Chapitre 627
Le chef technicien Haine, le chef ingénieur Avanaeon et le lieutenant-commandant Soapstone se retrouvèrent dans leur repaire habituel, même s’ils avaient eu bien du mal à dégager du temps. La bataille imminente obligeait chaque Vandal à profiter au maximum des quelques heures qui leur restaient.
Ves se trouvait lui aussi dans le salon improvisé. Tous les quatre jouèrent à leur partie habituelle de Pirate Empires. Ce jeu de plateau semi-virtuel agrémentait l’essor de leurs quatre factions respectives de figurines au réalisme saisissant et d’une musique mélodramatique.
Le chef Haine dirigeait ses pirates de prédilection. Le chef ingénieur Avanaeon opta pour sa bande habituelle de mercenaires d’élite, tandis que Soapstone changea de stratégie et choisit, elle aussi, des pirates.
Contrairement à Haine, qui misait sur la croissance exponentielle de son gang de pirates en s’appuyant sur son charisme, Soapstone préférait conclure des alliances avec des gangs rivaux. La stratégie de l’officière logistique était inédite, mais elle fonctionnait plutôt bien : en les appâtant avec des avantages matériels, elle limitait la traîtrise inhérente aux gangs de pirates.
Leurs gangs de pirates ne pouvaient pas être plus différents. Haine avait pratiquement bâti un culte de la personnalité autour de son rôle de commandante pirate, tandis que Soapstone s’effaçait au second plan, devenant l’ombre discrète qui tirait les ficelles d’une coalition de gangs pirates.
Les deux joueuses s’affrontaient directement, et leurs conflits s’envenimèrent tant que Ves et Avanaeon purent paisiblement piller le reste de la carte.
Quant à Ves, il avait lui aussi changé de style. Il testait une faction uniquement disponible dans une extension.
« Je déteste avoir à vous l’annoncer, mesdemoiselles, mais le concepteur en chef est hors de contrôle ! Dans vingt tours, il va renverser les dirigeants de toute une province ! » prévint Avanaeon.
Haine et Soapstone détournèrent leur attention de leur querelle. Ves avait fait profil bas jusque-là, consacrant l’essentiel de son temps à piller des usines pour récupérer des méchas et de l’équipement, tout en formant les volontaires désireux de se battre pour sa cause.
Tout cela paraissait ennuyeux comparé aux coups d’éclat de ses camarades, mais à présent qu’il avait tout combiné à ses manœuvres les plus récentes, sa véritable puissance ne pouvait plus rester cachée.
Haine s’étrangla en avalant une gorgée. « Putain, Ves, les mouvements rebelles sont complètement pétés dans ce jeu ! Je dois me démener pour recruter de nouveaux pirates, alors que toi, tu n’as qu’à t’asseoir et à ramasser tous les pigeons qui adhèrent à ta cause débile ! »
Ves rit en voyant son plan se mettre en place. « Ce n’est pas ma faute si le gouvernement est dirigé par une bande d’imbéciles. Ils ne sont pas assez souples pour s’adapter à mes changements. »
Pirate Empires était un jeu de plateau qui simulait la gestion de diverses factions et organisations aux confins de l’espace. Il permettait au commun des mortels d’incarner quelqu’un disposant d’un pouvoir considérable. Même si le jeu n’avait pas grand-chose à voir avec la réalité, Ves trouvait tout de même utile de se familiariser avec le mode de pensée des différents chefs de faction.
En jouant un mouvement rebelle, Ves évoluait principalement sur un terrain différent de celui des autres joueurs. Le but des rebelles était de prendre le contrôle de la province. S’il parvenait à atteindre cet objectif difficile, tous les méchas militaires de la province seraient à sa disposition.
Même si le jeu limitait le nombre de méchas qu’il était possible de retirer de leurs garnisons, ces forces suffiraient à écraser n’importe quel joueur. Seuls les meilleurs, dotés de vaisseaux et de méchas de fin de partie, avaient une chance de survivre à un tel assaut.
« Mais ça ne va pas être facile d’en arriver là. »
Les mouvements rebelles démarraient modestement, dans la misère. Avec des fanatiques inexpérimentés comme fantassins et une simple liasse de billets pour fonds de départ, leurs commandants devaient bâtir leur mouvement étape par étape. Chaque raid devait non seulement inspirer la population locale, mais aussi rapporter de l’argent.
Durant cette lutte sans fin pour obtenir davantage de fonds et de recrues, le gouvernement provincial ne restait pas les bras croisés. Plus le mouvement rebelle prenait de l’ampleur, plus le gouvernement ripostait. Des unités antiterroristes d’élite traquaient sans relâche ses cellules et confisquaient ses caches de ravitaillement. Pour survivre à ce harcèlement constant, Ves devait apprendre à bien gérer les risques.
