Chapitre 622
Avec des milliers de transports, de navettes et quelques voitures volantes extravagantes, suréquipées et capables de grimper jusqu’à l’espace, les Reinaldais se retrouvèrent dans une nouvelle situation épineuse. Les méchas en patrouille en orbite tentèrent d’arrêter quelques navettes, mais dix autres leur passèrent sous le nez. Ils n’étaient tout simplement pas assez nombreux pour bloquer les appareils en fuite.
De l’autre côté de leur blocus, les vaisseaux qui attendaient l’arrivée de leurs associés depuis Harkensen I se rapprochaient toujours davantage. Certains appareils appartenant à diverses factions déployèrent même leurs méchas pour menacer ouvertement les Reinaldais !
Les vaisseaux et les méchas des Vandales flagrants se trouvaient eux aussi parmi eux. Toutes les factions bloquées à la surface de Harkensen I avaient des renforts qui les attendaient dans l’espace. Se mêlant à la foule des autres vaisseaux, ils patientèrent avec impatience pendant des jours, le temps que leurs employeurs, propriétaires, membres de faction et autres arrivent dans l’espace.
Ves se connecta au réseau galactique depuis son communicateur, tandis que le transport à bord duquel il se trouvait approchait de l’orbite basse. Il parcourut le portail d’actualités et constata que la plupart des publications s’étaient retournées contre les Reinaldais.
On dirait que les Honorés ne peuvent plus justifier leurs actes.
Certes, les Reinaldais ne pouvaient pas être tenus pour responsables. La plupart d’entre eux n’avaient fait qu’obéir aux ordres, et ils n’étaient même pas à l’origine de la majeure partie des violences. La faute en revenait entièrement aux terroristes qui avaient lancé une attaque surprise sur Harkensen I. En outre, les Vandales flagrants et les factions avec lesquelles ils s’étaient alliés méritaient eux aussi d’être condamnés pour avoir poussé tant de civils à la mort.
Le pire, dans cette succession d’événements, était que la plupart des gens ne découvriraient jamais la vérité derrière cette flambée de violence. Peut-être que, sur le moment, la majorité pensait que cet événement visait à s’en prendre au cœur vital du Système de Harkensen. Seule une poignée de personnes impliquées savait que les combats ne servaient pas seulement à botter le cul des Reinaldais.
« Des dizaines de millions de morts, déjà… et pour quoi ? Juste pour qu’un vieux débris retarde sa mort de quelques centaines d’années ? »
Les humains n’étaient jamais parvenus à percer le secret de l’immortalité. Ils avaient néanmoins réussi à obtenir ce qui s’en rapprochait le plus. Même si les traitements permettant de prolonger la vie étaient devenus d’un coût prohibitif, tant de puissants continuaient à courir après ce rêve lointain comme des canards.
L’espoir. Aussi ténu soit-il, on ne pouvait s’empêcher de s’y accrocher, même lorsqu’il vous brûlait les doigts.
Si tous ces vieillards puissants croyaient qu’il était impossible pour un humain de prolonger sa vie, ils auraient vieilli avec grâce et se seraient effacés pour laisser la génération suivante s’épanouir.
Pourtant, l’arrivée des traitements de longévité changea à jamais la manière dont l’humanité était gouvernée. Depuis que ces soins médicaux avaient vu le jour, les vieux débris n’avaient cessé de risquer leur fortune, leur pouvoir et leur héritage accumulés pour conserver l’espoir ténu de retarder leur mort. Tout ce qu’ils obtenaient devenait une monnaie qu’ils n’hésitaient pas à dépenser pour réaliser leur plus grand espoir.
« À quoi pensez-vous, monsieur Larkinson ? » demanda le Capitaine Orfan en le dévisageant avec méfiance.
Tous deux étaient assis face à face, près de la proue du transport. Les bancs rudimentaires étaient inconfortables, et Ves remua légèrement en cherchant une excuse. Il ne pouvait pas révéler le secret qui se cachait derrière le conflit secret.
« Je m’inquiète pour notre flotte, qui nous attend de l’autre côté du blocus, capitaine. J’imagine que les Reinaldais ne nous laisseront pas partir. Nous sommes l’un des principaux groupes responsables du massacre au spatioport de la Ville de Tecev. »
« Nous avons déjà prévu le coup. » Elle lui rendit son sourire. « Même si les Maîtres du Combat nous ont poignardés dans le dos en passant, ils devraient s’en tenir à notre accord s’ils savent ce qui est bon pour eux. Mais qu’est-ce qui se passe avec les Glorieux Chevaliers de l’Espace ? Un de leurs voyous aurait essayé de séduire une Épéiste, ou quoi ? »
« Je n’en sais rien. Je suis reconnaissant qu’ils n’aient pas décidé de s’en prendre à nous. Je ne sais pas pourquoi ils ont suscité autant d’hostilité, mais ça n’a rien à voir avec nous. »
Il mentait, bien sûr, mais le Capitaine Orfan n’avait pas besoin de le savoir. À en juger par ce qu’il avait vu jusqu’ici, elle ne semblait pas être dans le secret. Elle manquait de la retenue et de la discrétion nécessaires pour garder un secret aussi important.
