Chapitre 637
Se constituer une Force de l’Ombre lui permit de jouer dans la cour des grands. Cela lui ouvrit aussi les portes des sphères les plus obscures de la galaxie. Et il pouvait faire les deux sans ternir sa réputation.
Au grand jour, Ves était un concepteur de méchas talentueux et prometteur. Il dirigeait sa propre entreprise, qui avait pris assez d’ampleur pour vendre ses méchas dans tout le Secteur stellaire de Komodo. Pendant son temps libre, il s’adonnait à des expéditions à la recherche de trésors, mais, somme toute, il n’était pas plus louche que l’homme d’affaires moyen.
Dans l’ombre, Ves — ou le pseudonyme qu’il choisirait d’adopter — deviendrait un acteur clandestin d’un jeu dont peu de gens soupçonnaient même l’existence. Sa Force de l’Ombre lui donnait le droit de participer à ce genre de jeux, et donc d’atteindre des objectifs impossibles à réaliser sous sa véritable identité.
« La plupart des gens pensent que la société est dirigée par ceux qui vivent au grand jour. Je dirais que les véritables détenteurs du pouvoir sont ceux qui préfèrent se cacher dans l’ombre. »
Ves ne pouvait apporter aucune preuve concrète à l’appui de ses affirmations. Pourtant, les événements dont il avait été témoin jusque-là l’avaient tellement marqué qu’il ne pouvait plus dissocier sa vision de la société humaine de cette conception dualiste.
« Au fond, tous les détenteurs du pouvoir rivalisent pour vivre plus longtemps. »
Rien ne comptait autant que de vivre quelques centaines d’années de plus. Il ne faisait aucun doute que bien des gens étaient prêts à tout pour obtenir cette chance.
« Bon, assez rêvé à mes ambitions. Il est important de savoir ce que je veux accomplir dans la vie, mais je dois retourner au travail. »
Cette fois, les ingénieurs avaient fort à faire. Réparer les dégâts superficiels sur les porte-avions de combat était une entreprise colossale, qui ne pourrait jamais être achevée en un ou deux mois. Leur voyage vers la frontière s’en trouvait plus périlleux, mais Ves préférait naviguer à bord d’un vaisseau endommagé plutôt que de disposer de moins de méchas.
De retour à ses tâches, Ves dressa l’inventaire des méchas endommagés et établit des plans de réparation individuels pour ceux qui en avaient besoin. Il confia à ses adjoints la remise en état des méchas légèrement abîmés.
« Pour l’instant, réparer les méchas spatiaux n’est qu’une priorité secondaire. Notre priorité absolue reste de préparer nos méchas terrestres aux déploiements à forte gravité. »
Cette responsabilité lui posait bien des problèmes. Les Vandales utilisaient tant de modèles de méchas différents, tous dotés de personnalisations propres, que Ves devait pratiquement élaborer un plan de modification particulier pour plus de deux cent cinquante méchas terrestres.
Chacune de ces modifications revenait à concevoir une variante. Même pour un concepteur de méchas aussi compétent que lui, en élaborer autant en l’espace d’un mois relevait de l’inhumain !
Pourtant, ce n’était pas parce que le problème semblait insurmontable que Ves ne pouvait pas le résoudre. La première solution consistait à simplifier les choses et à classer les méchas similaires dans des sous-catégories. Il n’aurait alors qu’à consacrer tous ses efforts à élaborer un plan de modification pour un seul mécha.
Il confierait ensuite le plan à ses adjoints et leur demanderait de l’adapter aux autres méchas partageant le même modèle de base. « J’ai accaparé tellement de tâches que Mercator et Trozin ont la vie facile. Il est temps qu’ils transpirent un peu à ma place. »
Ce ne fut pas une décision facile à prendre. Ves avait une confiance absolue en ses compétences et n’était jamais vraiment satisfait du travail de ses subalternes. Leurs capacités actuelles ne lui inspiraient tout simplement aucun respect. Pourtant, s’il voulait finir à temps, il n’avait pas le choix : il devait revoir ses exigences à la baisse et leur répartir la charge de travail.
« Ils ne feront peut-être pas un travail irréprochable, mais ce sera suffisant pour les Vandales. »
Voilà ce qui comptait le plus, pour l’instant. La nécessité et le manque de temps l’obligeaient à renoncer à son exigence constante de qualité irréprochable.
Cette approche allait à l’encontre de ses instincts. Jamais Ves n’aurait toléré une telle négligence dans sa propre entreprise. Malheureusement, la réalité ne lui accordait pas le luxe de prendre son temps pour résoudre ses problèmes.
« À propos de problèmes, la délégation des Épéistes va bientôt arriver. »
Ves ne savait pas quoi penser des Épéistes de Lydia. Étaient-elles des pirates ou des agentes du renseignement déguisées en pirates ?
