Chapitre 611
Dès que les Vandales flagrants occupèrent le chantier naval et en chassèrent les derniers retardataires, les lieux commencèrent à s’animer. Après avoir délégué toutes les tâches essentielles, Ves n’eut plus qu’à s’installer et à regarder ses subordonnés faire tout le travail difficile.
« C’est bien d’être le patron », dit-il avec un sourire satisfait.
Les Vandales avaient trouvé par hasard quelques navettes de transport à forte capacité dans un hangar dont la porte avait été forcée. Elles n’égalaient pas la puissance de levage ni la capacité de chargement d’un véritable transporteur, mais c’était toujours mieux que rien.
Malheureusement, les précédents occupants du chantier naval les avaient forcées et avaient tenté de bidouiller leur matériel et leurs logiciels pour contourner les verrous. Les pièces cassées et les débris éparpillés montraient clairement qu’ils n’avaient pas été très doués.
« Elles peuvent seulement voler ? demanda Ves, sceptique.
— Ne vous en faites pas, monsieur Larkinson, répondit le chef Vasar. Je ne connais pas ce modèle de navette de transport, mais ils ne sont pas si différents les uns des autres. Je peux sans aucun doute réparer les pièces cassées. Quant au système d’exploitation, nos pirates informatiques devraient pouvoir le contourner rapidement. »
Le petit groupe de navettes de transport devint le bien le plus précieux des Vandales échoués sur Harkensen I. Elles pouvaient non seulement transporter des méchas sur de longues distances, mais aussi atteindre l’espace.
Cependant, les navettes ne suffiraient pas à elles seules à emmener les Vandales dans l’espace. Quiconque tenterait de gagner l’orbite se ferait aussitôt réduire en miettes par les méchas spatiaux qui y patrouillaient. De plus, chaque voyage ne permettrait de transporter que quelques centaines de personnes.
Les Reinaldais n’osaient même pas capturer les vaisseaux en fuite, de peur qu’ils aient été piégés pour exploser. Ils ne laisseraient jamais aux Vandales le temps de faire plusieurs allers-retours. Quoi qu’il en soit, les Vandales devaient trouver suffisamment de moyens de transport capables d’aller dans l’espace pour évacuer tout le monde en une seule tentative.
Sous l’œil exercé du chef Vasar, les techniciens méchas et les pirates informatiques remirent peu à peu les navettes en état tout en en prenant le contrôle. Ces derniers n’eurent même pas besoin de trop se donner de mal pour contourner leur programmation, car leur système de sécurité civil n’avait pas été mis à jour depuis des années.
« Bien ! Maintenant que nous avons un peu de capacité de transport, il est temps de faire venir les méchas. »
D’autres Vandales avaient déjà été envoyés en reconnaissance aux abords de la ville pour repérer des épaves récupérables. Ils visaient principalement les restes des méchas amphibies.
Les Vandales auraient pu récupérer les épaves des méchas de la Garde planétaire ou des Honorés, mais cela aurait mis les Reinaldais en rogne.
Pour l’instant, les Reinaldais avaient déjà fort à faire pour éteindre les nombreux incendies. Les ravages dans les grandes villes portaient tout particulièrement atteinte à leur prestige. Ils consacraient donc la majeure partie de leurs ressources et de leur attention aux opérations de secours dans ces régions, abandonnant à leur sort les villes moyennes comme celle où se trouvaient les Vandales.
Cette situation convenait aux Vandales, qui ne souhaitaient pas attirer l’attention des Reinaldais. Tant que personne ne franchissait la ligne rouge, ils resteraient sous le radar de tout le monde.
Cela ne signifiait pas pour autant qu’ils pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient. Des membres de factions très différentes se rassemblaient et se disputaient les ressources stratégiques. La Garde planétaire larguait depuis les airs de grandes quantités de rations nutritives et d’eau en bouteille, évitant ainsi que quiconque meure de faim, mais bien des visiteurs convoitaient d’autres choses.
