Chapitre 620
Les assaillants s’étaient déjà préparés psychologiquement à envoyer certains de leurs concitoyens à la mort. Chaque faction avait non seulement choisi parmi ses meilleurs pilotes de mécha ceux qui prendraient les commandes du maigre nombre de méchas récupérés, mais aussi sélectionné les plus impitoyables.
Aucun des pilotes de mécha qui ripostaient aux Reinaldais n’avait la moindre morale digne de ce nom ! Même s’ils estimaient que quelqu’un devait être tenu pour responsable, ils n’hésiteraient sûrement pas à rejeter toute la faute sur les Reinaldais !
C’était leur faute s’ils se défendaient !
Les faisceaux laser vrombissaient, tandis que divers projectiles martelaient l’air et le déchiraient au-dessus de la tête des civils sans défense. Aucun d’eux ne savait quoi faire, sinon continuer à courir vers le spatioport ! Pour l’instant, ils ne pouvaient que s’en remettre à la droiture des Reinaldais pour les sauver de ce massacre infernal !
Ves avait vu les Vandales faire preuve de bien des cruautés. Leur indifférence cruelle aux dommages collatéraux et leur volonté de jouer ainsi avec la vie de civils innocents le révoltaient. Après tout, parmi ces gens qui couraient pour sauver leur peau, il aurait pu y avoir lui-même ou quelqu’un de sa connaissance !
« Ça ne sert à rien de compatir avec ces civils », fit remarquer la Capitaine Orfan en levant les yeux de sa tablette de données. Elle avait remarqué son air bouleversé. « Rien ne les obligeait à se rassembler dans le parc tout à l’heure. »
Il secoua la tête, sans toutefois chercher à déterminer qui était vraiment responsable. « J’ai peur que tous ces sacrifices ne servent à rien. Combien de personnes sont déjà mortes à cause des dommages collatéraux ? Deux mille ? Cinq mille ? Peut-être que le chiffre a déjà dépassé les dix mille.
Je ne sais pas. Mais même après tant de morts, les Honorés ne reculent toujours pas. »
Ils avaient manifestement hésité pendant un long moment. Ves estima qu’ils avaient eu du mal à choisir entre repousser les assaillants et protéger la vie des visiteurs étrangers. Quelque chose avait dû les pousser à agir malgré les conséquences.
« Regardez ces méchas reinaldais. Ne vous attardez pas sur ceux de la Garde planétaire, ils ne servent pratiquement plus à rien. Regardez plutôt chacun des méchas des Honorés. »
Ves remarqua aussitôt un détail important : nombre de méchas des Honorés n’utilisaient pas leurs armes à leur plein potentiel. Un mécha fusilier était équipé d’un fusil laser capable de tirer toutes les deux secondes. Au lieu de viser la cadence de tir maximale, son pilote hésitait et ne tirait que toutes les sept secondes environ.
Ce n’était pas le seul mécha à retenir ses coups. Les méchas aériens des Honorés dansaient pour ainsi dire devant ceux des assaillants. Malgré leur écrasante supériorité numérique, ils n’osaient pas affronter leurs adversaires en infériorité numérique !
À la moindre avarie fatale, leur carcasse tomberait du ciel et s’écraserait sur les flots de civils qui grouillaient au-dessous !
Une seule chute pouvait faire plus de cinq cents morts d’un coup ! Si un mécha s’écrasait sur une zone particulièrement densément peuplée, l’impact colossal et les débris projetés dans toutes les directions pourraient broyer des milliers de personnes.
Bien entendu, pour obtenir cet effet dissuasif, les méchas aériens aux mains des différentes factions flottaient délibérément au-dessus des zones les plus denses de la foule !
Certains participants à ce stratagème s’étaient forgé une réputation de combattants honorables et valeureux. Pourtant, rien de cela n’était visible à présent. Les Maîtres du Combat avaient carrément renversé leurs principes fondamentaux, tandis que les Glorieux Chevaliers de l’Espace, qui se prenaient pour des sauveurs, étaient devenus indirectement responsables de la mort de milliers de leurs compatriotes lisviens !
Si les choses se déroulaient comme prévu, aucun d’eux ne pourrait préserver une réputation irréprochable. Leur comportement était tout simplement trop abject pour rester sans tache !
Bien sûr, pour des ordures comme les Vandales flagrants ou les Épéistes de Lydia, une réputation ternie ne les dérangeait pas outre mesure. C’était agréable d’être si bien considérés, mais ils pouvaient très bien s’en passer.
Ils préféraient poursuivre leurs propres objectifs plutôt que d’écouter leur conscience.