« En tout cas, elles ont joué leur rôle à la perfection lors de la dernière bataille. »
D’après le chef Haine, elles avaient surtout cherché à en imposer. Elles n’avaient pas vraiment pris cette bataille au sérieux ; elles avaient plutôt agi pour améliorer leur réputation auprès des Vandales. Les pirates dépendaient bien davantage de leur réputation, puisqu’ils ne pouvaient pas compter sur la loi pour les protéger.
Effrayer ou intimider leurs pairs était pour elles une question de survie. Tout comme Ves comptait sur sa réputation de qualité pour survivre sur le marché, les Épéistes de Lydia s’appuyaient sur leur réputation de férocité pour tenir à distance les parasites malintentionnés.
Ves ne pouvait pas se mentir : les Épéistes l’intriguaient. À toutes fins pratiques, elles étaient sans doute les pirates les plus affables qu’il rencontrerait jamais.
À l’heure convenue, il arriva dans le hangar à navettes. La plupart des militaires à bord du Bouclier d’Hispania étaient déjà là ; ils étaient venus en avance et se tenaient en rang. Les Vandales avaient décidé de ne pas sortir les uniformes d’apparat, car d’autres menaces pouvaient toujours surgir dans le système de Remoss.
« C’est juste une occasion de tâter le terrain, commenta le chef Haine lorsque Ves vint se placer à ses côtés. Ce n’est un secret pour personne : de grosses huiles nous ont forcés à collaborer avec les Épéistes. Nous n’avons rien en commun, alors tout le monde se dépêche d’apprendre à se connaître. »
Ves hocha la tête. « Cette union a quelque chose de forcé. Ce qui s’est passé lors de la dernière bataille ne doit pas se reproduire. »
Une navette aux couleurs de l’organisation — vert clair et bleu — franchit l’écran énergétique qui protégeait l’entrée ouverte du hangar. L’appareil avait l’air cabossé, mais robuste, et Ves repéra aussitôt les traces de réparations répétées.
Sur le flanc de l’appareil figurait un emblème des Épéistes, décoloré par le temps. Il représentait une femme hurlante, vêtue d’une armure de chevalier, qui brandissait une épée à deux mains sur fond d’étoiles. Le message était limpide comme de l’eau de roche. Impossible de se méprendre sur leur identité ou leurs idéaux.
Lorsque la navette se posa sur le pont, son sas s’ouvrit lentement.
Quatre Épéistes à l’air grave furent les premières à sortir. Elles portaient des armures de combat lourdes semi-motorisées. Moins puissantes que des armures exosquelettes, ces combinaisons étaient bien plus adaptées aux espaces confinés. Toutes semblaient avoir une grande expérience de l’abordage de vaisseaux ennemis et de l’invasion de bases adverses.
La deuxième vague de femmes semblait composée de leurs officières. Toutes étaient grandes et robustes, à un degré presque anormal, mais ce n’était pas rare à l’époque. Les modifications corporelles étaient si répandues que même les pirates avaient accès à ce genre de services. De nombreux médecins charlatans avaient élu domicile dans diverses stations pirates.
Celles-ci semblaient toutefois avoir poussé la transformation plus loin. Certaines avaient remplacé leurs yeux par ceux d’un chat, tandis que d’autres arboraient de discrètes écailles sur la peau.
Nombre de Vandales retinrent leur souffle, stupéfaits.
« Des hybrides. »
Ves les aurait prises pour des citoyennes de la Fédération de Coman, vu leur engouement pour les gènes extraterrestres. S’il avait autrefois désapprouvé les modifications génétiques, il avait depuis longtemps perdu sa naïveté à ce sujet. Les puissants devaient être supérieurs au commun des mortels, et mélanger son génome à des traits extraterrestres supérieurs était le moyen le plus rapide de repousser — ou de briser — les limites humaines.
Malgré tout, la plupart des membres de la haute société avaient la décence de dissimuler leurs modifications et de conserver une apparence humaine ordinaire. Les rares exceptions, comme les cinglés transhumanistes de la Fédération de Coman, étaient tenues à bonne distance afin d’éviter de pervertir l’esprit des gens ordinaires.
Heureusement, les Vandales avaient été prévenus. Passé le choc de découvrir en chair et en os des traits extraterrestres, l’agitation retomba vite. Les officières épéistes n’avaient pas poussé les modifications jusqu’à des extrêmes plus choquants.
« Après tout, ce sont des femmes », commenta le chef Haine.
Les officières épéistes formèrent leur propre rang et toisèrent les Vandales d’un air de défi. Alors que les Vandales portaient des uniformes fonctionnels bordeaux et noirs, les Épéistes s’étaient parées de vêtements d’allure barbare, confectionnés à partir de fourrures d’exobêtes.
