Chapitre 619
Les méchas pilotés par des membres de six factions différentes avancèrent de concert. Malgré leurs formes et leurs tailles variées, leur coordination manifeste leur donnait l’air d’appartenir à la même unité.
Au sol, les méchas poussèrent la foule vers l’entrée du spatioport, tandis que ceux qui évoluaient dans les airs la protégeaient avec prudence des menaces aériennes. Beaucoup semblaient commencer à douter de cette entreprise soudaine, mais les étrangers les plus désespérés se laissèrent volontiers convaincre par les sornettes débitées par les représentants des factions.
La réputation de chacune des factions présentes joua en leur faveur. Les Vandales flagrants avaient fait plusieurs fois la une de l’actualité ces derniers temps. Leur bravoure et leur courage les avaient rendus presque légendaires, et tous les citoyens de la République Lumineuse présents dans la foule les considéraient comme des champions.
Les autres factions n’étaient pas en reste côté réputation.
Les Maîtres du Combat, par exemple, avaient hérité du style brutal de guerre d’usure de Venidse et étaient devenus les rois des combats terrestres. Leur manière de combattre, franche et sans détour, donnait des maux de tête à bien des factions ennemies. Quiconque osait affronter les Maîtres du Combat sur leur terrain finissait immanquablement par subir une défaite ou une victoire à la Pyrrhus.
« De nombreux vétérans des Légions de méchas de Venidse se sont engagés chez les Maîtres du Combat. Leur tradition martiale porte la marque de leurs origines militaires. »
Les Épéistes de Lydia étaient officiellement une bande de pirates, mais tout le monde savait qu’elles entretenaient certains liens avec Reinald. Ces liens n’étaient pas très étroits, sans quoi elles n’auraient pas participé au plan. Rares pirates exclusivement féminines, les Épéistes s’étaient forgé une réputation de férocité et de sororité.
« Ces sorcières sont bien plus rusées qu’elles n’en ont l’air. Personne ne sait vraiment d’où elles viennent ni si elles sont étroitement liées à Reinald. »
Les Étoiles du Conseil de Lisv étaient un petit État de troisième ordre, de la même envergure que la République de Reinald. Leur culture singulière avait donné naissance aux Glorieux Chevaliers de l’Espace, un corps de mercenaires téméraire composé en grande partie de fils à papa et de rejetons de riches potentats.
Heureusement, ils investissaient beaucoup d’argent pour renforcer leurs rangs avec des pilotes de méchas professionnels très compétents ; leur puissance globale était donc écrasante.
« Les Glorieux Chevaliers de l’Espace vouent un culte aux duels de méchas et privilégient toujours les méchas de mêlée, allez savoir pourquoi. La chevalerie leur est montée à la tête. »
Les Emprisonnés formaient l’un des gangs criminels les plus étranges de la Principauté de Roppo. Dans une société obsédée par la hiérarchie et l’ordre, ils s’étaient rebellés contre l’ordre établi. Ils se faisaient appeler les Emprisonnés parce que leurs membres se considéraient comme les prisonniers de l’ordre social de Roppo.
Beaucoup d’entre eux voulaient s’échapper de cette cage invisible et gravir les échelons de la société.
« Les Emprisonnés donnent l’impression d’être une bande de fous entravés. Et c’est à peu près ça. Ce sont des sauvages qui se camouflent sous un vernis de civilisation. »
La seule faction dont la réputation était moins grande était le Ciel ensanglanté. Vu la distance entre le Système de Harkensen et le Collectif de la Foi stellaire, peu de touristes venaient admirer les paysages. Comme beaucoup de Starrers, les membres du Ciel ensanglanté vouaient leur vie à leur foi. Le seul problème, c’était que personne ne savait vraiment en quoi ils croyaient.
Comprendre la religion byzantine du Collectif était déjà assez difficile.
« Ne demandez jamais à un Starrer de vous expliquer ses croyances. Et c’est encore plus vrai pour le Ciel ensanglanté. Le mercenariat n’est qu’une activité secondaire pour eux. Leur véritable métier, c’est d’exporter leurs croyances incompréhensibles. »
Les citoyens qui n’avaient pas la même nationalité que les membres des autres factions avaient été dirigés vers le Ciel ensanglanté. Ces mercenaires fanatiques s’avérèrent les meilleurs pour galvaniser la foule ; leur composition hétéroclite n’entrava donc pas sa progression.
Derrière la foule et les méchas qui l’exhortaient à avancer, une importante flotte de voitures volantes flottait dans les airs. On avait longuement débattu pour savoir s’il fallait rester à bord ou laisser les hommes poursuivre à pied. Ils avaient fini par décider de garder leurs véhicules aussi longtemps que possible, malgré le risque d’attirer des tirs antiaériens, car l’avantage en mobilité était trop important.
