Chapitre 641
Ves comprit qu’il était entré en négociation avec Mayra. La conceptrice de méchas pirate attendait quelque chose de lui.
Elle aurait pu confier Ketis à n’importe quel autre concepteur de méchas pirate, mais presque aucun d’entre eux ne possédait les bases et l’expérience d’un véritable concepteur de méchas, sans parler d’un cas à part comme lui !
Avant que la conversation ne prenne cette tournure, Ves n’avait pas dissimulé ses origines. Il avait certes tenté de minimiser ses accomplissements, de peur d’éveiller des soupçons, mais son ascension fulgurante faisait tout de même de lui un concepteur de méchas promis à un brillant avenir. Pas étonnant que Mayra eût une si bonne opinion de lui, au point de vouloir lui confier Ketis.
Tant que le major Verle et le professeur Velten approuvaient la décision, il n’y était pas opposé. En fait, il estima même que cet échange de bons procédés pourrait rapprocher les Épéistes des Vandales.
Ces deux groupes n’avaient presque rien en commun. Accueillir une conceptrice de méchas invitée pourrait donc atténuer les frictions de leur union forcée.
De plus, le principal bénéfice était considérable. Un simple aperçu des principes des technologies furtives modernes suffirait à lui fournir un phare dans l’obscurité. Une fois familiarisé avec les concepts généraux, il pourrait comprendre par lui-même les mécanismes précis de leur application. Bien sûr, il aurait préféré obtenir davantage qu’un simple avant-goût.
Plus il en apprendrait, moins il aurait de lacunes à combler.
Il se rendit compte qu’il avait l’avantage dans cette négociation. Un concepteur de méchas aussi accompli que Ves était une denrée rare et, même s’il était trop jeune pour devenir un véritable mentor, Mayra ne s’attendait pas à ce qu’il enseigne tout à Ketis. Lui transmettre les fondements de leur métier ne lui demanderait aucun effort ; si Ketis se montrait un peu plus enthousiaste, ce serait parfait.
Ves n’était donc pas pressé d’accepter. Il avait aussi repéré un gros bémol dans l’offre de Mayra.
« Tout ce que vous m’avez dit jusqu’ici, c’est que Skull Architect possède des connaissances qui me seraient utiles. Mais qu’en est-il de vous ? »
Mayra haussa les épaules, embarrassée. « Mon mentor n’a pas jugé bon de m’initier aux technologies furtives. Il ne prodigue pas son enseignement à la légère, encore moins sur un sujet aussi sensible. Cependant, en tant qu’ancienne élève, je peux vous présenter à lui et lui demander une faveur. Si vous savez le convaincre, il ne verra pas d’objection à vous montrer quelques astuces. »
Ves la regarda comme si elle avait perdu la tête. « Vous me promettez donc seulement de me mettre en contact avec Skull Architect, et c’est tout ? Sans même parler du fait que vous voulez que je discute avec quelqu’un qui s’est attiré les foudres de l’AMT, je ne vois pas pourquoi un Concepteur de méchas senior voudrait perdre son temps avec moi. Je doute que l’un de nous puisse offrir quelque chose d’utile à l’autre. »
« Je reconnais que ce n’est pas la garantie que vous espérez, mais c’est tout ce que je peux faire. Savez-vous à quel point il est précieux de recevoir une leçon de Skull Architect ? Chaque jour, des concepteurs de méchas pirates frappent à sa porte pour devenir ses élèves ! Grâce à moi, vous aurez au moins un pied dans la porte ! »
« Oui, pour qu’elle vous claque au nez en se refermant. Cette occasion que vous me faites miroiter ne m’intéresse pas. J’ai déjà un professeur et accès à de nombreuses sources de savoir. Je ne suis pas particulièrement pressé de contacter un fugitif et, si cela venait à se savoir, ma réputation dans l’espace civilisé en prendrait un sacré coup. »
Ce dernier point le préoccupait beaucoup. Toutefois, à moins que quelqu’un ne détienne des preuves solides, Ves pourrait encore se défendre dans une certaine mesure. Cela lui demanderait beaucoup d’efforts, et certains garderaient toujours des soupçons.
