Chapitre 645
« Un test, hein ? »
Après sa conversation avec Mayra, Ves ne perdit pas de temps. Il se plongea dans les documents de conception et repéra cinq modèles de méchas différents. Tous semblaient être l’œuvre de l’Architecte du Crâne.
« Comparé au test que j’ai donné à Ketis, celui-ci est beaucoup plus difficile. »
Comme Ves n’avait qu’à combler les lacunes, ce test ne lui prendrait pas trop de temps. Pourtant, les parties manquantes correspondaient toutes aux structures essentielles du schéma de conception. Les compléter mettrait directement à l’épreuve sa compréhension et son style dans la conception des composants clés, comme le moteur, le réacteur énergétique, l’architecture interne et bien d’autres.
Chaque concepteur de méchas élaborait ses propres solutions aux problèmes. Même si les paramètres précis de ses propositions pouvaient légèrement varier selon le moment où il passait le test ou son humeur, chaque tentative offrait en substance un aperçu assez fidèle de ses capacités. Les détails pouvaient changer, mais les grandes lignes restaient toujours les mêmes.
Même si deux concepteurs de méchas suivaient exactement les mêmes cours et étudiaient les mêmes manuels, leurs modèles différaient forcément de manière radicale, en raison de leurs antécédents, de leur attitude et de leurs préférences.
« L’imagination d’un concepteur de méchas n’est pas sans limites. Mais elle suffit à concevoir des milliards, voire des milliers de milliards de méchas. »
Concevoir un mécha, c’était choisir parmi ces possibilités presque infinies. Le savoir élargissait l’éventail des modèles envisageables, mais il fallait du talent et de l’expérience pour sélectionner les meilleurs au milieu d’une foule de mauvais.
Avant de se lancer dans le test, Ves en examina la nature. Il n’oublia pas son objectif principal. « Je dois impressionner l’Architecte du Crâne pour gagner ses faveurs. Je ne peux pas aller trop loin, sinon il s’intéressera de façon malsaine à ma spécialité. Mais si je veux lui arracher ses recherches sur les technologies furtives, il faut que je me démarque. »
À l’idée de devoir concilier ces objectifs contradictoires, il eut mal à la tête. S’il retenait trop ses coups, l’Architecte du Crâne ne perdrait pas son temps avec lui. S’il en révélait trop, la prochaine chose qu’il risquait de voir, c’était son cerveau arraché de son corps et placé dans un bocal, à la disposition de l’Architecte du Crâne pour un interrogatoire à loisir !
Ça ressemblait à une exagération, mais Ves savait que l’Architecte du Crâne était tout à fait capable de recourir à de telles extrémités et qu’il en serait même prêt !
« Voilà le problème avec les chercheurs obsessionnels. Impossible de savoir quand ils basculeront de l’obsession à la folie. »
Ves s’estimait quelque peu compétent en la matière. Non seulement il avait échappé aux soins du docteur Jutland, mais il avait lui-même développé des tendances obsessionnelles précoces. Pour l’instant, elles ne lui faisaient pas de mal, mais elles risquaient de devenir une véritable compulsion à l’avenir.
Il avait une théorie : tous ces changements dans ses attributs mentaux étaient à blâmer.
Quoi qu’il en soit, sa familiarité avec le problème lui donnait une bonne idée du point de vue de l’Architecte du Crâne.
« L’Architecte du Crâne tient plus à ses projets qu’à ses relations avec les autres. Il se montre même impatient envers l’un de ses anciens élèves. »
Cela révélait un tempérament qui privilégiait l’efficacité et l’utilité. Rien d’inhabituel chez les concepteurs de méchas : ils devaient travailler vite et avec minutie.
En général, concilier les deux était impossible. On pouvait travailler vite, mais avec négligence, ou lentement, mais avec minutie. Il fallait un talent et un dévouement exceptionnels pour exceller dans les deux domaines à la fois. Quiconque atteignait le rang de Senior était forcément un travailleur acharné.
« Malgré tout, on dirait que l’Architecte du Crâne souffre gravement de ce problème. Il semble bien plus déraisonnable que certains des autres Seniors dont j’ai entendu parler. Pas que j’en aie rencontré beaucoup, mais le contraste est flagrant. »
Deux concepteurs de méchas Seniors lui revenaient récemment à l’esprit. Le premier avec qui il avait discuté était Horatio. Vu son rang et ses capacités, l’homme aurait dû jouir d’une grande renommée, mais, pour une raison ou une autre, il se contentait de jouer les majordomes auprès du maître Olson. Contrairement à l’Architecte du Crâne, Horatio se montrait toujours aimable et patient.
