaient généralement les Concepteurs de méchas seniors. Tous occupaient des postes élevés, et même les moins réputés pouvaient facilement trouver un poste d’enseignant dans une université prestigieuse. La société les estimait pour leurs compétences remarquables, mais elle ne pouvait imaginer les risques qu’ils prenaient pour continuer à progresser.
« Quelle conception de mécha terrifiante. » Il recula mentalement d’un pas. « Une seule création suffit déjà à m’en apprendre tant. Cette épreuve n’est pas si simple, finalement. »