Chapitre 615
Il aurait été impossible, en temps normal, que quelqu’un obtienne les coordonnées d’un communicateur militaire. Par défaut, celui-ci bloquait tous les appels entrants provenant de sources inconnues. Cela le protégeait des codes malveillants et des publicités agaçantes.
Même la plupart des Vandales n’avaient pas les autorisations nécessaires pour lui envoyer un message. Seuls les techniciens en chef, les concepteurs de méchas et les officiers supérieurs possédaient les qualifications requises. Quant aux simples soldats, Ves n’avait aucune envie de les écouter.
Pour obtenir ses coordonnées, Calabast avait soit engagé un pirate informatique extrêmement doué, soit accédé au communicateur de l’une des personnes citées plus haut.
Ves grimaça davantage. Non seulement Calabast pouvait le contacter à sa guise, mais elle était aussi au courant de leur plan d’évasion. « Le problème, c’est que même si la Grande Évasion rencontre des difficultés, pourquoi est-ce à moi que vous vous adressez ? »
« Ne vous surestimez pas. Vous n’êtes pas le seul que nous avons approché », répliqua Calabast avec un sourire narquois. « Même sans votre aide, je peux atteindre mes objectifs. Vous contacter n’était qu’une idée qui m’est venue après coup. »
Il était difficile de cerner les intentions de Calabast, mais son intuition lui soufflait qu’elle mêlait vérités et mensonges. Son sens des affaires lui disait qu’elle cherchait à prendre l’avantage avant une négociation imminente.
Négocier, c’était marchander. Chaque partie voulait obtenir quelque chose de l’autre, sans connaître ses limites. Les meilleures négociations débouchaient sur un accord avantageux pour les deux camps. Mais si l’un négociait trop bien tandis que l’autre se laissait plumer, la situation pouvait facilement tourner à l’avantage de l’un et au détriment de l’autre.
L’information était une arme essentielle dans toute négociation. Si l’un des camps en savait davantage sur les limites et les intentions de l’autre, il bénéficiait d’un avantage inestimable. Il pouvait alors exploiter ces renseignements pour tirer le maximum de son interlocuteur tout en réduisant au minimum le prix à payer en retour.
Pour l’instant, Ves savait qu’il partait avec un net désavantage dans ce domaine. Même s’il était le concepteur en chef par intérim de la force opérationnelle vandale, le major Verle ne l’avait jamais fait entrer dans son cercle rapproché.
Les Vandales du cercle extérieur prenaient généralement les règles à la légère. Mais au sein du cercle rapproché, c’était une tout autre histoire. Chaque membre gardait pour lui les secrets qu’il apprenait. Si Ves n’avait pas été plus perspicace que les autres, il n’aurait jamais décelé ce courant souterrain qui se cachait sous la façade du régiment de méchas.
« Mademoiselle Calabast, ne tournons pas autour du pot. Si vous me contactez, c’est forcément parce que vous voulez obtenir quelque chose de moi. Je n’ai guère envie de traiter avec une terroriste présumée comme vous. Le sang que vous avez sur les mains suffirait à remplir les océans de Harkensen I. »
La femme conserva soigneusement son expression. Son visage ne laissa paraître aucune micro-expression, signe d’un entraînement particulièrement rigoureux. « Il n’y a pas d’ennemis permanents, seulement des intérêts permanents. Quoi que vous pensiez de moi, vous n’avez rien à gagner à continuer de vous montrer hostile.
Je vous rappelle que la Grande Évasion, que vos alliés préparent dans l’ombre, ne peut réussir qu’en une seule tentative. Si vous échouez, les Reinaldais ne laisseront pas ces vaisseaux spatiaux s’attarder au spatioport de la Ville de Tecev. »
Elle marquait un point. Pour que le plan fonctionne, il fallait avant tout détourner l’attention des Reinaldais du spatioport. Ils ne relâcheraient jamais leurs patrouilles autour de ce site stratégique, mais, pour l’instant, ils estimaient que les méchas déjà déployés sur place étaient assez puissants pour dissuader quiconque de nourrir de trop grandes ambitions.
Ves savait déjà qu’à cet instant même, les instigateurs poussaient d’autres groupes à semer le trouble en différents endroits de la Ville de Tecev. Pendant un court moment, les méchas de la garnison stationnés dans la ville seraient détournés du spatioport.
