Chapitre 636
Ves avait tendance à se laisser dévorer par ses obsessions dès qu’il se consacrait à un projet d’envergure. Cela se manifestait surtout lorsqu’il commençait à concevoir un mécha, virtuel ou physique. Il faisait abstraction de tout le reste pour résoudre les problèmes qui se présentaient à lui. Il aimait ces moments, car il avait l’impression d’accomplir sa vocation.
Pour l’heure, sa dernière obsession concernait la technologie furtive. La crainte de voir ses ennemis s’en servir, ainsi que l’idée de la maîtriser à ses propres fins, l’avaient engagé sur une voie sans retour. Il pouvait interrompre ses recherches et les mettre de côté quelque temps, mais il ne serait jamais vraiment satisfait tant qu’il n’aurait pas atteint le but promis.
De retour dans son bureau, Ves s’assit derrière son bureau et déverrouilla le tiroir du haut. Deux appareils rudimentaires, chacun de la taille d’une main, y reposaient. Il les récupéra et les posa sur son bureau.
Ves eut un sourire en coin en contemplant le fruit de son travail de ces derniers jours.
Il s’était donné beaucoup de mal pour fabriquer ces deux appareils. Il avait passé des heures à adapter leurs capacités afin de leur donner un format compact et facile à transporter.
Il appuya sur le bouton d’activation du premier appareil. Une horrible sensation de crépitement électrique l’envahit, et la projection de son terminal se brouilla avant de s’éteindre complètement. Quand Ves tenta d’activer son communicateur, son bracelet fit comme s’il était totalement hors service.
« Il fonctionne toujours. » Il marmonna ces mots et appuya sur un autre bouton pour l’éteindre.
Cet appareil était une création ingénieuse de Ves. Inspiré par le brouilleur de Calabast, il avait voulu fabriquer quelque chose de semblable. Il avait été stupéfait par l’efficacité de l’appareil original, malgré son format compact.
Cela l’avait conduit à fabriquer son premier brouilleur artisanal. Ves avait parcouru plusieurs documents techniques de la base de données centrale pour y puiser son inspiration. Même s’il n’avait eu accès qu’aux spécifications techniques de modules de brouillage conçus pour des méchas, il était parvenu à en déduire les principes grâce à ses connaissances préalables.
Une fois ces principes compris, il ne lui avait pas été difficile de concevoir une imitation adaptée aux humains. Il obtint ainsi un brouilleur fonctionnel, plus petit, mais bien moins puissant que l’original. Il pouvait bloquer efficacement toutes sortes de signaux dans un rayon de quelques mètres.
C’était un premier essai acceptable. Il était loin d’égaler le brouilleur plus perfectionné de Calabast, mais il faisait tout de même l’affaire. Ves ne doutait pas de pouvoir améliorer son prototype et le rendre plus petit et plus performant s’il consacrait assez de temps au projet.
« Cela dit, ce n’est pas le seul projet qui m’occupe l’esprit. »
Le brouilleur était utile, mais l’appareil qu’il avait créé ensuite lui serait bien plus précieux. Il remit soigneusement le brouilleur dans le tiroir et plaça le second appareil au centre de son bureau. Il appuya sur son bouton d’activation, et ses composants de surface se déployèrent pour former un réseau d’antennes.
Une autre vague le traversa. Comparée à la sensation désagréable d’une décharge d’électricité statique, celle-ci était plus subtile. Le second appareil n’était pas censé perturber les signaux et les transmissions.
Il devait plutôt détecter les présences invisibles.
Ves se leva et sortit son multiscanner de sa ceinture à outils. Il l’alluma et le pointa vers son nouvel appareil. Il commença par le diriger droit devant l’appareil activé, puis recula lentement jusqu’à ce que son dos heurte la cloison du compartiment.
« Bon sang. C’est pire que la dernière fois. »
Cela signifiait que son second appareil s’était dégradé à cause de sa fabrication bâclée. Après avoir étudié les relevés de son multiscanner, il estima sa portée effective à cinq mètres tout au plus.
« Cinq mètres de portée effective pour détecter la furtivité. C’est mieux que rien, mais ça ne m’aidera pas si un infiltré me vise de loin. »
Le second appareil était sa tentative de fabriquer un détecteur de furtivité compact, de taille humaine. Le réseau de capteurs original, conçu pour les méchas, était déjà fragile et capricieux. Le réduire d’au moins deux ordres de grandeur avait entraîné bien des complications. Sa portée effective était passée de milliers de kilomètres à quelques mètres à peine.
