Chapitre 612
Ves repensa aux difficultés qu’il avait rencontrées par le passé, et la menace qui revenait le plus souvent semblait toujours surgir de nulle part. La technologie furtive paraissait bien plus répandue qu’il ne l’avait cru.
« Les attaquants qui se cachaient grâce à la furtivité m’ont joué de trop mauvais tours. »
Il savait à quel point la technologie furtive pouvait être puissante dans les bonnes circonstances. Lui-même avait utilisé par le passé l’augmentation de Furtivité totale du Système. Elle lui avait sauvé la vie à plusieurs moments critiques.
Si Ves pouvait tirer parti de la furtivité, ses ennemis le pouvaient aussi.
Auparavant, Ves s’était imaginé que la furtivité était rare dans la Bordure galactique. Il savait désormais qu’il se trompait.
« C’est probablement parce que l’usage de la technologie furtive n’est pas rendu public. »
Personne ne voulait attirer l’attention sur ses succès quand cela ne l’arrangeait pas. Une opération furtive ne réussissait que si personne ne savait ce qui s’était réellement passé.
En réfléchissant aux applications de la technologie furtive, Ves se rendit compte que ses avantages l’emportaient sur ses coûts. Une navette de commandos furtive, placée au bon endroit au bon moment, pouvait facilement neutraliser un vaisseau imposant et coûteux.
« La recherche et le développement coûtent cher, mais ça ne devrait pas demander des sommes folles pour former une force de commandos spatiaux ou une escouade d’infiltrateurs hautement entraînés. »
Dans ces conditions, former et équiper une escouade d’infiltrateurs coûtait probablement autour de dix millions de crédits brillants. Il suffisait d’investir cette somme pour obtenir un moyen polyvalent de saboter une installation valant une fortune ou d’enlever un scientifique important capable de rapporter des milliards de crédits.
Ves n’oubliait pas non plus la tentative largement réussie de Venidse, quelques mois plus tôt, de mettre hors de combat les vaisseaux du groupe opérationnel. Ces navettes de commandos furtives n’avaient coûté, au maximum, que quelques dizaines de millions de crédits, mais elles avaient réussi à paralyser de grands vaisseaux logistiques valant au moins plusieurs milliards de crédits.
Il existait de nombreuses méthodes pour contrer la technologie furtive, mais le problème, c’était qu’elles coûtaient plus cher. Dans les régions relativement pauvres et dépourvues de ressources de la Bordure galactique, le niveau technologique n’était pas très élevé. De bonnes contre-mesures furtives exigeaient d’importants investissements en recherche et en financement.
La seule raison pour laquelle les technologies furtives et leurs contre-mesures ne s’étaient sans doute pas davantage répandues était que seuls les acteurs les plus puissants y avaient accès. On pouvait certes se procurer sur le marché libre quelques technologies furtives ou anti-furtives prêtes à l’emploi, mais leurs caractéristiques finissaient alors par être connues.
Quand ces produits devenaient assez populaires pour se généraliser, les développeurs pouvaient facilement en rétroconcevoir les mécanismes internes et créer des contre-mesures pour leur prochaine version.
« Peut-être que seuls les entités comparables à des États, dans la galaxie, peuvent supporter les coûts de cette course sans fin. »
En réalité, installer un grand nombre de scanners portatifs sur des tiges et les pointer dans toutes les directions n’aidait probablement pas beaucoup. Ces appareils pouvaient facilement être trompés et n’étaient pas assez puissants pour percer les applications les plus sophistiquées de la technologie furtive.
Heureusement, les Vandales ne misaient pas tout sur ces scanners. Chaque Vandale en patrouille transportait un sac ou un récipient rempli de sable prélevé sur la plage voisine. De temps à autre, ils en prenaient une poignée et le lançaient autour d’eux.
Certains pirates informatiques et techniciens de méchas avaient même reprogrammé quelques robots de réserve pour qu’ils fassent de même.
Ces méthodes n’étaient peut-être pas infaillibles, mais elles compliquaient énormément toute tentative d’infiltration du chantier naval. Leur véritable valeur tenait à leur pouvoir dissuasif. Les Vandales avaient tout simplement fait en sorte qu’il ne vaille pas la peine de s’introduire sur leur territoire.
Ils avaient peut-être obtenu ce qu’ils souhaitaient.
La nuit se passa sans incident. Les méchas reinaldais étant en état d’alerte maximale, ceux qui auraient voulu semer la mort et la destruction ne pouvaient plus les prendre au dépourvu. De toute évidence, les Véritables Fils de Vesia ne reparurent pas.