Les renseignements opportuns de Mademoiselle Calabast obligèrent les factions à détourner une partie de leurs troupes vers les entrepôts jouxtant le spatioport. Les vaisseaux n’allaient pas se ravitailler tout seuls.
Comme à l’accoutumée, Ves prit place dans la même navette de transport que précédemment. Comparée aux fragiles voitures volantes civiles, une navette de transport était bien plus robuste.
Ves se tourna vers la Capitaine Orfan. « Si je peux me permettre, capitaine, pourquoi ne pilotez-vous pas l’un de nos Spectres des Eaux ? »
« Ce n’est pas parce que je commande des méchas que je suis un couteau suisse », répondit-elle en vérifiant la situation et en adressant des ordres silencieux aux Vandales sur sa tablette. « Je suis très douée avec les méchas lanciers, je me débrouille avec les autres méchas de mêlée, mais le tir de précision, c’est mon gros point faible. Les autres officiers mécha qui ont obtenu le droit de piloter les Spectres des Eaux leur rendront justice. »
Il hocha la tête. Même si elle avait envie de piloter un mécha, les méchas d’artillerie amphibies ne correspondaient vraiment pas à son style. Elle préférait les méchas lanciers terrestres, axés sur la mobilité. Les Spectres des Eaux, lourds et lents, se traînaient au sol ; leur masse imposante réduisait considérablement leur agilité.
Quelques minutes plus tard, ils dépassèrent le parc et atteignirent une importante plateforme de transport. D’ordinaire, des milliers de véhicules y attendaient pour conduire d’innombrables touristes vers les principales attractions de Harkensen I.
Depuis le début du blocus, elle avait été en grande partie vidée. Nombre de véhicules avaient été renvoyés dans leurs dépôts, laissant devant le spatioport un vaste terrain dégagé.
Des foules d’hommes, de femmes et d’enfants sortirent du parc et se dirigèrent vers l’entrée principale du spatioport, telles une marée inexorable. Les méchas reinaldais en patrouille avaient détecté leur présence quelques minutes plus tôt et donné l’alerte.
Un mécha de la Garde planétaire s’avança. « Halte ! Le spatioport est fermé ! L’entrée est interdite ! Faites demi-tour et regagnez vos abris. »
Des rangs de méchas de la Garde planétaire brandirent leurs lanceurs de fluide. Derrière eux, une autre ligne de méchas des Honorés apprêtait ses armes meurtrières. Déjà, des méchas aériens apparaissaient dans le ciel, de l’autre côté du mur.
« Avancez à vos risques et périls ! » poursuivit le mécha de la Garde planétaire. « Si vous vous approchez à moins de deux cents mètres du spatioport, vous serez considérés comme des ennemis ! »
« Ne faites pas attention à ces imbéciles reinaldais ! » lança à la foule, composée de ses compatriotes lisviens, un mécha décoré des Glorieux Chevaliers de l’Espace. « La République de Reinald n’osera pas massacrer ses invités. Ce n’est que du bluff ! Continuez d’avancer ! »
Quand l’avant-garde des civils atteignit la limite des deux cents mètres, les méchas de la Garde planétaire se préparèrent à tirer avec leurs lanceurs de fluide.
Puis ils se mirent à arroser la foule.
Une bave répugnante jaillit de leurs lanceurs comme des trombes d’eau. En touchant le sol, elle engloba des milliers d’humains désespérés et se solidifia rapidement. C’était comme si leurs corps entiers étaient pris dans de la colle !
Si les méchas de la Garde planétaire continuaient à vider leurs lanceurs, le terrain deviendrait assurément infranchissable pour les humains.
Ce n’était pas ce que les organisateurs de l’opération avaient prévu.
« Sans surprise. » La Capitaine Orfan hocha la tête. « Au combat en ligne, la Garde planétaire ne fait pas le poids face à l’armée. Mais pour réprimer les émeutes, ses armes non létales n’ont pas d’égal. »
Les factions laissèrent délibérément les lanceurs de fluide asperger les piétons de leurs résidus. Pour obtenir quelque chose, il fallait aussi savoir perdre quelque chose. Les civils devaient comprendre que les méchas reinaldais n’étaient pas leurs amis !
La Capitaine Orfan ne prêta aucune attention aux cris des civils prisonniers de la boue qui durcissait à toute vitesse. « Bon, ça a assez duré. Ouvrez le feu, maintenant ! »
Quelques secondes plus tard, la plupart de leurs méchas terrestres à armement à distance ouvrirent le feu sur les Reinaldais.
Les méchas de la Garde n’avaient pas prévu une réaction aussi extrême ! Qui tirerait au-dessus de la tête de tant de civils ?!