Le principal problème de ces appareils était leur alimentation bien trop faible. Les modules plus imposants, conçus pour les méchas, pouvaient puiser à tout moment dans l’alimentation centrale de leur mécha. Ces objets portatifs ne le pouvaient pas : Ves n’avait pas l’habitude de se promener avec un réacteur portable.
Il avait dû fabriquer des batteries pour alimenter les appareils, mais la puissance qu’elles fournissaient était dérisoire face aux besoins.
Sans batteries plus performantes, Ves ne pourrait pas améliorer les capacités de ses deux dernières créations.
« Ce n’est pas grave. Après quelques améliorations, ils seront suffisamment bons pour trouver une place permanente sur ma ceinture à outils. »
Il poursuivit ces projets personnels tout en réfléchissant à la manière de reconstruire une navette furtive. Comparé au défi que représentaient la fabrication d’un brouilleur et d’un détecteur de furtivité, comprendre les principes de la technologie furtive était une tâche autrement plus ardue.
Le chef ingénieur avait raison de douter de la faisabilité du projet. Tous deux croulaient sous le travail, et consacrer autant de leurs rares heures libres à ce rêve chimérique n’était peut-être pas la meilleure façon d’employer leur temps.
Ves s’en moquait.
« Les concepteurs de méchas et les techniciens n’ont plus besoin que je leur tienne la main. »
Il était vrai qu’il pouvait toujours résoudre les problèmes qui donnaient du fil à retordre aux autres, mais ils devaient apprendre à se débrouiller seuls. Ves s’en remettait de plus en plus à la délégation pour les tâches routinières. Il était devenu habile à discerner les problèmes qui exigeaient son attention personnelle de ceux qu’il pouvait laisser à ses subordonnés.
En déléguant suffisamment, il pouvait facilement dégager des créneaux dans son emploi du temps pour ses projets personnels.
« Il me faudra certainement beaucoup de temps pour comprendre comment construire une navette furtive. »
Il avait déjà travaillé avec une forme primitive de technologie furtive, ce qui lui était utile. Certains de ses anciens modèles de méchas virtuels intégraient des exemples bien réels de blindage furtif. À l’époque, les principes derrière cette technologie étaient rudimentaires, mais à la portée de n’importe quel Concepteur de méchas apprenti.
Des siècles de progrès et de perfectionnements incessants avaient relégué ces applications rudimentaires de la technologie furtive au rang d’antiquités. L’écart entre les anciennes et les modernes était aussi grand qu’entre une calèche et une voiture volante contemporaine.
« Le saut est trop grand. »
Si l’évolution avait été plus lente ou plus progressive, Ves aurait pu s’appuyer sur ses anciennes connaissances pour élaborer un nouveau cadre théorique. Mais c’était impossible, à présent. Les différences entre les générations étaient si vastes qu’il s’agissait presque d’un nouveau domaine de recherche.
La technologie furtive moderne ne se contentait pas de tromper la vue et l’ouïe. Elle pouvait supprimer une gamme bien plus étendue de signaux dans le spectre électromagnétique. Elle pouvait bloquer le son et les vibrations. Elle pouvait contrer les capteurs gravitiques, en trompant en quelque sorte jusqu’à la gravité elle-même, dans une certaine mesure.
« Dissimuler un mécha ou une navette de plusieurs tonnes aux puissants capteurs et scanners ne se fait pas d’un claquement de doigts. Il faut une sacrée dose d’ingéniosité et une collaboration entre plusieurs disciplines pour trouver une solution qui fonctionne vraiment sur des méchas. »
Les difficultés techniques à surmonter pour mettre au point une technologie furtive fonctionnelle suffisaient à remplir la mémoire d’une puce de données.
Heureusement, les équipes de récupération avaient ramené des débris des navettes furtives. Même si aucun composant n’était intact, Ves pouvait toujours en analyser la composition et déduire les principes sous-jacents à partir de ce qui en restait.
C’était comme s’il possédait un manuel crypté sur la technologie furtive. En déchiffrer le code exigerait beaucoup de travail, mais ce serait infiniment plus facile que de réinventer l’un des systèmes les plus complexes qu’il ait jamais rencontrés.
En enrôlant le chef Avanaeon comme assistant à son insu, Ves pouvait tirer parti de ses connaissances considérables. Avec davantage d’esprits au travail, le décryptage avancerait bien plus vite.