Les Reinaldais, eux, privilégiaient tout le contraire !
Les ordres les contraignaient à combattre, mais ils auraient voulu épargner les civils. Pris entre leur devoir et leur conscience morale, de nombreux pilotes de mécha reinaldais traversaient le plus grand dilemme de leur vie.
Aimaient-ils sentir le sang leur couler des mains ? Devaient-ils continuer à obéir aux ordres d’un supérieur probablement situé à plusieurs heures-lumière du champ de bataille ?
Un frémissement parcourut les méchas des Honorés. À présent, tous les méchas de la Garde planétaire avaient été neutralisés ou avaient battu en retraite. Dès qu’un mécha de la Garde planétaire se montrait, les assaillants concentraient immédiatement leur puissance de feu sur ce malheureux !
Tout cela visait à empêcher les Reinaldais de maîtriser la foule au moyen d’avertissements timorés et de menaces en l’air !
« Celui qui ordonne aux Reinaldais de continuer le combat est encore plus salaud et sans cœur que nous », nota la Capitaine Orfan avec un sourire en coin, comme si la mort de milliers de Lumiens ne la concernait pas du tout. « Mais les pilotes de mécha ne sont pas des automates qui obéissent sans poser de questions. Les Honorés sont réputés pour savoir improviser. »
La Légion de Méchas vésienne formait ses pilotes à obéir aux ordres et à mener leur mission à bien à tout prix. Même si ses unités d’arrière-garde n’étaient pas toujours très zélées, celles du front se conformaient rigoureusement aux attentes de leurs supérieurs. Dans une société gouvernée par les nobles, ces fils et filles privilégiés ne souhaitaient pas que leurs subordonnés prennent la moindre initiative.
Les Honorés reinaldais, eux, étaient différents. Leur nom trahissait leurs origines : une bande de combattants honorés. Leurs codes de fraternité et leur tradition martiale, qui vénérait l’idéal du guerrier, leur accordaient une grande liberté d’action.
Chaque pilote de mécha recevait la même formation dans tous les régiments, mais cela ne l’obligeait pas forcément à suivre les ordres de ses supérieurs s’ils étaient manifestement mauvais.
Le Corps des Méchas de la République Lumineuse se situait plus ou moins entre les deux. Cela variait d’un régiment à l’autre, mais dans l’ensemble, les mauvais ordres étaient rares, car le Corps des Méchas privilégiait la compétence dans la promotion de ses officiers. Les mauvais éléments accédaient très rarement aux grades supérieurs.
« Ils en ont enfin assez ! »
Environ vingt pour cent des défenseurs cessèrent spontanément le combat. Ils se rebellèrent contre leurs ordres et tentèrent de se retirer de la bataille.
La foule qui courait entre leurs jambes leur compliquait la tâche. Les civils n’avaient pas le choix : ceux qui se pressaient derrière eux les empêchaient de faire demi-tour ou de changer de direction !
Inévitablement, des dizaines de personnes furent écrasées sous les pieds des méchas reinaldais alors qu’ils tentaient de battre en retraite. La foule paniqua davantage, mais son assaut vers le spatioport ne faiblit pas.
« Hahahaha ! Continuez à courir ! » s’esclaffa la Capitaine Orfan. Ves ne sut pas si elle parlait des méchas ou des civils. « Les autres suivent le mouvement ! »
Les Honorés jouissaient d’un avantage manifeste sur leurs adversaires. Ils étaient plus nombreux, leurs unités étaient uniformes, leurs méchas de grande qualité et toutes leurs machines étaient en parfait état.
Dans un affrontement frontal, les assaillants perdraient quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent ! Les Reinaldais ne pouvaient pas perdre, à moins de commettre une erreur monumentale.
Les Vandales le savaient. Les Maîtres du Combat le savaient. Les Épéistes de Lydia le savaient. Tous les autres pouvaient faire le même calcul.
Alors, pour l’emporter malgré un tel déséquilibre des forces, ils avaient attiré ces civils sur place et les avaient, pour ainsi dire, pris en otages.
Que pouvaient faire les Reinaldais ? Tuer des étrangers dans un système stellaire censé attirer les touristes était catastrophique pour les affaires. Les conséquences diplomatiques de ce combat risquaient de pousser presque tous les États voisins du secteur stellaire à exercer de sévères représailles contre les Reinaldais !
De plus, l’honneur prôné par les Honorés rejetait les massacres aveugles. Tous les régiments de méchas militaires n’étaient pas aussi insensibles que les Vandales flagrants. Même si la République de Reinald trempait dans nombre d’affaires louches liées aux pirates, son armée avait été façonnée pour faire contrepoids à ces activités clandestines.