Outils, armes, véhicules et autres biens très recherchés poussaient certains à risquer leur vie pour s’en emparer.
Sur ce plan, les Vandales ne déçurent personne. Leur nombre faisait d’eux l’un des groupes organisés les plus importants de la ville, et leur entraînement ainsi que leur coordination militaires écrasaient toute opposition. Les membres des gangs qui se délectaient du chaos avaient tendance à se croire invincibles, mais dès qu’ils affrontaient deux ou trois fois plus de Vandales qu’eux, ils comprenaient vite la leçon ou finissaient dans une tombe prématurée.
Ves n’avait pas à se préoccuper de la protection des équipes de récupération. Les officiers méchas, comme la Capitaine Orfan, maîtrisaient parfaitement la situation.
Une clameur soudaine s’éleva à l’autre bout du complexe.
« Nous avons récupéré notre première épave ! »
Une épave en assez bon état apparut dans les airs. Plusieurs chaînes la reliaient à un groupe de navettes volant de concert. Des robots de levage à forte capacité, placés à des endroits stratégiques autour du mécha, contribuaient à alléger la charge.
Malgré cela, le mécha amphibie, aussi lourd qu’un mécha chevalier de taille moyenne, fut à peine ramené jusqu’au chantier naval.
« Voyons donc quel gros morceau nous avons là. »
Ves et plusieurs concepteurs et techniciens de méchas se rassemblèrent autour de l’épave déposée dans une zone désignée. Ils purent enfin voir clairement la machine qui les avait terrifiés la nuit précédente.
« Son design est vraiment réussi ! s’exclama Ves avec une admiration manifeste. Quelqu’un a déjà identifié son modèle ? »
« C’est un modèle non répertorié. La base de données de l’AM ne contient aucune trace de ce modèle précis, répondit Mercator. J’ai toutefois fouillé un peu et trouvé une correspondance partielle avec le modèle Water Wraith WAWA-44AE de Gliesen Systems. Ce mécha est conçu pour bombarder depuis l’eau des positions côtières. La variante AE sacrifie toutes ses capacités de combat rapproché au profit d’une plus grande puissance de feu à distance.
Ses canons à double fonction sont très efficaces sur terre, mais moins sous l’eau. »
Le Water Wraith ressemblait à un mécha humanoïde trapu, agrémenté de quelques appendices. Sa surface était recouverte de bleu et de vert. À part l’emblème des Vrais Fils de Vesia, il ne présentait aucune autre caractéristique notable.
Même sans avoir étudié en profondeur les méchas amphibies, Ves devinait que le Water Wraith cherchait à équilibrer au mieux ses performances sur terre et sous l’eau. Son épaisse armure profilée avait manifestement été conçue pour assurer son étanchéité et lui permettre de résister à une pression considérable.
Contrairement aux véritables méchas aquatiques, ce modèle n’avait pas été conçu pour résister à la pression écrasante des profondeurs. Selon les caractéristiques de l’océan, trois ou quatre kilomètres de profondeur constituaient probablement sa limite.
« Où se trouve le siège de Gliesen Systems ? »
« C’est… une entreprise qui n’est pas originaire du Secteur stellaire de Komodo. D’après les archives, c’est un fabricant de méchas du Secteur stellaire de la Montagne Vicieuse. »
Cette révélation fit murmurer tout le monde de surprise. L’humanité s’était implantée dans la Montagne Vicieuse avant Komodo ; son niveau de développement général était donc nettement supérieur.
« Gliesen Systems a-t-elle des filiales dans notre secteur stellaire ? »
« Pas à ma connaissance. L’entreprise a peut-être étendu sa présence ici grâce à des partenariats secrets, mais s’il en existe, vous ne trouverez aucune preuve sur le réseau galactique. »
Cette anomalie parut très étrange à Ves. Pourquoi les cerveaux derrière les attaques terroristes auraient-ils utilisé un design de mécha de la Montagne Vicieuse ? Ce n’était pas comme si les concepteurs de méchas de Komodo se tournaient les pouces. Ils avaient développé bien assez de modèles amphibies pour avoir l’embarras du choix.