Son objectif ultime n’était pas de construire une navette furtive fonctionnelle. Ses ambitions allaient bien au-delà. Même si la technologie furtive était une connaissance réglementée, qui pourrait lui reprocher de l’avoir comprise sans l’aide de personne ?
Une fois que le Corps des Méchas l’aurait libéré de ses obligations, Ves pourrait enfin tirer parti de ses découvertes.
Un seul obstacle se dressait sur sa route.
« La technologie furtive est interdite dans presque tous les États. Seuls les agents de l’État ont le droit de porter des combinaisons furtives ou de piloter des appareils furtifs. »
En somme, il ne pouvait ni exhiber ses créations furtives ni les mettre sur le marché.
« Peu importe. Je peux toujours fabriquer quelques méchas et les confier aux Avatars du Mythe. »
Développer les Avatars du Mythe, les renforcer et accroître leurs effectifs figurerait parmi ses priorités absolues dès son retour à la vie civile. Ves devait reconnaître qu’il avait été séduit par la puissance des Vandales flagrants. Le régiment de méchas échappait à bien des problèmes qui pouvaient entraver une unité ordinaire, rien que grâce à son statut et à sa force réelle.
Ves aspirait désormais à posséder la même puissance ! Avec des centaines de méchas terrestres et spatiaux à sa disposition, presque personne, dans la République Lumineuse, ne pourrait le menacer ! Constituer une force secrète de méchas assassins lui permettrait également de passer à l’offensive sans subir de trop lourdes représailles.
« Ça fait du bien de riposter, pour une fois. »
À la réflexion, il serait peut-être préférable d’affecter ses méchas furtifs à une autre force. Les Avatars du Mythe avaient pour mission d’attirer l’attention et de montrer à la galaxie ce dont ses produits étaient capables lorsqu’on les utilisait à leur plein potentiel.
Les méchas furtifs étaient plus efficaces dans l’ombre. Les rattacher à une unité publique comme les Avatars du Mythe nuirait à leur efficacité. Tous ses ennemis les verraient venir.
« Il va falloir que je fonde une autre unité. Le mieux serait que personne ne puisse la relier à mon identité. Peut-être qu’elle pourrait même se faire passer pour des pirates ou quelque chose du genre. »
Ves pourrait se servir de cette unité clandestine pour accomplir ses basses besognes. Quiconque atteignait les hautes sphères du pouvoir finissait inévitablement par se faire des ennemis. Il n’avait pas oublié ses anciens amis comme Michael Dumont, Vincent Ricklin et le reste de sa famille méprisante.
Autrefois, il avait craint leur pouvoir et leur influence. Sans relations et incapable de mobiliser autant de ressources, Ves n’avait eu d’autre choix que de se laisser malmener par eux.
Tout cela changerait lorsqu’il aurait constitué sa propre force d’assassins et de saboteurs. Recruter des pilotes de mécha compétents et dignes de confiance restait un problème de taille, mais disposer des méchas lui ouvrait au moins la voie.
« Ce serait parfait si je pouvais recruter des vétérans parmi les Vandales flagrants. »
Cet espoir resterait inassouvi.
« Il va falloir que je recrute des pilotes de mécha loyaux par un autre moyen. »
D’autres y étaient parvenus ; qu’est-ce qui empêchait Ves d’en faire autant ? Il lui faudrait probablement demander de l’aide à quelqu’un, ou compter sur le Système pour trouver lui-même une solution.
Tous ces projets pouvaient sembler fantaisistes, mais Ves nourrissait un autre dessein en les élaborant. Après avoir découvert une partie des réseaux clandestins qui gouvernaient la société depuis l’ombre, il ne les voyait plus comme un abîme terrifiant et incompréhensible.
Il commença à nourrir l’ambition de pénétrer dans la Faille Nyxienne. Il voulait résoudre une question qui dormait depuis longtemps dans son esprit.
Il voulait retrouver son père, traqué par ses ennemis, et obtenir des réponses de sa bouche. Ves en mourait d’envie. Au sujet du Système. De ce qui était arrivé à sa mère. De la conspiration dans laquelle son père s’était retrouvé impliqué. Plus que tout, Ves voulait dissiper son ignorance et venir en aide à ses parents.
« Mon père veut que je l’oublie et que je vive pour moi-même, mais comment le pourrais-je ? »