Chapitre 643
Le lendemain du banquet, les Vandales flagrants et les Épéistes de Lydia ne s’étaient pas encore entretués. Les Vandales avaient beau avoir encore la défaite écrasante que leur avaient infligée les Épéistes dans l’arène d’entraînement en travers de la gorge, aucun des deux camps ne dépassa les bornes.
Dans l’ensemble, les Épéistes réussirent à intimider les Vandales et à leur faire garder leurs mains pour eux. Si elles avaient voulu leur flanquer une peur bleue, elles y étaient sans aucun doute parvenues.
Les hauts responsables des deux forces tinrent des discussions confidentielles jusque tard dans la nuit. Hormis leurs proches collaborateurs, les soldats du rang ignoraient tout du contenu de leurs échanges.
Les Vandales flagrants étaient déjà habitués au secret, tandis que les Épéistes laissaient généralement les autres réfléchir à leur place.
Quoi qu’il en soit, les chefs comme leurs subordonnés semblaient parvenir à cohabiter tant bien que mal. Certes, les tensions auraient sans doute éclaté s’ils étaient restés enfermés dans la même pièce, mais ils n’avaient aucun mal à se montrer courtois les uns envers les autres. Tant qu’aucun des deux camps n’avait envie de secouer l’autre ou de le couper en deux, c’était déjà un progrès suffisant.
Ni la commandante Lydia ni le major Verle ne s’attendaient à ce que leurs subordonnés deviennent amis. Leurs différences de milieu, de culture et d’objectifs les empêchaient de se rapprocher.
Ils n’avaient pas non plus résolu leurs problèmes de coordination. Les deux camps adoptaient des styles de commandement complètement différents. Les Vandales s’attendaient à ce que les ordres soient exécutés avec une certaine latitude, tandis que les Épéistes ne s’embarrassaient généralement pas de manœuvres compliquées !
En fait, les Épéistes suivaient généralement les personnes en qui elles avaient confiance. Les liens entre les sœurs étaient étroits, et leurs officières jouissaient d’un prestige suffisant pour les commander.
Suivre les ordres des autres était hors de question. Même si les Vandales flagrants savaient ce qu’ils faisaient, les Épéistes ne faisaient jamais confiance à autrui. Les gens des confins apprenaient très tôt à ne jamais se fier aux autres.
Lorsque les Épéistes quittèrent le Bouclier d’Hispania, elles laissèrent derrière elles quelques agentes de liaison. Mayra parvint on ne savait comment à convaincre ses supérieurs de laisser Ketis sous sa responsabilité. Elle promit de prendre contact avec Skull Architect dès que possible, mais il était difficile à joindre, et organiser une rencontre prendrait donc du temps.
« Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? » soupira-t-il en accueillant Ketis le matin venu. Le major Verle se montrait beaucoup trop désinvolte envers les agentes de liaison. En plus d’empêcher la conceptrice de méchas des Épéistes d’accéder aux informations confidentielles des Vandales, il laissait à Ves une grande liberté quant à la façon de la traiter. « Enfin, tu n’es pas la première conceptrice invitée que je prends sous mon aile. »
La compagnie d’Iris Jupiter lui manquait encore. La rebelle vésienne était intelligente et diplomate, au point que Ves la considérait comme son égale. Sa connaissance de la technologie des interfaces neurales lui avait ouvert une fenêtre cruciale sur un domaine sensible pour les concepteurs de méchas.
Cette fois, en revanche, Ketis ne savait probablement rien qui puisse lui être utile, du moins en matière de conception de méchas. Diplômée depuis peu au rang de novice, elle en était au stade où elle avait appris les bases, mais manquait encore d’expérience pratique.
« Parle-moi de tes études, commença-t-il. Mayra m’a expliqué qu’elle t’avait formée, c’est bien ça ? »
Ketis acquiesça. « Je ne suis pas allée dans une école prestigieuse. Ça n’existe pas dans les confins. Mayra m’a fait suivre des cours virtuels sur le réseau galactique. D’après elle, j’ai validé assez de cours pour obtenir un diplôme d’une université de conception de méchas respectable. »
« Je vois. » Ves n’accordait pas beaucoup de valeur à cet accomplissement.
La qualité des cours virtuels tendait à se rapprocher du plus petit dénominateur commun. Cela ne voulait pas dire qu’il était impossible de devenir concepteur de méchas en suivant ces cours, mais des études de l’AMT avaient montré que ceux qui se reposaient entièrement sur l’enseignement virtuel ne dépassaient jamais le rang d’apprenti.