Malgré l’absence d’infiltrateurs surgissant dans son dos, Ves ne relâcha pas sa vigilance face aux adversaires furtifs. Il en vint à détester profondément ce mode d’attaque.
Tant que les menaces se présentaient ouvertement à lui, Ves pouvait toujours réagir comme il convenait. Le problème des attaques furtives, c’était qu’elles ne lui laissaient jamais assez de temps pour répondre. Dès qu’il découvrait qu’un problème se préparait, le pire s’était déjà produit.
Plus il s’enlisait dans les conflits qui se jouaient aux plus hauts échelons du pouvoir, plus il risquait de tomber sur des applications de la technologie furtive. Ves résolut de se prémunir contre son usage et de mettre au point ses propres solutions pour contrer les menaces dissimulées.
« Dès que j’aurai un peu de temps libre, je vais me replonger dans les livres. »
En attendant, Ves se renseigna sur ce qui était censé s’être passé pendant la nuit. Les récits qui circulaient sur le réseau galactique faisaient état de plusieurs batailles présumées. Elles s’étaient toutes déroulées loin des villes, sous l’eau, si bien que la plupart des habitants n’en avaient rien vu durant la nuit.
En parcourant les articles, Ves estima qu’au moins soixante-quinze pour cent d’entre eux relevaient de la pure fiction. Ces événements n’existaient que dans l’imagination de portails d’actualité désireux d’attirer davantage de visiteurs vers leurs services premium.
La seule tâche du service de nuit avait consisté à repousser des bandes de fauteurs de troubles et autres émeutiers.
Néanmoins, une grande partie des Honorés stationnés aux abords de la ville partit renforcer d’autres positions. Cela indiquait que les combats n’étaient pas terminés. Pour l’instant, les assaillants inconnus étaient encore assez puissants pour tenir tête aux Reinaldais déployés sur cette planète.
Personne ne savait combien de temps cela pourrait durer.
« Le Système de Harkensen est l’un des principaux systèmes stellaires de la République de Reinald, expliqua un officier de la logistique à Ves le lendemain matin. Ils ont beaucoup d’unités de méchas en réserve. Ils n’osent pas dégarnir les défenses de Harkensen II et Harkensen III pour renforcer Harkensen I, mais ce n’est qu’une question de temps avant l’arrivée de renforts. »
« De combien de temps disposons-nous ? demanda Ves.
— D’après les renseignements que nous avons recueillis, nous devons avoir terminé ce que nous avons à faire dans les quarante-huit heures. Au-delà, nos projections deviennent profondément pessimistes. »
Une fois les Reinaldais capables de mobiliser suffisamment de méchas pour dominer la planète et son orbite, les Vandales n’auraient plus aucune chance de s’échapper.
De nombreux vacanciers se plaignaient des retards forcés qui les empêchaient de quitter la planète, mais la République de Reinald n’était pas d’humeur conciliante. Peu importait le poids que les touristes et les commandants des unités privées tentaient de faire valoir : ils ne pouvaient pas s’opposer à la détermination du gouvernement à débusquer les terroristes et à les exterminer jusqu’au dernier.
« Je ne comprends pas pourquoi les Reinaldais tiennent tant à garder tout le monde à sa place. Ils mettent en rogne des milliards de touristes en les emprisonnant à la surface. »
Bien que la flambée de violence initiale se fût calmée à la fin de la journée, les conditions de vie restaient loin d’être idéales. Les Reinaldais de souche comme les étrangers fortunés souffraient tout autant de l’absence d’ordre. Leur opinion de la République de Reinald se dégradait d’heure en heure.
L’officier de la logistique prit un instant pour réfléchir. « La République de Reinald joue la partie sur le long terme. Cela ne nous semble peut-être pas valoir le coup, mais, pour la République, la seule façon de sauver réellement sa réputation est de traquer la majorité des coupables. Trouver quelques boucs émissaires ne suffira pas. »
Ves comprenait cet argument, mais n’y adhérait pas vraiment. Une grande partie des souffrances humaines à la surface aurait pu être soulagée si de nombreux visiteurs avaient quitté la planète.
« Il y a peut-être un motif plus important, avança Ves. Sauver leur réputation est un objectif de base, mais le vrai problème, c’est que certaines forces ont pris Reinald pour cible. Si les Reinaldais parviennent à capturer assez d’ennemis, ils finiront par découvrir la véritable origine de leurs problèmes. »
« C’est logique. Cependant, la réaction extrême des Reinaldais s’explique peut-être aussi par une raison plus simple, monsieur Larkinson.