« Si vous vous inquiétez tant des chances de réussite de la Grande Évasion, vous devriez en parler à la Capitaine Orfan, pas à moi. Je n’ai pas beaucoup de pouvoir décisionnel chez les Vandales. »
Calabast renifla avec mépris à la mention de la capitaine de méchas. « J’aime traiter avec les gens raisonnables. Une Néandertalienne comme la Capitaine Orfan ne pourra pas passer outre mon identité. »
« C’est parce qu’elle sait reconnaître un serpent quand elle en voit un. »
« Je prends ça pour un compliment. » Calabast sourit à Ves. « Les brutes comme la Capitaine Orfan sont utiles quand on veut régler un problème à coups de marteau. Mais face aux situations complexes, elles ne sont pas d’un grand secours. Le blocus reinaldais est loin d’être simple. À mon avis, la Grande Évasion, dans sa forme actuelle, est vouée à l’échec.
Sans notre aide, vous ne pourrez pas quitter cette planète en toute liberté. »
Ves resta sceptique. « La République de Reinald n’est pas hostile à la République Lumineuse. Même s’ils nous mettent en prison, nous n’y resterons que quelques mois, tout au plus. Avec un peu de chance, je pourrai peut-être passer le reste de la guerre dans une cellule confortable. »
« Quelle vision à court terme ! » s’exclama Calabast. « Vous n’y connaissez vraiment rien, pas vrai ? Vous ne voyez peut-être pas en quoi une détention par les Reinaldais pourrait vous nuire, mais laissez-moi vous dire que tout ce pour quoi les Vandales flagrants se sont battus n’aura servi à rien ! Toutes ces batailles et tous ces sacrifices, pour quoi ? Pour coller une raclée aux Vesiens ?
Demandez-vous si ces pertes valent le prix des gains obtenus jusqu’ici par les Vandales. »
Jusqu’alors, les Vandales avaient remporté plusieurs batailles et escarmouches contre les Vesiens. Mais leur impact sur la guerre dans son ensemble était bien moindre. Leur plus grande victoire avait été de briser la conviction du Royaume de Vesia en sa propre invincibilité. Les Vandales lui avaient brutalement montré que son territoire intérieur n’était pas aussi sûr qu’il le croyait.
Ces victoires avaient également influé sur le moral des deux camps. La confiance de la République Lumineuse avait reçu un coup de pouce bienvenu au moment opportun.
À bien des égards, il était très difficile de déterminer si les sacrifices en valaient la peine. Aux yeux de Ves, les Vandales avaient beaucoup souffert pour la République Lumineuse, mais n’avaient obtenu que quelques miettes en retour.
Les Vandales flagrants, égoïstes, n’iraient jamais jusqu’à se sacrifier pour le bien d’autrui.
« Je n’ai pas encore arrêté mon jugement, mais je veux bien vous écouter », dit Ves avec prudence. « Qu’est-ce que vous voulez ? »
Calabast marqua une pause. Soudain, la communication se coupa.
Ves se gratta la tête. Pourquoi avait-elle interrompu l’appel tout à coup ?
Une voix familière retentit dans son dos. « Parce que je ne peux parler de cette affaire qu’en personne. »
Ves sursauta et se retourna aussitôt. « Calabast ! Comment avez-vous réussi à vous faufiler jusqu’ici ?! Nous avons installé tout un périmètre de détection ! »
L’agente de renseignement, toujours aussi narquoise, désigna du menton les scanners portatifs installés au sommet de poteaux. « Ces jouets ? Nous avons déchiffré leur code depuis longtemps. À leurs yeux, nous sommes complètement invisibles et inaudibles. Il en va de même pour votre communicateur, en ce moment. »
En examinant Calabast de plus près, Ves remarqua qu’elle portait cette fois une combinaison très semblable à celles des infiltrés qui s’étaient introduits dans l’hôtel auparavant. Cela ne prouvait pas qu’elle était liée à eux, mais indiquait clairement qu’il avait affaire à une ennemie plutôt qu’à une alliée.
Un étrange appareil pulsait à sa ceinture à outils. Les yeux et les oreilles de Ves semblaient vibrer tandis qu’il se concentrait sur le petit gadget. C’était sûrement lui qui bloquait tous les moyens d’enregistrement. L’énergie qu’il dégageait était étonnamment puissante pour un appareil aussi compact.
Ves ne put s’empêcher de fléchir les doigts. Au moindre problème, il ferait aussitôt apparaître l’Amastendira et réduirait cette femme en cendres.