Le second Senior qu’il avait rencontré était la professeur Velten, âgée et sur le déclin. Seule conceptrice de méchas Senior des Vandales flagrants, elle avait depuis longtemps dépassé son apogée et n’aurait jamais dû être seule à la tête des concepteurs de méchas d’un régiment entier. Mais elle valait mieux que rien, car presque aucun Senior ne voulait travailler avec les Vandales.
La professeur Velten considérait son temps comme une ressource précieuse, mais elle ne se montrait pas trop avare de celui-ci. Ves la contactait souvent pour lui faire part de questions courantes et lui demander de l’aide afin d’entretenir certains méchas complexes.
Comparer leurs personnalités à celle de l’Architecte du Crâne ne faisait que souligner ses excentricités. Cet homme accordait une grande importance à l’efficacité. Si Ves incorporait quoi que ce soit de superflu, tape-à-l’œil, coûteux ou chronophage, il échouerait probablement au test.
« Je dois faire des choix de conception efficaces et économiques. »
Il se pencha sur les modèles incomplets à sa disposition. Tous semblaient appartenir à l’ancienne génération et représenter d’anciens travaux de l’Architecte du Crâne, désormais dépassés. Les soumettre à ceux qu’il voulait mettre à l’épreuve ne nuirait pas à ses activités actuelles.
À l’époque, cependant, il était déjà Senior, si bien que la complexité et les concepts abstrus qui imprégnaient ces modèles dépassaient les limites de ce que Ves pouvait comprendre. Pourtant, étrangement, il ne peinait pas tant que ça à les étudier.
Ce n’était pas à cause des lacunes.
« Ces modèles dérivent de versions bien plus sophistiquées. Ils ont été simplifiés au niveau Concepteur compagnon ! »
Les modifications apportées par l’Architecte du Crâne à ces modèles d’évaluation ne devaient pas être radicales. Atteindre la perfection était difficile, mais la gâcher était facile. Le désordre délibérément introduit brisait l’harmonie inexplicable des modèles, les rendant compréhensibles pour des Apprentis et des Concepteurs compagnons.
Cette minutie témoignait du souci du détail de l’Architecte du Crâne. Il avait déjà tout pris en compte et s’attendait probablement à ce que ceux qui voulaient l’approcher en fassent autant. Rien de révolutionnaire là-dedans, mais Ves comprit qu’une simple bonne tentative ne suffirait pas. Il devait réussir sans se planter.
« Hmm, si je veux impressionner l’Architecte du Crâne, mieux vaut ne pas m’aventurer sur des terrains que je ne maîtrise pas. »
Avant d’être connu sous le nom d’Architecte du Crâne, il s’appelait Reno Jimenez : un concepteur de méchas polyvalent, dont le catalogue couvrait une vaste gamme de modèles. Sa spécialité était la transmission d’énergie.
Qu’est-ce que cela signifiait ? En gros, il s’intéressait à tout ce qui touchait à l’énergie et à la manière de la convertir en puissance réelle avec le moins de pertes possible. Les machines conçues par des concepteurs de méchas spécialisés dans ce domaine fonctionnaient plus longtemps avec une même charge de cellules énergétiques et dégageaient moins de chaleur résiduelle.
Cette expertise faisait d’eux des concepteurs particulièrement adaptés à la conception de divers méchas fortement tributaires de l’énergie et de la chaleur. Les archétypes les plus évidents dans cette catégorie étaient les méchas armés de fusils laser et les méchas artilleurs équipés de canons laser.
Un concepteur de méchas au répertoire étendu pouvait toutefois mettre ses atouts à profit dans d’autres types de méchas. Par exemple, les méchas aériens et spatiaux consommaient beaucoup plus d’énergie et géraient bien moins efficacement la chaleur que les méchas terrestres, en raison de leurs systèmes de vol.
Un spécialiste de la transmission d’énergie pouvait considérablement améliorer l’efficacité énergétique et la gestion thermique d’un mécha équipé d’un système de vol. Ce qui impressionnait le plus Ves chez Reno Jimenez, c’était qu’il n’avait pas peur d’élargir son champ d’action. Sa spécialité lui offrait toute latitude, mais nombre de ses collègues préféraient rester dans leur zone de confort.
Il n’y avait rien de mal à s’en tenir à ce qu’on connaissait. La concurrence du marché obligeait les concepteurs de méchas à devenir excellents dans un type de méchas donné. Certains s’en tenaient tout juste à leurs compétences fondamentales, tandis que d’autres élargissaient leur répertoire sans en pâtir.
« Monsieur Jimenez fait partie de ces derniers, on dirait. »
Ves examina ses options.