« Je dois dire que les Spectres des Eaux ont mieux résisté à l’attaque surprise que je ne le pensais. Vous avez fait du très bon travail en remettant en état ces méchas amphibies. »
Ves sourit à ce compliment. « Je ne fais que mon travail. L’accès aux installations du chantier naval nous a beaucoup aidés. D’après ce que j’ai vu, les autres factions n’ont pas réussi à trouver d’ateliers. Les méchas des Maîtres du Combat ont l’air tellement minables qu’ils ont probablement dû les réparer sur le terrain. »
Bien qu’il eût plaisanté sur la robustesse des Spectres des Eaux, ces méchas amphibies avaient en partie été conçus pour combattre sous l’eau. Leur masse supplémentaire constituait un obstacle de taille, qui compliquait la tâche de ceux qui cherchaient à les éliminer rapidement.
Trois des Spectres des Eaux semblaient capables d’échanger des salves pendant au moins une minute. La fin rapide du WW-4 était un cas particulier, dû à une remise en état précipitée et inefficace.
« Hé hé, si vous n’aviez pas rendu ces Spectres des Eaux aussi résistants, les autres nous seraient aussi tombés dessus. Vous avez remarqué qu’on n’a jamais visé leurs transports, et vice versa ? Les uns comme les autres, on avait peur de tirer sur nos véhicules principaux. À la moindre faiblesse de notre part, les Maîtres du Combat nous auraient sauté dessus. Comme ça ne s’est pas produit, nous nous sommes tous les deux tenus en joue. »
« Dans ce cas, personne ne veut appuyer sur la détente. »
Les Vandales flagrants avaient affiché suffisamment de force pour dissuader les Maîtres du Combat d’intensifier l’affrontement. Les Vesiens n’étaient pas prêts à courir le risque d’une destruction mutuelle.
Un signal retentit. Il annonçait une action imminente.
« Nous allons franchir le blocus ! Préparez-vous, ça risque de secouer ! »
Le transport se mit à trembler et à tanguer lorsque ses propulseurs reçurent soudain une forte poussée de puissance. Le pilote aux commandes poussa résolument la propulsion de ce pauvre appareil jusqu’à ses limites !
Cette accélération supplémentaire mit les Reinaldais sous pression et réduisit le temps dont ils disposaient pour trouver une solution. De l’autre côté du blocus, la flotte vandale et les autres vaisseaux qui se trouvaient à l’extérieur commencèrent eux aussi à semer le trouble.
À coups de manœuvres trompeuses et d’incitations, plusieurs vaisseaux sans lien avec l’affaire se rapprochèrent. Les patrouilles reinaldaises tentèrent de les empêcher d’approcher de la planète, mais leurs avertissements semblaient manquer de poids.
« Arrêtez ! L’orbite de cette planète est une zone interdite ! »
« Allez vous faire voir, bande de porcs cupides ! Le commandant de mon corps est en route, et je ne vous laisserai pas l’abattre ! »
Si les Reinaldais avaient stationné davantage de méchas en orbite, ils auraient pu mieux s’y prendre. Mais ils n’avaient toujours pas réussi à démêler la confusion qui régnait dans leur chaîne de commandement. Les ordres divergeaient selon les commandants, et les simples soldats avaient adopté leur propre position sur la question.
Ainsi, lorsqu’on leur ordonna d’empêcher les vaisseaux de se rapprocher des petits appareils qui montaient de la surface, la majorité des Honorés se contenta de fanfaronner, sans toucher à la détente.
Certains Vandales à bord du transport clignèrent des yeux quand rien ne se produisit.
« Nous avions préparé un sacré feu d’artifice, dit le Capitaine Orfan d’un ton dépité. Quelques vaisseaux et navettes auraient explosé si les Reinaldais avaient voulu jouer les durs. »
Elle semblait sincèrement déçue de ne pas avoir eu l’occasion de semer davantage le chaos. Beaucoup d’autres Vandales partageaient ses sentiments. Ves se contenta de soupirer.
Les méchas en orbite s’étant écartés, les navettes se dirigèrent avec empressement vers leurs vaisseaux et rejoignirent leurs rangs. Les transports et les navettes des Vandales retrouvèrent sans difficulté le Bouclier d’Hispania, le Finmoth Regal et tous les autres vaisseaux de leur flotte.
