Chapitre 628
La flotte des Vandales surgit à la périphérie du système de Remoss dans un éclair. Impossible de dissimuler les transitions supraluminiques : leur arrivée faisait onduler l’espace gravitationnel.
« Sondez l’espace alentour, ordonna le major Verle d’un ton ferme. Lancez les méchas de patrouille et sécurisez le périmètre. Si quelque chose se cache dans les parages, je veux le savoir avant même que ça arrive ! »
« Oui, monsieur ! »
L’officier responsable des capteurs mit en œuvre un dispositif préparé à l’avance. Tandis que les vaisseaux de la force opérationnelle se remettaient de leur traversée supraluminique, un grand nombre d’Inheritors décollèrent de leurs hangars.
Certains n’avaient pas été retouchés depuis que les Vandales les avaient récupérés auprès des ateliers de réparation. Les techniciens en méchas n’avaient eu le temps d’améliorer les réseaux de capteurs que de quelques Inheritors.
Cette petite modification suffisait néanmoins à faire la différence.
« Nous avons détecté une capsule de capteurs passive à plusieurs secondes-lumière, dans le système ! »
« Abattez-la ! »
« Monsieur, vu sa position, cette capsule de capteurs appartient probablement à la flotte de garnison locale. »
« Abattez-la quand même, répéta le major Verle en lançant un regard menaçant à l’officier des capteurs, qui avait osé le contredire. Les Reinaldais sont aussi retors que les autres. Je ne veux pas que qui que ce soit reçoive des données actualisées sur nos mouvements. »
Un tir laser précis détruisit la capsule de capteurs au loin. Il était difficile d’abattre une cible aussi éloignée quand elle se déplaçait, mais celle-ci n’avait aucune mobilité. Aussi immobile qu’un morceau de roche flottant en orbite autour du soleil, sa trajectoire était facile à prévoir.
Quelques secondes s’écoulèrent tandis que les capteurs des vaisseaux et des méchas analysaient les environs sur un périmètre de plus en plus large.
« Nous avons détecté plusieurs flottes inconnues ! L’une a été identifiée comme celle des Maîtres du Combat ! Une autre s’identifie comme celle des Épéistes de Lydia. La troisième affirme appartenir aux Emprisonnés ! »
Ils s’attendaient à voir les deux premières flottes. Pas à trouver les Emprisonnés ici !
« Cette bande de Roppongans ! » s’écria Verle en abattant le poing sur son accoudoir. « Tactique, analysez leurs mouvements. Dites-moi ce qu’ils font ici ! »
Lorsque les différentes factions impliquées dans l’assaut du spatioport avaient quitté le système de Harkensen, elles étaient censées être parties chacune de leur côté. Et voilà que quatre d’entre elles s’étaient retrouvées par hasard dans le système de Remoss !
Pire encore, puisqu’elles avaient toutes sauté depuis le même point de départ et émergé au même endroit, les flottes se trouvaient à une encablure les unes des autres. Cela représentait encore des milliers de kilomètres, en valeur absolue, mais il ne leur faudrait que quelques heures pour combler la distance — à condition qu’une flotte tente de s’enfuir à toute vitesse.
Depuis son siège d’observation dans le centre de commandement, Ves suivait la situation. À ce stade, il ne pouvait guère apporter son aide, mais les préparatifs qu’il avait élaborés à l’avance portaient déjà leurs fruits. Ses analyses des méchas ennemis ne seraient que d’une utilité limitée : les Maîtres du Combat avaient tendance à utiliser des méchas de grande qualité, dotés de défenses polyvalentes.
Les concepteurs et les techniciens de méchas contribuaient autant à une bataille que les pilotes. Les deux premiers faisaient la différence avant même le début des combats. Les derniers contribuaient à la victoire une fois les hostilités engagées.
Ainsi, même si sa présence n’était pas vraiment utile, Ves avait tout de même gagné le droit d’assister à la bataille depuis le centre de commandement.
La présence des Emprisonnés pouvait toutefois changer la donne. Les Vandales s’étaient bien renseignés sur les Maîtres du Combat, mais ils ne pouvaient pas en dire autant des Emprisonnés. Ves consulta aussitôt toutes les bribes d’informations disponibles sur cette bande.
Les quelques rapports de la base de données centrale les décrivaient comme une force criminelle majeure de la Principauté de Roppo. Les gouvernements de Roppo et de Reinald entretenaient des liens étroits, car ils faisaient tous deux partie de l’Alliance de la Feuille Gelée. On ne pouvait pas en dire autant de leurs milieux criminels.
De manière générale, les gangs de Reinald exerçaient une grande influence dans la région. L’immense volume d’affaires et de commerce de la République avait renforcé les gangs et les pirates qui contrôlaient les marchés souterrains. Ils étaient devenus des brutes qui n’hésitaient pas à faire étalage de leur pouvoir.