« Un mécha léger d’escarmouche terrestre, un mécha lourd artilleur terrestre, un mécha chevalier moyen aérien, un mécha léger de première ligne spatial, un mécha moyen d’assaut spatial. »
Cette sélection couvrait une grande variété de méchas sans offrir trop d’options. Si aucun modèle ne correspondait à ses travaux précédents, ce n’était pas grave. « L’Architecte du Crâne apprécie probablement les concepteurs de méchas capables de s’adapter à différents types de méchas. »
Le catalogue de méchas de l’homme montrait qu’il incarnait cette idée. Si Ves écartait ses méchas virtuels et ceux de compétition, son catalogue de modèles était dérisoire. « Jusqu’à présent, je n’ai conçu que quatre méchas, dont deux seulement sont des modèles originaux. »
Son récent séjour auprès des Vandales flagrants l’avait certes exposé à un grand nombre de méchas, mais c’était tout à fait différent : Ves n’avait jamais participé à leur conception initiale.
C’était pourquoi il écarta les méchas aériens et spatiaux. Sur les cinq options, il ne lui en restait que deux.
« C’est un choix difficile, mais nécessaire. Même si j’ai étudié les systèmes de vol et reçu quelques conseils, ça ne fait pas de moi une autorité dans le domaine. »
Parmi les deux modèles terrestres restants, Ves pouvait choisir entre un mécha léger d’escarmouche et un mécha lourd artilleur. Le premier semblait d’une simplicité trompeuse, tandis que le second inspirait la crainte par sa complexité interne. En fait, parmi tous les modèles simplifiés par l’Architecte du Crâne, le mécha lourd artilleur avait pratiquement été massacré, réduit à une pâle ombre de ce qu’il était.
Dans son état actuel, il avait presque l’air pitoyable.
Mais cela voulait aussi dire qu’il serait plus facile à corriger. Ves avait déjà imaginé une douzaine de solutions pour combler les lacunes.
« Pourtant… Est-ce sage de ma part de m’attaquer à un mécha lourd ? »
Les méchas lourds formaient une catégorie à part dans l’industrie. En moyenne, ils pesaient au moins quatre fois plus qu’un mécha moyen et consommaient tant d’énergie qu’ils pouvaient ravager tout un quartier urbain.
Une telle puissance destructrice dépassait ce que Ves pouvait maîtriser. Son expérience des méchas lourds, en réalité virtuelle comme dans l’espace réel, était pratiquement inexistante.
« Je vais plutôt choisir un mécha léger d’escarmouche terrestre. Comment tu t’appelles, déjà ? Le Leiner Grey. »
Ves n’avait jamais conçu ce type précis de mécha dans la réalité, mais il pouvait s’appuyer sur de nombreuses expériences connexes. De la conception d’un mécha léger d’escarmouche virtuel à ses travaux approfondis pour améliorer le mécha léger d’escarmouche spatial Inheritor, en passant par sa vaste expérience dans la conception de ses propres méchas, il pouvait puiser dans chacune d’elles et retenir ce qui était pertinent pour relever ce défi.
Il ferma les yeux et laissa ses souvenirs et ses expériences passées défiler à la vitesse de la pensée. En sélectionnant les éléments utiles et en les assemblant, il obtint un cadre général qui guiderait son travail de conception.
Il trouva le plus de similitudes entre le modèle Inheritor de la professeur Velten et le Leiner Grey. Bien qu’ils opèrent dans des environnements très différents, ils présentent tous deux le même degré de complexité interne.
« L’absence de système de vol du Leiner Grey libère beaucoup d’espace interne, mais c’est en partie compensé par la nécessité d’un moteur plus puissant. Dans l’ensemble, ils ne sont pas si différents : les deux méchas cherchent constamment à tirer davantage de performances d’un budget de pièces très limité. »
Plus les performances augmentaient, plus la masse et la consommation s’alourdissaient. Cette règle s’appliquait à presque tous les aspects de la conception d’un mécha. Le Leiner Grey conçu par Reno Jimenez tentait de la contourner autant que possible.
« En concevant ce mécha léger d’escarmouche, il cherchait à résoudre un paradoxe. »
Jimenez voulait le beurre et l’argent du beurre. Il avait tenté de créer un puissant mécha léger d’escarmouche tout en réduisant au minimum son coût, son poids et sa consommation d’énergie. Naturellement, le modèle n’avait pas été à la hauteur de ses espoirs, mais cet échec partiel s’était tout de même assez bien vendu sur le marché de la Coalition.
« Les critères de l’Architecte du Crâne sont absurdement élevés. Si c’est ce qu’il considère comme un échec partiel, à quoi ressemble une réussite à ses yeux ? »
L’homme exigeait une perfection irréaliste et travaillait dur pour atteindre cet idéal.
Plus Ves découvrait les réalisations de l’Architecte du Crâne, plus il avait l’impression de suivre la même voie que le Senior. Comme si l’Architecte du Crâne était ce que Ves risquait de devenir s’il empruntait les mêmes chemins.
Un frisson lui parcourut l’échine. Était-il lui aussi destiné à devenir fou ?