« Ne soyez pas si nerveux », dit-elle. Cette fois, comme elle se tenait près de lui, sa voix lui parut beaucoup plus réelle qu’à travers le communicateur. « Je ne suis pas là pour vous faire du mal. Je viens en toute bonne foi. »
Comme si Ves allait la croire.
« Allez droit au but. Je ne suis pas à l’aise de vous rencontrer ainsi. Qu’est-ce que vous voulez vraiment ? »
« Très bien, je vois que vous n’avez pas besoin qu’on vous ménage davantage. » Calabast hocha la tête, comme si elle était satisfaite de sa réaction. « Nous voulons que vous nous réserviez quelques places à bord de votre vaisseau pour votre fuite. »
« Absolument pas ! »
Les Vandales flagrants ne toléreraient jamais la présence d’étrangers dans leurs rangs. Ves ne pourrait pas convaincre la Capitaine Orfan et les autres d’embarquer quelques inconnus. Si les Vandales apprenaient que ces étrangers faisaient partie des terroristes qui avaient plongé Harkensen I dans le chaos, il aurait de sérieux ennuis.
« Je ne vous conseille pas d’en parler aux Vandales. » Calabast secoua la tête en voyant sa réaction. « Vous êtes concepteur de méchas, n’est-ce pas ? Il existe bien des façons de faire passer des gens en douce avec votre groupe. Vous comptez emporter du butin, pas vrai ? Mes hommes peuvent facilement se cacher dans vos conteneurs.
Du moment que vos vaisseaux parviennent à franchir le blocus, mes hommes pourront sortir discrètement des conteneurs et gagner l’espace sans alerter les Vandales. »
Ça… Ves fronça les sourcils. Accepter la proposition de Calabast ne nuirait pas davantage aux Vandales, à ce stade. Pourtant, il ne pouvait oublier les Vandales tués par les infiltrés ni les pertes subies lorsque les Fils de Vesia avaient bombardé leur hôtel.
Bien que cela puisse sembler contradictoire, les Vandales accordaient une grande importance à la camaraderie et à la loyauté. Ils haïssaient leurs ennemis et ne trahiraient jamais leurs principes pour obtenir davantage d’avantages.
C’était l’une des qualités qui les distinguaient des pirates. Peu importaient les coups bas qu’ils pouvaient commettre, ils combattaient toujours pour la République Lumineuse.
Si Ves acceptait la demande de Calabast, il enfreindrait l’un des principes fondamentaux des Vandales. Si ses actes venaient à être connus, son honneur en serait terni.
Pourtant… que valait l’honneur ? Tout avait un prix et, même si Ves avait ses limites, il n’était pas contre l’idée de tirer quelques avantages de la situation, tant que personne n’en pâtissait.
Il prit sa décision. « Si vous voulez que je facilite cette opération de contrebande, il va falloir me montrer votre bonne foi. Régler le problème qui menace la Grande Évasion ne me suffit pas. Cela revient surtout à vous aider vous-mêmes, maintenant que nous sommes dans le même vaisseau. »
Calabast croisa les bras. « Nous vous rendons déjà un grand service. Je vous rappelle que vous n’êtes pas les seuls que nous avons approchés. Si vos exigences sont déraisonnables, je peux toujours m’adresser à quelqu’un d’autre. »
« Je ne demande pas grand-chose. Je veux surtout des informations, cette fois. Cela ne devrait rien vous coûter. »
« L’information a de la valeur, vous savez. Je ne répondrai peut-être pas si vous posez les mauvaises questions. Si vous voulez connaître nos origines, n’y pensez même pas. »
Ves garda le silence, le temps de formuler sa question. Parmi toutes celles qu’il voulait poser, une le taraudait sans cesse depuis que les Vandales avaient quitté le Système de Detemen.
« J’en ai assez d’avancer dans le noir. Il se passe tant de choses en coulisses que j’en deviens fou. Je veux seulement savoir ce qui se passe vraiment. Depuis tout ce temps, je ne fais que réagir aux dangers sans savoir pourquoi je me retrouve mêlé à tout ça. J’ai épuisé ma patience. Je veux savoir ce qui pousse chacun d’entre vous à prendre part à ce conflit.
Ça ne devrait pas être une question difficile. »
Voilà, c’était dit. Il avait posé sa question et révélé à Calabast ce qu’il voulait. Il aurait pu profiter de cette occasion pour négocier d’autres faveurs, mais aucune n’aurait eu autant de valeur que la vérité. Puisque tant d’acteurs savaient déjà ce qui se tramait, sa demande ne devait pas être si exorbitante.