Il allait forcément perdre des hommes, de l’équipement et de l’argent. Il devait simplement faire en sorte que le mouvement rebelle continue de croître, afin qu’il puisse absorber ces pertes sans difficulté.
Les gains comme les pertes dépendaient du hasard.
Une partie pouvait se dérouler à merveille. Les forces antiterroristes ne parvenaient alors qu’à détruire quelques cellules sans importance, tandis que le mouvement rebelle prenait une installation après l’autre.
Mais la partie suivante pouvait lui être catastrophique. Ses cellules clés se faisaient traquer les unes après les autres, tandis que ses raids se heurtaient à une résistance acharnée. Des traîtres apparaissaient dans ses rangs et révélaient l’emplacement de ses caches de ravitaillement ou, pire encore, faisaient sécession pour créer un mouvement dissident qui rivalisait directement avec le mouvement d’origine !
L’intervention d’un joueur rival pouvait facilement faire pencher la balance contre lui. Par exemple, le corps de mercenaires d’élite d’Avanaeon avait constitué une force redoutable, articulée autour d’excellents vaisseaux porte-méchas et d’une petite compagnie de méchas, mais de grande qualité. Ce corps pouvait très bien accepter un contrat pour traquer les moyens spatiaux du mouvement rebelle.
Sans vaisseaux, les cellules rebelles ne pouvaient pas se prêter main-forte. Ves ne pouvait pas non plus échanger ses gains contre des fonds et de l’équipement supplémentaires.
Mais il était trop tard, à présent. Ves avait discrètement franchi la période la plus difficile de tout mouvement rebelle. Ses forces comptaient désormais des centaines de méchas spatiaux et terrestres. Même si ses méchas étaient répartis dans plus d’une douzaine de cellules, il lui suffisait de les rassembler pour former une force cohérente et pouvoir briguer la capitale provinciale !
« Tss ! » cracha Soapstone. « Ma coalition de pirates a acquis une trop mauvaise réputation. Les patrouilles frontalières abattraient mes pirates si je les envoyais dans l’espace civilisé. »
Les pirates du chef Haine souffraient du même problème. Aucune des deux n’avait suivi la voie des Épéistes de Lydia. Sans le moindre soutien de l’espace civilisé prêt à se porter garant de leur bonne conduite, elles étaient pratiquement certaines d’être traquées par des régiments de méchas militaires ou plusieurs corps de mercenaires sous contrat.
Seuls les mercenaires d’Avanaeon avaient les moyens de freiner l’élan de Ves, mais ils étaient eux-mêmes liés par un contrat à long terme. C’était la raison pour laquelle Avanaeon l’avait interpellé. S’il rompait sa mission en cours, son corps de mercenaires écoperait d’une tache noire à son dossier.
Pour un corps de mercenaires, une telle tache signifiait la fin des contrats lucratifs. Cela freinerait à coup sûr l’expansion des forces d’Avanaeon et l’écarterait de la course avant la fin de la partie.
En somme, aucun de ses rivaux n’intervint lorsque Ves appela son mouvement rebelle à se soulever !
Tandis que chacun s’occupait de ses affaires, Ves posa une question, en partie pour distraire les autres joueurs, mais aussi parce que c’était peut-être sa seule occasion d’obtenir une réponse.
« Savez-vous ce qui attend les Vandales après notre mission aux confins de l’espace ? »
Tous acquiescèrent. « D’après le patron, on sera envoyés à l’arrière. Fini les batailles rangées et les opérations à haut risque ! »
« Je ne serais pas aussi rassurée à ta place, Haine, prévint Soapstone. Si l’impasse sur le front tourne à l’avantage des Vésiens, le quartier général n’hésitera pas à revenir sur sa promesse. Ils auront besoin de méchas au front et ne se soucieront pas de leurs propres garanties. »
Son avertissement soulignait combien la guerre était imprévisible. À de nombreuses reprises, les Vésiens étaient parvenus à percer les lignes défensives de la République Lumineuse. Ils avaient ainsi pu s’enfoncer dans le territoire républicain. Dès qu’ils se rapprochaient suffisamment de Bentheim pour la menacer, le Corps des Méchas paniquait vraiment et sortait le grand jeu.
Ves reprit le fil de la conversation pour poser la vraie question qui le taraudait. « Verle m’a informé que je pourrais être réaffecté à ce moment-là. Apparemment, mes talents seraient gaspillés dans une unité d’arrière-garde. La seule chose qui me chiffonne, c’est qu’il reste beaucoup trop vague. Il refuse tout simplement de me dire où ils me muteront. L’un de vous peut-il m’éclairer ? »
L’officière logistique et les deux chefs échangèrent un regard. Cette réaction familière indiquait à Ves qu’ils n’ignoraient pas de quoi il retournait.