N’importe qui pouvait bachoter les sciences fondamentales nécessaires pour devenir concepteur de méchas. Mais, sans expérience pratique ni transmission des aspects les plus ésotériques du métier, le savoir seul ne pouvait transformer un rat de bibliothèque en concepteur de méchas. Il rendait simplement le jeune diplômé plus savant dans certaines disciplines scientifiques.
C’était pour cela que les établissements d’enseignement supérieur étaient si différents les uns des autres. L’Université de technologie de Rittersberg, dont Ves était diplômé, ne valait presque pas mieux que les cours virtuels suivis par Ketis.
Tout tenait au fait que la conception de méchas était un métier d’artisan. Autrement dit, elle relevait autant de l’art que de la science. Beaucoup répétaient cette formule sans en comprendre le sens, alors qu’elle exprimait une vérité fondamentale sur l’apprentissage de la conception de méchas.
Il ne suffisait pas d’apprendre par cœur une pile de livres !
C’était cette complexité qui distinguait les bonnes écoles des mauvaises. Rittersberg avait beau être la capitale de la République Lumineuse, elle ne faisait pas le poids face à l’Université Ansel de conception de méchas, à Bentheim, lorsqu’il s’agissait de former des concepteurs de méchas compétents. C’était aussi pour cela que tant de concepteurs rêvaient d’étudier à l’Institut de technologie de Leemar, dans la Coalition du Vendredi.
Ves avait donc de bonnes raisons de douter des qualifications de Ketis. Elle possédait toutefois peut-être un atout. Bénéficier de l’enseignement personnel d’une conceptrice de méchas compagne était un privilège pour lequel beaucoup se seraient battus. Tout dépendait de la façon dont Mayra lui avait enseigné le métier.
Ves élabora rapidement un plan pour s’occuper de Ketis. Il devait d’abord évaluer ses capacités. « Je suis sûr que tu connais les sciences de base. Ce que j’ignore, c’est si tu as l’étoffe d’une conceptrice de méchas. »
« Je ne suis plus une gamine, tu sais ! » s’écria-t-elle en brandissant les poings. Ves recula instinctivement, craignant qu’elle ne tire brusquement son épée du fourreau. « J’ai validé tous mes cours ! J’ai entretenu des centaines de méchas ! J’ai regardé Mayra concevoir et modifier la Faucheuse brumeuse et ses autres modèles pendant des années ! Laisse-moi enfin faire du vrai travail ! »
« Calme-toi. Si tu penses en être capable, prouve-le. Je vais te mettre à l’épreuve. »
Il la conduisit jusqu’au bureau inoccupé de son bureau, celui qu’Iris avait occupé. Ves alluma le terminal, l’enregistra au nom de Ketis et ouvrit un logiciel de conception de méchas. Après avoir réfléchi un instant, il décida de charger un ancien modèle qu’il connaissait bien. Il ne pouvait tout de même pas montrer à une invitée les plans détaillés des méchas principaux des Vandales.
« C’est quoi, ce modèle ? Il ne ressemble à aucun mécha utilisé par les Vandales. »
Le clinquant et héroïque Caesar Augustus apparut sur la projection. Sa majesté contrastait fortement avec les modèles plus terre-à-terre et pragmatiques des Vandales. Le revêtement y était bien sûr pour beaucoup. Le Caesar Augustus brillait d’un blanc angélique, tandis que les méchas vandales semblaient tous se complaire dans le chaos avec leurs couleurs noire et rouge.
« C’est le Caesar Augustus, un chevalier hybride terrestre moyen de dernière génération », expliqua-t-il. Une conceptrice de méchas comme Ketis devait comprendre immédiatement ce que signifiait ce jargon. « C’est l’un des premiers modèles sur lesquels j’ai travaillé dans ma carrière. Même s’il est complètement dépassé, il repose toujours sur les mêmes principes de conception modernes qu’aujourd’hui. Comme tous les méchas hybrides, son architecture interne est extrêmement complexe. »
« Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec ce mécha rutilant ? »
« Pour l’instant, j’aimerais que tu conçoives une variante moins chère du Caesar Augustus. Je te fournirai le blindage HRF. Je veux que tu l’utilises à la place du blindage comprimé du modèle de base. Tu as une semaine pour faire de ton mieux et améliorer les caractéristiques du modèle original. Quand tu auras terminé ta variante, je pourrai me faire une bonne idée de ton niveau. »
« Hmph. C’est une perte de temps. Tu essaies juste de te débarrasser de moi ! »
« Écoute, Ketis, tant que je ne sais pas de quoi tu es capable, ce serait irresponsable de te laisser travailler dans l’atelier. Prouve-moi que tu as les compétences nécessaires et je t’épargnerai les exercices de gamine pour te confier de vrais travaux de conception. »
Une fois qu’il lui eut agité cette carotte sous le nez, Ketis se montra un peu plus disposée à passer l’épreuve. Elle n’avait toujours que peu de respect pour Ves, mais il ne cherchait pas non plus à gagner son approbation.