Tous avaient été réparés dans les chantiers navals commerciaux en orbite autour de Harkensen III. Les chantiers avaient remplacé avec soin les blindages endommagés, effaçant ainsi toutes les cicatrices de leurs coques.
Les transports étaient trop grands pour pénétrer dans les hangars des porte-avions de combat. Ils durent se garer près de l’une des écoutilles des porte-avions, puis déployer une passerelle d’embarquement pour laisser entrer les Vandales.
Les conteneurs de fret que les Vandales avaient apportés durent être éjectés dans l’espace afin que d’autres navettes puissent les acheminer jusque dans les soutes des vaisseaux.
Ves songea aux infiltrés qui avaient peut-être été cachés dans les conteneurs. S’étaient-ils glissés dans l’espace à ce moment-là, ou comptaient-ils faire le voyage avec la flotte vandale ?
« J’espère que non. Ces types ne sont pas des amis. »
Il remonta avec soulagement à bord du Bouclier d’Hispania. Ce vieux vaisseau lui avait manqué. Le plan intérieur familier du porte-avions de combat lui revint en tête, et il se dirigea aussitôt vers le centre de commandement. Une fois arrivé, il s’installa à sa place habituelle d’observateur, regrettant seulement l’absence d’un assistant compétent.
« Monsieur Larkinson, heureux de vous revoir parmi nous, dit le major Verle. » Il avait l’air plutôt sombre. « Il faudra que je vous parle après que nous aurons géré cette crise. Vous et les autres qui avez fait les fous sur Harkensen I. Bon sang, nous avons juré de protéger nos citoyens, pas de les utiliser comme boucliers humains ! »
Personne n’aimait qu’on lui reproche d’avoir causé tant de pertes civiles. Surtout quand il s’agissait d’un acte délibéré.
Ves leva les mains, comme si Verle était un membre de la Garde planétaire. « Ça ne me plaît pas non plus, monsieur, mais le plan devait être exécuté, que ça nous plaise ou non. Il se passait quelque chose de très louche là-bas, et ça semble avoir poussé certaines personnes à l’extrême. »
Le major plissa les yeux. C’était une pique voilée à l’officier mécha.
« J’ai peut-être dirigé ma colère vers la mauvaise personne, reconnut Verle. Vous n’êtes pas celui qui est aux commandes. Il faudra que j’obtienne des réponses de quelqu’un d’autre. »
Le Capitaine Orfan passerait probablement un mauvais moment dans les jours à venir. En tant que principale décisionnaire sur le terrain, son leadership résolu lui avait valu les éloges de nombreux autres Vandales. Toutefois, son absence totale de scrupules avait entaché la réputation que les Vandales avaient durement acquise ces derniers mois.
Une fois leurs passagers récupérés, les vaisseaux quittèrent le système stellaire aussi vite que possible, sous la supervision des Reinaldais. Aucun mécha des Honorés ne tenta de les empêcher de décoller. Peut-être que les ordres contradictoires au sein de leur chaîne de commandement avaient déjà été réglés, car ils ne se livrèrent pas à des efforts inutiles.
Chaque faction impliquée dans la prise du spatioport de la Ville de Tecev se sépara des autres et partit de son côté. À l’exception des vaisseaux des Glorieux Chevaliers de l’Espace, toutes les autres factions se dirigèrent vers un point de Lagrange différent, tout en restant sur leurs gardes face à une réaction soudaine des Reinaldais ou de quiconque d’autre.
Ves ne se préoccupa pas de ces affaires. Il reprit son ancien travail et commença à dresser l’inventaire des méchas que les ateliers de réparation avaient remis en état avec tant de soin au cours des quatre dernières semaines. Un examen visuel des projections des méchas réparés révéla déjà quelques incohérences.
« Bon sang, ils ont bâclé le travail dès que je suis parti ! »
Pendant qu’il supervisait les réparations, les responsables s’étaient montrés plutôt appliqués et avaient répondu à ses attentes. Tout cela avait cessé lorsqu’il était parti visiter Harkensen III et Harkensen I. Les méchas n’avaient pas l’air endommagés, mais Ves allait assurément avoir fort à faire pour corriger les problèmes de qualité.
Après tout, puisque les Vandales venaient d’acheter un lot d’équipements pour méchas conçus pour les environnements à forte gravité, leur prochaine destination serait très probablement une Super-Terre ! Le moindre problème dans un mécha terrestre risquait de prendre des proportions catastrophiques dès que la gravité locale serait multipliée par cinq !
« On dirait que j’ai encore beaucoup de travail sur les bras. »