— Laquelle ?
— L’ennemi a mis la main sur quelque chose que les Reinaldais ne veulent surtout pas laisser leur échapper. »
À cette éventualité, Ves sentit une petite bombe exploser dans son esprit. Cette explication avait bien plus de sens que les théories sur la volonté de sauver l’honneur ou de démasquer le cerveau de ce complot.
Il se souvenait encore qu’une semaine plus tôt, Harkensen III avait été le théâtre d’une vague d’incidents violents. Peut-être que les objets pour lesquels les combattants clandestins s’étaient affrontés se trouvaient aussi sur Harkensen I.
« Eh bien, vous m’avez donné matière à réflexion, c’est certain. »
Après que tout le monde eut mangé ses rations nutritives au petit-déjeuner, les travaux reprirent. Les techniciens de méchas s’affairaient sur les méchas démontés comme des abeilles dans une ruche. Chacun contribuait à remettre en état les méchas récupérés et à leur rendre un semblant de fonctionnalité.
Le WW-1 de Vedette fut le premier mécha récupéré à reprendre vie. Le pilote d’essai qui le mit en marche le poussa dans ses retranchements.
Les réparations effectuées à la hâte firent surgir quantité de problèmes, mais Ves ne s’en inquiéta pas trop. Les Vandales pourraient faire avec pour le moment.
« Nous avons notre premier mécha ! »
Avec un modèle fonctionnel à leur disposition, les autres équipes se montrèrent bien plus productives. Le WW-1 leur fournissait surtout une direction claire à suivre. Elles n’avaient plus à trouver elles-mêmes des solutions aux problèmes difficiles.
Dans l’après-midi, deux autres méchas furent mis en marche. Baptisés WW-2 et WW-3, ils étaient en bien moins bon état général que le WW-1. En plein combat, leur blindage affaibli et rafistolé risquait facilement de causer leur perte.
Heureusement, les Vandales n’en demandaient pas tant. Un mécha rudimentaire ferait l’affaire, pourvu qu’il puisse se déplacer et représenter une menace. Sa véritable valeur tenait à sa capacité à donner l’avantage à leur groupe sur tous ceux qui ne disposaient d’aucun mécha opérationnel !
Sur Harkensen I, presque aucune organisation privée ni aucun groupe ne possédait de mécha ! La simple possession d’un mécha bringuebalant décuplait instantanément leur puissance de combat. Même les pacificateurs reinaldais garderaient désormais leurs distances, puisque les méchas des Vandales pouvaient les abattre de loin !
Si les Vandales avaient possédé un seul Spectre des Eaux lorsqu’ils s’étaient approchés du chantier naval, ils n’auraient jamais pris la peine d’affronter les voyous qui l’occupaient. Le chantier se serait déjà vidé avant même que le mécha arrive à portée de tir !
« Voilà qui est mieux. » La Capitaine Orfan sourit en s’arrêtant près de l’atelier. « Avec ces beautés en main, nous pouvons enfin passer à la phase suivante du plan. »
« Et quelle est-elle ? demanda Ves.
— Eh bien, les faire tourner un peu ! Maintenant que nous sommes les plus forts, il est temps de prendre ce qui nous revient ! »
Une fois le dernier Spectre des Eaux opérationnel, les Vandales laissèrent le WW-1 pour garder le chantier naval. Ils emmenèrent les WW-2, WW-3 et WW-4 et les placèrent à la tête de trois grandes équipes d’expédition.
Leur objectif ? Piller d’autres vaisseaux et récupérer des provisions !
Les trois méchas s’enfoncèrent dans la ville, loin devant un convoi d’aérovoitures et d’autres véhicules qui transportaient des centaines de Vandales.
Chaque fois que les brutes du coin tentaient de repousser les Spectres des Eaux, les pilotes de mécha vandales ripostaient sans pitié en faisant feu avec leurs canons lourds. Un seul projectile cinétique suffisait à pulvériser leurs repaires !
Tyranniques ! Flamboyants ! Dès qu’ils retrouvèrent leur puissance, les Vandales ne tardèrent pas à en faire étalage !
Après avoir montré qu’ils étaient prêts à utiliser leurs armes, les autres groupes rentrèrent aussitôt dans le rang. Les Vandales extorquèrent leurs aérovoitures et autres provisions sous la menace des armes, et les victimes ne pouvaient rien y faire. Naturellement, les Vandales ne poussèrent pas leur razzia trop loin. Dès qu’ils eurent récupéré assez d’aérovoitures, ils laissèrent les autres tranquilles.