La jeune femme cornue se mit à manipuler du bout des doigts la projection du modèle filaire du Caesar Augustus. Ves hocha la tête, satisfait. Il n’aurait pas à se soucier de Ketis pendant une semaine.
Ves retourna à ses propres tâches. Il n’avait pas oublié ses principales responsabilités et devait aussi dégager du temps pour ses projets personnels.
Il commença par organiser une conférence téléphonique avec ses adjoints et les autres concepteurs de méchas haut gradés. En plus de faire le point sur les affaires courantes, la réunion fut principalement consacrée à la préparation des méchas aux opérations sous forte gravité.
« C’est trop difficile d’optimiser tous nos méchas pour qu’ils résistent à cinq ou six g sans protection, déclara Mercator. Nous avons tous fait de notre mieux, mais certains modèles que les Vandales ont volés aux Vesiens sont tout simplement aussi mauvais que ça. »
Cette excuse ne fit pas rire Ves. « Je connais tous les modèles de méchas de notre parc, et aucun n’est aussi déglingué que tu le prétends. C’est probablement le mauvais entretien et les écarts par rapport au modèle de base qui sont en cause. Je ne vais pas vous torcher le cul parce que vous êtes trop paresseux pour le faire vous-mêmes. »
Il afficha brièvement les modèles qui posaient problème à ses adjoints et signala rapidement plusieurs éléments suspects. « Tous les composants que j’ai marqués ressemblent à des modifications douteuses. J’ignore qui en est responsable, et ça m’est égal. Mais, pour l’instant, ce sont les premiers points de défaillance de ces méchas.
Au lieu d’essayer de préserver ce travail bâclé, pourquoi ne pas revenir en arrière pour que vos méchas puissent résister à une forte gravité plus de quelques heures ? Éliminer ces points faibles renforcera aussi les méchas en gravité normale. À mon avis, ça aurait déjà dû être fait depuis longtemps ! »
La modification des méchas dépendait beaucoup des compétences et de l’expérience du concepteur concerné. Comme pour la conception d’une variante, il fallait faire de nombreux compromis. Le but était d’investir le moins possible pour obtenir le plus en retour. Tous les concepteurs de méchas ne savaient pas jongler avec cette équation.
« Je vais être clair, insista-t-il. La stabilité compte davantage que le fait de repousser les limites des châssis. Dans un environnement à gravité extrême, l’usure s’amplifie. C’est comme si vous portiez cinq fois votre propre poids pendant des jours ou des semaines. Les humains en seraient incapables ; si les méchas y parviennent, c’est uniquement parce qu’ils sont mécaniques.
En tant que concepteurs de méchas, nous avons le luxe de pouvoir modifier leurs propriétés. Mais ces modifications sont adaptées à des situations précises. Ce qui fonctionne le mieux en gravité standard peut s’effondrer aussitôt dans des conditions de gravité extrême. Si cela arrive, il n’y a aucun mal à revenir à un état antérieur. »
Ves était quelque peu agacé de devoir expliquer cette règle. Certains concepteurs de méchas pensaient que toute amélioration des caractéristiques devait être gravée dans le marbre. Leurs modifications leur servaient à prouver leur importance au sein du régiment de méchas.
Ils n’avaient pas d’autre moyen de comparer leurs notes, puisque aucun d’eux n’était autorisé à concevoir ses propres méchas.
Contrairement à ces flocons, Ves se souciait peu de leurs solutions ingénieuses. Les pilotes de méchas vandales méritaient mieux.
Quelqu’un leva la main. « J’ai une question, monsieur Larkinson. »
« Je t’écoute. »
« Pourquoi nous éloignons-nous de la guerre ? L’offensive vésienne contre nos frontières est presque à bout de souffle. Le moment idéal pour contre-attaquer approche ! »
Encore cette question. Ves secoua la tête. Il en entendait sans cesse de semblables. « La réponse est toujours la même. C’est une information réservée à ceux qui ont besoin de la connaître, et tu n’as absolument pas besoin de la connaître. »
Le moral de l’équipage avait déjà commencé à fléchir. Les doutes ne se limitaient pas aux concepteurs de méchas : tous les Vandales devenaient plus sceptiques quant à leur mission. Pour l’instant, rien ne pouvait les apaiser. Ves ne pouvait qu’espérer que les Vandales ne seraient pas poussés jusqu’au bord de la mutinerie.
« C’est tout pour aujourd’hui. Maintenant, au travail ! »