Les Honorés étaient censés être des héros, pas des bouchers !
Ves pensait qu’un autre facteur entrait en jeu. Selon lui, une faction reinaldaise rivalisait certainement pour mettre la main sur les puces de données chiffrées contenant l’itinéraire menant au Starlight Megalodon. Au vu du blocus draconien imposé jusqu’ici par les Reinaldais, cette faction devait être dirigée par un haut responsable du gouvernement ou de l’armée.
Cette faction avait probablement ordonné aux défenseurs reinaldais d’ouvrir le feu malgré le nombre considérable d’innocents menacés.
Malheureusement pour elle, les méchas des Honorés étaient pilotés par des humains. Ces gens n’obéissaient pas aux ordres sans les remettre en question, surtout quand ils entraînaient un tel bain de sang.
Les dommages collatéraux avaient déjà frappé la foule. Des cratères et des flaques de métal en fusion parsemaient le champ à découvert ; autour de chacun gisaient des corps brisés et assez de sang pour remplir un cargo.
La foule affolée, les assaillants déchaînés et les ordres insensés d’un supérieur lointain… Tout cela poussa les Honorés sur le terrain au bord de la rupture.
« Les Honorés ont abandonné ! Ils battent en retraite ! »
Les méchas reinaldais n’en pouvaient plus. Écœurés et épuisés d’avoir répandu tant de sang, ils battirent tous en retraite, avançant assez lentement pour laisser aux innocents sous leurs pieds le temps d’éviter leurs pas.
De leur côté, les assaillants les laissèrent partir. Ils n’avaient jamais eu l’intention de pousser les Reinaldais dans leurs derniers retranchements. Les obliger à poursuivre le combat leur aurait nui à bien des égards. Tant que les Reinaldais abandonnaient le spatioport et ses abords immédiats, les différentes factions se contentaient de les laisser se retirer.
Les Reinaldais s’étant résolument éloignés du spatioport, les Vandales et les autres factions commencèrent à avancer pour reprendre leurs propres vaisseaux. Bien sûr, ils n’oublièrent pas de pousser la foule hystérique vers le terrain où des milliers de vaisseaux stationnés attendaient, inertes. Sans la foule, les factions perdaient leur talisman protecteur.
À présent, les Reinaldais les détestaient certainement de tout leur cœur !
Naturellement, les assaillants victorieux n’oublièrent pas les réserves de carburant. Un tiers des méchas se détacha du groupe pour se diriger vers les entrepôts voisins et en prendre le contrôle.
« Heureusement, la première étape est terminée », soupira Ves. « Si cet affrontement avait duré plus longtemps, je n’ose même pas imaginer combien de personnes auraient péri ici. »
Les différentes factions avaient très bien réussi à rassembler tous ces étrangers au spatioport. Attirer toute cette foule avait été essentiel pour faire pression sur les Reinaldais.
« Il ne nous reste plus qu’à décoller et à franchir le blocus spatial », fit remarquer Orfan avec un sourire satisfait. « Ça va être plus compliqué maintenant que les Reinaldais savent à quoi s’attendre. »
Entre-temps, les civils terrifiés et affolés avaient rejoint les vaisseaux inactifs. Tous tentaient de forcer les portes verrouillées pour y entrer. Des voitures volantes atterrissaient près des vaisseaux. Des pirates informatiques s’affairaient à contourner leurs systèmes de sécurité.
De l’autre côté du spatioport, des véhicules de ravitaillement en vol se dirigèrent vers les vaisseaux afin d’injecter un peu de carburant dans leurs réservoirs vides. Ils n’avaient pas besoin de les remplir à ras bord. Il suffisait aux vaisseaux d’en avoir assez pour s’arracher à l’attraction gravitationnelle de la planète et voler dans l’espace pendant quelques heures.
Par la peur et l’autorité, les différentes factions imposèrent un semblant d’ordre à la foule. Nombre de civils avaient discrètement fait demi-tour et s’étaient mis à fuir cet enfer, mais un nombre suffisant de méchas força les gens à rester.
Ils avaient encore besoin de ces otages pour leur servir de bouclier !
Les Vandales flagrants n’avaient peut-être pas été les principaux instigateurs de ce plan, mais ils avaient assurément participé à sa mise en œuvre. « Notre réputation va finir dans les égouts avant la fin de la journée. »
Le pire, c’était que sa propre réputation risquait d’être ternie par association. Même s’il ne faisait pas partie de la chaîne de commandement, le simple fait d’avoir été rattaché aux Vandales flagrants suffirait peut-être à nuire à sa future carrière dans les affaires.