La première salve désorganisa les méchas de la Garde planétaire, sans toutefois leur infliger de dégâts sérieux. Malgré tout, les salves suivantes de la force mécha combinée s’abattirent sans relâche sur les méchas chargés du maintien de l’ordre. Certains perdirent même leurs lanceurs de fluide !
Les Honorés hésitèrent un instant. Aucun d’eux ne tenait à déclencher une bataille de méchas en présence d’autant de civils. Les dégâts collatéraux d’un affrontement d’une telle ampleur pouvaient facilement coûter la vie à des dizaines de milliers de personnes en une seule minute !
Contrairement aux Reinaldais, les méchas des étrangers n’avaient pas de tels scrupules. Le flot ininterrompu de faisceaux laser, de projectiles et de missiles pilonna les méchas de la Garde planétaire, les forçant à battre en retraite !
« Quelle perfidie », marmonna Ves en observant la bataille de ses propres yeux.
Selon le plan, la priorité absolue de chaque mécha engagé était de concentrer ses tirs sur les méchas de la Garde planétaire. Plus précisément, il fallait détruire leurs lanceurs de fluide et leurs autres armes non létales !
Les Reinaldais étaient acculés. Sous les tirs concentrés et la pression des assaillants, les méchas de la Garde planétaire étaient désormais totalement impuissants !
Sous le feu unilatéral, les civils criaient et paniquaient. Les ondes de choc, le fracas des projectiles et les épais faisceaux laser lumineux assaillaient leurs sens ! Face à la puissance des méchas, les humains étaient aussi fragiles que des fourmis !
La puissance de feu menaçante déployée par les Vandales et les autres factions galvanisa encore davantage les touristes étrangers ! Aucun ne songea à faire demi-tour ! Avec tant de méchas sur leurs talons, ils n’avaient d’autre destin que de se faire piétiner par des machines de plusieurs tonnes !
La formation adoptée par les factions empêchait également les civils de s’enfuir sur les côtés. D’autres méchas avaient été déployés sur les flancs pour les forcer à continuer tout droit.
« À l’aide ! Méchas de la Garde, débarrassez-moi de ces méchas du diable qui me collent aux basques ! »
« Non ! Ma femme ! Ma femme a été piétinée ! »
« Où est mon fils ?! J’ai perdu mon petit garçon ! »
« Maudits Vandales ! Je vous admirais ! Vous allez le payer quand je serai de retour à Rittersberg ! »
L’admiration et le respect que suscitaient les factions se muèrent en peur lorsque les civils comprirent qu’on s’était servi d’eux. Poussés par leur instinct de survie, les touristes et les visiteurs de Harkensen I ne purent que courir vers l’avant et chercher refuge auprès des Reinaldais !
Les Honorés continuèrent d’ordonner à la foule hystérique de s’arrêter. Après tout, une fois les civils passés à travers leurs lignes, il leur serait impossible de manœuvrer leurs méchas sans écraser des innocents.
« C’est votre dernier avertissement ! Si vous ne vous arrêtez pas et ne faites pas demi-tour immédiatement, nous ouvrirons le feu ! »
Bluff ou non, la plupart des civils préféraient affronter les Reinaldais devant eux plutôt que les démons derrière !
Après quelques secondes de confusion, plusieurs méchas des Honorés semblèrent trouver le courage d’agir. « Qu’il en soit ainsi ! Vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous-mêmes quand vous serez morts ! »
Les Honorés au sol comme dans les airs ouvrirent le feu sur les méchas récupérés par les factions étrangères ! Leur puissance de feu supérieure infligea de lourds dégâts aux méchas assaillants, dont le blindage n’avait jamais été réparé !
Pourtant, cet échange de tirs dévastateur provoqua quantité d’accidents ! L’un des Spectres des Eaux récupérés par les Vandales tenta de tirer au canon sur les Honorés, mais un puissant impact cinétique lui fit perdre l’équilibre et força toutes ses armes à tirer vers le sol !
BOUM !
Des centaines de touristes de la République Lumineuse furent projetés dans tous les sens par les explosions ! Jusqu’à ce que leurs corps se brisent, ils ne comprirent jamais que leur propre camp était responsable de leur mort !
Des milliers de civils périrent dans ce genre d’accidents. Bien que les méchas récupérés se retrouvassent aussitôt en mauvaise posture, ils tinrent bon et ripostèrent sans aucune retenue, tandis que les dégâts collatéraux ne cessaient de s’accumuler !
Dès le départ, la Grande Évasion n’avait jamais eu pour objectif de remporter une victoire militaire. Les Vandales et les autres factions ne se faisaient aucune illusion sur leurs chances de vaincre les Honorés.
La seule façon pour les assaillants de vaincre les Reinaldais, c’était de mettre leurs scrupules à l’épreuve !