« Monsieur Larkinson, dit-elle d’un ton grave, vous rendrez service aux Épéistes si vous acceptez. Vous pouvez nous traiter de pirates, mais nous ne sommes pas ingrats. Et puis, si vous n’obtenez rien de mon ancien mentor, vous ne serez pas tenu d’accéder à ma demande. »
Cette proposition semblait plus raisonnable, mais Ves ne se contentait pas de cette seule condition supplémentaire. « Et si je ne réussis qu’en partie à arracher quelque chose de précieux à Skull Architect ? »
« Je pourrai compenser. Nous avons beaucoup à offrir : des contacts dans d’autres organisations pirates, l’accès à divers marchés noirs… Vous pourrez y obtenir des ressources introuvables dans l’espace civilisé. »
Ils discutèrent des détails à voix basse. Les Épéistes avaient accès à divers exotiques et à d’autres ressources rares ailleurs, mais Ves n’avait pas besoin de ces matériaux particuliers. La plupart ne seraient utiles que pour des applications spéciales, comme la fabrication de composants haut de gamme pour des méchas experts.
En revanche, l’offre de Mayra de le présenter à divers marchés noirs l’intéressait beaucoup plus. Rien à voir avec les versions aseptisées qui opéraient dans le Système de Harkensen. Accéder à ces marchés lui permettrait de profiter d’une bonne partie du butin de la Région stellaire de Faris, à condition d’en payer le prix.
Le banquet prit fin avant qu’ils puissent approfondir la question. Ves soupira et se leva avec les autres. Tandis que le major Verle emmenait la commandante Lydia et son cercle rapproché à une réunion confidentielle, Ves serra la main de Mayra.
« Ravi de vous avoir rencontrée. Je vais réfléchir à votre offre », dit-il sans peine, malgré la poigne étonnamment puissante de la Compagnonne.
« De même. Si l’occasion se présente, j’expliquerai la situation à la commandante Lydia et à vos supérieurs. S’ils approuvent ma proposition, nous pourrons poursuivre les discussions. »
Mayra quitta la salle à manger avec la moitié des Épéistes. Les jeunes sœurs, parmi lesquelles Ketis, restèrent sur place.
Un officier des méchas s’approcha. « Vous voulez aller boire un verre ? Faire quelques passes d’armes ? Ou peut-être les deux en même temps ? »
« Conduisez-nous là où vous vous entraînez au combat ! » lança une Épéiste avec un sourire. Nombre de ses sœurs semblaient impatientes de mettre les Vandales à l’épreuve. Elle saisit brusquement sa gigantesque épée et la tira de son fourreau flottant. « Si vous avez des armes capables de rivaliser avec nos épées, tant mieux ! Sinon, je suppose qu’on pourra s’entraîner comme des enfants ! »
Les Vandales les plus virils prirent sa fanfaronnade comme une offense. Pendant des heures, ils s’efforcèrent de rester polis tandis que les Épéistes mettaient leur virilité à l’épreuve à chaque occasion. Les hommes voulaient montrer à ces femmes dangereuses et exotiques qu’ils n’étaient pas des mauviettes !
Ves, lui, secoua la tête et ignora le fiasco à venir. Les Vandales flagrants formaient un régiment de méchas militaires. Toute leur raison d’être était de déployer des méchas. Si la compétition avait opposé des méchas, Ves aurait misé sur les Vandales. Mais pour ce qui était des prouesses physiques, il aurait parié jusqu’au dernier crédit sur les Épéistes.
Leurs modifications génétiques n’avaient rien d’anodin ! Les modifications discrètes permettaient aux humains de conserver leur apparence, mais au prix d’effets limités. Les changements plus radicaux entraînaient inévitablement une altération du phénotype. Autrement dit, les traits extraterrestres devenaient plus dominants, au point que les caractéristiques humaines, plus faibles, commençaient à s’effacer.
Plus un hybride ressemblait à un extraterrestre, plus sa force et ses attributs se rapprochaient de ceux de l’espèce dont il avait hérité les gènes ! Naturellement, les risques devenaient alors plus grands, car l’hybridation s’avérait souvent irréversible. Une mauvaise combinaison génétique pouvait entraîner des conséquences imprévisibles et extrêmes !
C’était la principale cause de folie au sein de la haute société !
« Les Épéistes de Lydia jouent avec le feu. Elles feraient bien de tirer les leçons de l’Âge de la Conquête. »
L’hybridation était devenue de plus en plus courante chez ceux qui pouvaient se payer de tels traitements. À l’époque, l’enthousiasme suscité par l’abandon des limites du corps humain avait lancé les exobiologistes dans une véritable course. Ils avaient développé des modèles radicaux sans prendre le temps d’étudier les conséquences de leurs propositions.
Beaucoup d’entre eux offraient peut-être de puissantes améliorations physiques ou mentales, mais ils entraînaient aussi de profonds changements de comportement. Il aurait fallu des décennies d’essais cliniques pour les repérer, mais le marché effréné des modifications génétiques ne pouvait pas attendre aussi longtemps avant de lancer un nouveau produit !