Finalement, le chef ingénieur prit la parole. « Je crois que nous savons où tu iras ensuite. Le problème, c’est qu’ils sont très à cheval sur la confidentialité. Ils n’apprécieraient pas d’apprendre que nous avons vendu la mèche. »
Après cela, ils gardèrent tous la bouche fermée. Peu importait combien Ves tentait de les faire parler, ils prenaient leurs devoirs au sérieux. C’était un secret trop important pour qu’ils le divulguent à la légère, même à un ami de longue date comme Ves.
« D’accord, j’ai compris. » Il soupira et renonça. Il passa à un autre sujet. « Que pensez-vous d’attaquer les Maîtres du Combat ? »
« Ça ne me plaît pas, répondit le chef Haine. Bien sûr, ce sont des Vésiens, mais le major veut les attaquer alors que nous venons à peine de quitter le Système de Harkensen. C’est comme provoquer les Reinaldais juste devant leur porte ! »
Le chef Avanaeon se rangea à l’avis du chef technicien. « Les Maîtres du Combat ne sont pas des rigolos. C’est vrai que nous pouvons les écraser en unissant nos forces à celles des Épéistes de Lydia, mais peut-on faire confiance à ces sorcières ? Après tout, ce sont des pirates. Qui nous dit qu’elles ne sont pas déjà de mèche avec les Maîtres du Combat et qu’elles attendent simplement qu’on tombe dans leur piège ? »
« Les Épéistes de Lydia n’ont pas beaucoup de trahisons à leur actif, ajouta Ves. Même si ce ne sont pas les gens les plus dignes de confiance, je ne crois pas qu’elles soient prêtes à poignarder un régiment de méchas militaires dans le dos. »
Il avait étudié leur histoire et, même si les archives étaient très lacunaires, elles avaient l’habitude de nouer des relations à long terme. Elles n’auraient pas pu survivre aussi longtemps aux confins de l’espace sans se lier d’amitié avec certains habitants du coin.
Le lieutenant-commandant Soapstone ajouta son propre avis. « Les Maîtres du Combat finiront par nous barrer la route, tôt ou tard. Il faut les éliminer, quoi qu’en pensent les autres. »
Parmi toutes les personnes présentes dans le salon, Ves savait avec certitude que Soapstone faisait partie du cercle rapproché. Elle seule savait vraiment pourquoi sa supérieure tenait tant à attaquer le corps de mercenaires venidsan.
« Même comme ça, je ne vois pas pourquoi les Épéistes de Lydia se joignent à nous, dit le chef Haine en se grattant la tête. À ma connaissance, elles n’ont aucun différend avec les Maîtres du Combat. Leur équipement coûte assez cher, mais elles peuvent gagner davantage en continuant à piller les expéditions de chasse au trésor comme elles en ont l’habitude. »
Personne ne sut expliquer ce point suspect. Personne, à part Soapstone, la seule initiée parmi eux. « Les Épéistes de Lydia prennent cette alliance au sérieux, tout comme nous. Notre coopération est très poussée. Elles nous ont déjà transmis des renseignements essentiels sur les confins de l’espace. Sans ces informations, notre force opérationnelle aurait facilement pu tomber sur un bastion pirate ou une colonie de sandmen.
Les confins de l’espace recelaient de nombreux dangers. La plupart des pirates y erraient de manière indépendante, mais les plus menaçants avaient atteint une envergure comparable à celle d’un petit État de troisième rang comme la République de Reinald.
Les sandmen extraterrestres constituaient une autre menace majeure pour les humains qui s’aventuraient dans la région. Ces formes de vie à base de silicates étaient pénibles à combattre. Le pire, c’était que presque personne ne tirait profit des affrontements contre les sandmen. Quand leurs constructions de sable explosaient, elles ne laissaient derrière elles que des particules de sable sans valeur.
« Les pirates nous ont-ils donné la moindre garantie qu’ils ne nous trahiront pas une fois que nous aurons quitté l’espace civilisé ? » demanda Ves avec insistance.
« Non, mais nous n’en avons pas besoin. Ils ont autant besoin de nous que nous d’eux. Tout s’éclaircira avec le temps. »
Ves avait obtenu la réponse qu’il cherchait. Un nouvel indice venait confirmer ses suppositions. Il soupira en silence et observa le jeu projeté sur la table. Les hauts responsables qui soutenaient les factions cherchant à récupérer les médicaments prolongeant la vie devaient jouer à leur propre version de Pirate Empires.
Au lieu de jouer avec des vies virtuelles, ils jouaient avec de véritables vies humaines.