Ce détail expliquait aussitôt pourquoi la flotte des Roppongans avait adopté une position défensive face aux Épéistes soutenues par Reinald. Leurs alliés officiels avaient beau être les mêmes, leurs factions étaient bel et bien rivales.
L’officier des communications prit la parole. « La commandante Lydia nous appelle ! Souhaitez-vous accepter sa demande de communication, monsieur ? »
Le major Verle soupira. « Acceptez son appel, mais transférez-le sur ma console. Je vais lui parler en privé. »
Un écran de confidentialité se déploya autour du fauteuil de commandement du major. Personne ne pouvait écouter leur conversation sans disposer d’un appareil d’écoute de haute technologie.
Ves aurait vraiment voulu savoir ce que les deux commandants allaient se dire. De toute évidence, ils ne s’étaient pas attendus à ce que les Emprisonnés se joignent à eux.
Il retourna aux archives et chercha à comprendre leur doctrine de combat. En tant que gang contrôlant une grande partie de la Principauté, ils privilégiaient leurs méchas terrestres aux méchas spatiaux. Ils n’avaient toutefois pas négligé ces derniers pour autant.
Alors que les Maîtres du Combat misaient tout sur des méchas lourdement blindés, les Roppongans avaient fondé leur doctrine spatiale sur des attaques éclairs. Ils déployaient de nombreux méchas à moyenne et longue portée, peu résistants, mais capables de se déplacer rapidement dans l’espace.
« À y regarder de plus près, les Maîtres du Combat ont imité la doctrine de Venidse, tandis que les Emprisonnés se sont inspirés de celle de Klein. »
Les légions de méchas lâches du duché de Klein faisaient peut-être rire le Royaume, mais elles étaient infernales à affronter dans certaines circonstances. Les Épéistes de Lydia, autrefois alliées des Vandales flagrants, consacraient la plupart de leurs ressources à déployer des méchas de mêlée.
Même un imbécile savait qu’envoyer des méchas de mêlée contre une force de méchas à distance bien préparée était une mauvaise idée. Les Épéistes risquaient de perdre au moins la moitié de leurs méchas avant que leurs premiers bretteurs ne parviennent au contact. Et, pour ne rien arranger, les Emprisonnés avaient acquis une grande expérience de la tactique consistant à harceler leurs ennemis en tournant autour d’eux.
Le style de combat perfectionné par les Emprisonnés était l’antithèse des idéaux des Roppongans, obsédés par l’honneur. Nombre de leurs élites s’entraînaient sans relâche pour maîtriser les armes de mêlée conçues pour les méchas. L’épée restait, de loin, leur arme de prédilection.
Les Emprisonnés avaient donc beaucoup d’expérience dans la lutte contre les méchas bretteurs. Pour un gang criminel en perpétuelle contradiction avec ses rivaux roppongans, il était pratiquement indispensable de trouver des moyens de contrer les méchas de mêlée. Comme une grande partie de ses membres était composée de Roppongans ayant rejeté la société étouffante de leur État, ils avaient adopté les méchas de combat à distance sans hésiter.
Ves fronça légèrement les sourcils. « La doctrine des Maîtres du Combat contre celle des Vandales flagrants. Les méthodes habituelles des Épéistes de Lydia ne fonctionneront pas contre les Emprisonnés. »
La situation était désastreuse. Ves avait déjà subi plusieurs fois les conséquences d’une confrontation défavorable. Il n’avait qu’à repenser à la bataille contre plusieurs compagnies de méchas des Météores Givrées pour se rappeler le prix que pouvait payer le camp désavantagé.
« Nous ne pouvons compter que sur d’autres avantages si nous voulons l’emporter. »
Un peu plus tard, le major Verle termina sa conversation avec la commandante Lydia. La projection de la commandante pirate balaya du regard tout le centre de commandement du Bouclier d’Hispania, puis s’éteignit.
« La commandante Lydia m’a informé que les Emprisonnés étaient de “vieilles connaissances” de ses Épéistes, annonça-t-il à l’équipage. Ni elle ni moi n’avons la moindre indication qu’ils se soient entendus avec les Maîtres du Combat, mais nous devons nous attendre au pire. Sauf ordre contraire, nous traiterons la flotte des Emprisonnés comme hostile. »
Sur la carte centrale de l’espace local, les icônes représentant les vaisseaux des Emprisonnés prirent une inquiétante teinte rouge.
Pour l’instant, leur dispersion aléatoire à la sortie du supraluminique avait placé chaque flotte à au moins une heure des autres. Aucune ne se trouvait assez près pour lancer une attaque surprise. Si l’une d’elles avait des intentions hostiles, il lui faudrait d’abord se rapprocher de ses cibles. Chacun pourrait voir l’attaque arriver des heures à l’avance.