« La suite fut une catastrophe. »
Des pans entiers de la classe politique et de l’amirauté devinrent avides de pouvoir et belliqueux ! Un président d’un État de troisième ordre pouvait soudainement déclarer la guerre à un puissant État de deuxième ordre. Un amiral pouvait ordonner l’anéantissement d’une planète densément peuplée à cause d’une insulte que ses dirigeants auraient prétendument proférée.
« L’Âge de la Conquête est une période de l’histoire humaine où l’humanité a conquis les extraterrestres. C’est aussi une période où les extraterrestres ont conquis l’homme. »
La dualité de cette époque révolue résidait dans cet exploit sans précédent : avoir conquis la moitié de la galaxie, pour ensuite subir un génocide de sa propre fabrication, lorsque les gènes extraterrestres rendirent folle la classe dirigeante.
Du bord de la réussite à celui de l’anéantissement, bien des humains d’aujourd’hui soupiraient souvent en songeant à cette période complexe de l’histoire. Que se serait-il passé si les autorités de contrôle avaient tenu les exobiologistes et les généticiens en bride ? L’humanité aurait-elle fini par être la seule espèce spatiale de la galaxie si elle n’avait pas retourné contre elle-même ses instincts génocidaires ?
En quittant la salle à manger pour regagner son bureau, Ves se demanda si cette proposition était vraiment une bonne idée.
« Frayer avec quelqu’un qu’on appelle Skull Architect n’est pas exactement la décision la plus prudente pour ma carrière. »
Il disposait déjà du Système, de la Société Clifford et du maître Olson pour l’aider dans les questions liées à la conception de méchas. Il avait beau avoir l’embarras du choix, chacune de ces trois sources avait ses limites et pouvait lui être coupée à tout moment.
« Un lapin rusé possède au moins trois terriers. »
L’avenir réservait toutes sortes de surprises. Si Ves devait un jour subir le même sort que Skull Architect, au moins deux de ses terriers s’effondreraient et le troisième ne lui serait probablement d’aucune aide. Quoi qu’il en soit, même si toute la galaxie le haïssait, il pourrait toujours trouver refuge dans les confins sans loi.
« Préparer un quatrième terrier ne me demandera pas tant d’efforts. Si je peux profiter des circonstances pour nouer des liens avec l’un des puissants de la Région stellaire de Faris, j’aurai une solide position dans la clandestinité. »
Ves avait reçu de nombreux avertissements sur les dangers des bas-fonds lorsqu’il étudiait la conception de méchas. Beaucoup de ses collègues avaient cédé aux tentations faciles que leur présentaient des pirates apparemment généreux. Une fois tombés entre leurs griffes, ces concepteurs de méchas découvraient que ces offres alléchantes n’étaient qu’un piège.
Ces malheureux concepteurs de méchas devenaient les « employés » permanents de ces gangs de pirates, et on n’entendait généralement plus jamais parler d’eux.
Ces histoires peu reluisantes illustraient la nature à double tranchant d’une implication dans la clandestinité. Chacun ne pensait qu’à soi, et ni la loi ni le caractère sacré des contrats n’y avaient de poids. Sans force ni ruse suffisantes, on finissait toujours victime de l’un des requins qui écumaient les régions frontalières.
C’était aussi la raison pour laquelle il n’avait pas accepté la proposition de Mayra sur-le-champ. Même s’il était concepteur de méchas, Skull Architect Jimenez était l’un des plus grands requins de la mer des étoiles ! Un geste irréfléchi pourrait s’attirer ses foudres ou, pire encore, éveiller son obsession !
« Ce fugitif a tué des milliers de pilotes de méchas. Il est même allé jusqu’à massacrer un pilote expert et à lui arracher les os pour les intégrer à l’un de ses méchas ! »
Cette forme particulière de démence témoignait d’une irrationalité extrême, le pire fléau pour un concepteur de méchas ! En somme, toute interaction avec Skull Architect serait périlleuse ! Qui savait quel interrupteur risquait de s’actionner dans l’esprit dérangé du Concepteur senior ?
Dans son cas, les risques quadrupleraient sûrement, à cause de sa spécialité cachée ! Que pourrait faire Ves si Skull Architect venait à découvrir la vérité sur son travail ?
Ves se méfiait donc à l’idée de contacter Skull Architect. Si le Facteur X n’avait pas été si difficile à définir et à comprendre, il n’aurait jamais envisagé cette proposition.