Qu’elles soient reptiliennes ou mammaliennes, couvertes de poils ou d’écailles, et ornées d’un véritable festival de couleurs, ces tenues laissaient les Vandales perplexes.
Ves, lui, comprit ce que beaucoup ne voyaient pas. Son sixième sens frémit lorsqu’il se concentra sur ces vêtements. Chaque Épéiste avait investi une part considérable de ses émotions dans sa tenue. Leur forme et leur couleur importaient moins que ce que le fait de les porter représentait.
« Vous savez ce que signifient ces vêtements, chef ? »
« D’après ce que j’ai entendu, les Épéistes considèrent que chasser une exobête sur une planète sauvage est un rite de passage, répondit le chef Haine. Elles dépècent elles-mêmes les bêtes et confectionnent leurs vêtements avec leur peau. C’est pour ça que certaines tenues ont l’air plus grossières que d’autres. »
Ves comprenait le sentiment que cette tradition exprimait. Il éprouvait quelque chose de semblable lorsqu’il fabriquait de ses propres mains un mécha qu’il avait conçu. Ces femmes mettaient tout leur cœur dans ce rituel. Plus l’animal était féroce, plus elles portaient fièrement les vêtements tirés de leur dépouille.
La dernière à sortir de la navette fut la seule femme qui ne portait ni armure ni peau de bête exagérément barbare. La commandante Lydia elle-même descendit, ses cheveux gris-noir flottant dans l’air.
Malgré sa combinaison militaire passe-partout, elle semblait aussi redoutable que n’importe quel autre commandant de méchas. Ves perçut en elle la même autorité qu’il sentait souvent chez le major Verle. C’était une femme habituée à diriger. À la différence de la retenue professionnelle de Verle, la cheffe des Épéistes n’hésitait pas à étaler sa force.
Pirates et militaires. Les deux groupes ne pouvaient être plus différents.
« Filles de la frontière, en joue ! »
Toutes les Épéistes dégainèrent les énormes épées qu’elles portaient dans le dos et les dressèrent devant leur visage, pointe vers le haut.
« En prise inversée ! »
Avant qu’un seul Vandal ait pu comprendre ce qui se passait, les officières épéistes firent pivoter leurs lames jusqu’à présenter leur visage au pommeau de leurs armes.
« Baptisez ce pont ! »
Chaque femme poussa un cri de guerre en enfonçant son épée dans le sol du hangar !
Certains Vandales tentèrent de les avertir. Le pont du hangar était conçu pour résister aux atterrissages forcés de navettes et de méchas. Une épée ordinaire ne pourrait jamais transpercer cette épaisse couche d’alliage !
Pourtant, les Épéistes réussirent l’impossible. Leurs vaillantes épées rencontrèrent une certaine résistance, mais leur force physique, alliée au tranchant inégalé de leurs lames, leur permit de les enfoncer jusqu’à ce qu’elles pénètrent le pont sur la longueur d’un doigt !
Le geste incompréhensible coupa le souffle à tous les Vandales ! Pouvait-on encore considérer les Épéistes comme humaines ? D’où leur venait cette force surhumaine ?
Ves, le chef Haine et quelques autres comprirent que tout tenait à la composition des épées. Elles ressemblaient à de simples épées à deux mains en acier, mais leur valeur réelle se mesurait sans doute en millions de crédits. Chacune était un chef-d’œuvre de forge et d’artisanat.
Le major Verle s’efforça de ne pas laisser paraître son mécontentement devant cette dégradation inattendue du pont. Réparer les dégâts ne serait pas une mince affaire. « Commandante Lydia, il serait préférable que vos femmes gardent leurs épées au fourreau. Nous ne voulons pas qu’il y ait de malentendu. »
« Mes Épéistes savent quoi faire », répondit sèchement la commandante Lydia, qui fixait le major comme une lionne guettant sa proie. Lorsqu’elle promena brièvement son regard sur les autres Vandales, son expression se fit mécontente. « Vos hommes avaient besoin qu’on leur rappelle de quoi nous sommes capables. Nous avons constaté que bien des incidents peuvent être évités en leur donnant un aperçu de notre manière de combattre. »
La commandante Lydia insinuait pratiquement que les Vandales — ou du moins les hommes parmi eux — n’étaient qu’une bande de bêtes lubriques. La tension monta ; nombre de Vandales se sentirent légèrement offensés, mais le major Verle fit rapidement signe à ses hommes de se calmer.
« Nous avons préparé un banquet somptueux pour votre arrivée. Veuillez me suivre jusqu’à la salle à manger. »
Les filles de la frontière avancèrent sans un mot, accordant à peine un regard aux autres Vandales. On aurait dit qu’aucun d’eux ne méritait leur respect.