« Monsieur, nos capteurs détectent un mouvement chez les Maîtres du Combat et les Emprisonnés ! Ils convergent l’un vers l’autre tout en augmentant la distance qui les sépare de nous et de la flotte des Épéistes ! »
Rattraper une flotte en fuite prendrait des heures, mais deux flottes pouvaient se rejoindre bien plus vite ! Les Vandales et les Épéistes n’avaient aucun moyen d’empêcher leurs ennemis de s’allier à temps !
Le major Verle s’était déjà résigné à cette éventualité. « Veuillez prévenir le Capitaine Rakeshir de mettre les gaz, lui aussi. Puisque les Maîtres du Combat et les Emprisonnés ont décidé d’unir leurs forces, faisons de même avec les Épéistes. Nous aviserons ensuite. »
Le Bouclier d’Hispania et les autres vaisseaux des Vandales grondèrent lorsque leurs propulseurs s’allumèrent. Ils mirent le cap à toute vitesse sur les vaisseaux des Épéistes. La manœuvre ne prendrait pas trop de temps.
Pour l’heure, le rapport de force penchait en faveur de leurs adversaires. Les Vandales flagrants s’étaient rendus dans le système de Remoss pour rattraper les Maîtres du Combat. Ils avaient entraîné les Épéistes de Lydia pour s’assurer la victoire, mais leur avantage s’était évaporé dès que les Maîtres du Combat avaient appelé un allié à la rescousse.
« Monsieur Larkinson, j’imagine que vous avez étudié la composition des forces des Emprisonnés. Dites-moi à quoi nous avons affaire et quelles sont nos chances de vaincre la force ennemie réunie. »
Ves prit un instant pour rassembler ses idées. Il n’avait pas consacré assez de temps à comprendre les Emprisonnés, mais ils n’avaient pas le loisir de s’éterniser.
« Les Emprisonnés combattent comme les légions de méchas de Klein. Ils déploient surtout des méchas de combat à distance, rapides et agiles, capables d’abattre leurs adversaires à distance. Cela vaut aussi bien pour leurs unités spatiales que pour leurs unités terrestres, capitaine. »
Il expliqua rapidement les origines de cette évolution, précisant que les Emprisonnés ne combattaient pas comme une faction roppongane orthodoxe. Beaucoup de Vandales devaient se faire à cette idée, car les pilotes de méchas de la Principauté de Roppo avaient la réputation d’être obsédés par les épées.
« Je vois. » Verle fronça les sourcils. Il comprenait mieux que quiconque, parmi les Vandales, les difficultés auxquelles se heurtaient les Épéistes. « En faisant abstraction des Épéistes et des Maîtres du Combat, comment évaluez-vous nos chances contre les Emprisonnés ? »
« Ce n’est pas si mauvais, monsieur. » Un rare sourire éclaira le visage de Ves. Ils avaient tous besoin d’une bonne nouvelle. « Les pilotes des Emprisonnés sont très motivés, mais ils sont loin d’être des élites. Comme dans les autres gangs, leur niveau moyen est inférieur à la moyenne.
« Même si les Emprisonnés sont une force avec laquelle il faut compter chez eux, les pilotes de méchas talentueux peuvent trouver de meilleures perspectives de carrière. En résumé, la plupart de leurs méchas sont des méchas spatiaux de première ligne. »
Autrement dit, les pilotes des Emprisonnés livraient leurs batailles à bord des méchas les plus rudimentaires qui soient. Les méchas de première ligne pouvaient être redoutables dans les bonnes circonstances, mais leur armement fixe et leur fabrication bon marché les rendaient peu polyvalents.
« Les méchas des Emprisonnés sont rapides. Dans des conditions optimales, ils peuvent semer nos Hellcats et nos autres méchas moyens, poursuivit Ves. Mais même leurs méchas les plus légers ne peuvent distancer nos Inheritors. Nos escarmoucheurs peuvent réduire la distance à une assez bonne allure, même s’ils devront supporter plusieurs minutes de tirs laser précis.
« Comme ils misent sur leur supériorité à moyenne et longue portée, ils utilisent surtout des lasers, moins efficaces que les projectiles cinétiques ou balistiques pour percer le blindage d’un Inheritor. »
Quelques Vandales, dans le centre de commandement, sourirent. Tant qu’ils affronteraient les Emprisonnés, les Vandales pourraient exploiter leurs avantages naturels et réduire la menace qu’ils faisaient peser sur les Épéistes.
Il leur suffisait de manœuvrer leurs unités pour tirer parti de cette confrontation favorable.