Était-ce un indice que le conflit s’étendait à plusieurs secteurs stellaires, ou simplement une nouvelle fausse piste destinée à égarer les enquêteurs ?
Quelle que fût la vérité, les Vandales devaient faire avec les méchas dont ils disposaient. « Bon, inutile de spéculer. Commençons par remettre ce mécha en état ! Monsieur Mercator ! Puisque vous êtes si doué pour dénicher des informations sur le réseau galactique, voyez si vous pouvez trouver des schémas ou des caractéristiques du Water Wraith.
Un manuel de réparation fera aussi l’affaire. »
L’autre concepteur de méchas secoua la tête. « Monsieur Larkinson, je tiens à vous rappeler que les épaves du champ de bataille ne sont pas des copies conformes du Water Wraith. À quoi bon dénicher ces documents ? »
« Même si ces épaves sont des variantes, elles devraient utiliser les mêmes composants. Nous les remettrons en état bien plus facilement si nous avons un modèle sur lequel nous appuyer. »
« Mais… tout ne correspondra pas. Comment allons-nous gérer les différences ? »
Ves soupira. « Laissez-moi m’en charger. Le Bricolage, c’est un peu ma spécialité. Si nous ne pouvons pas fabriquer les bonnes pièces, nous pourrons toujours improviser jusqu’à obtenir quelque chose qui ressemble à l’original. Nous ne cherchons pas à produire un mécha durable ! Il suffira qu’il tienne une semaine ou deux ! »
Cette précision remit leurs priorités en place. Ils n’avaient pas besoin de travailler selon les normes de qualité les plus strictes. C’était important pour les principaux méchas des Vandales, mais, pour l’instant, ils n’avaient besoin d’emprunter la puissance des Water Wraiths que pendant quelques jours.
Une fois l’épave transportée dans un atelier aménagé pour leur usage, Ves l’examina et
établit un plan préliminaire de remise en état.
« Le blindage avant est en miettes, mais les composants internes ne devraient pas être trop difficiles à réparer, expliqua Ves à la foule. Le moteur et le réacteur semblent tous deux en état de tenir le coup, mais nous devrions quand même vérifier leur intégrité. En revanche, le cockpit est totalement détruit. Le remplacer sera le plus gros obstacle à la remise en état de ce mécha. »
Les Vandales avaient choisi de récupérer ce mécha en premier parce qu’il semblait le plus facile à réparer. Comparée à la fabrication d’un moteur ou d’un réacteur entièrement neuf, la reproduction d’un cockpit était bien plus simple. La seule difficulté était de reproduire également les logiciels, une tâche pénible, mais pas insurmontable avec l’aide de pirates informatiques.
« Bien, désignons provisoirement ce mécha WW-1. Monsieur Vedette ? »
Loke Vedette s’avança. « Oui, monsieur ? »
« Vous êtes chargé de remettre ce mécha en état. »
« Moi ? Mais c’est trop pour moi ! »
« Allons, ne vous inquiétez pas pour si peu. Je m’occuperai du travail de conception. Vous n’aurez qu’à superviser la remise en état et régler les petits problèmes d’incompatibilité qui surviendront. »
Ves confia WW-1 à Vedette parce que ce mécha était sans doute le plus facile à remettre en service.
Son jugement se révéla juste : au cours des heures qui suivirent, les navettes de transport ramenèrent plusieurs épaves, toutes dans un état de plus en plus lamentable. L’une avait perdu ses deux jambes et sa tête, tandis qu’une autre était traversée de part en part par un trou qui avait englouti la moitié de son réacteur.
Il chargea monsieur Mercator, le chef Keys et le chef Vasar de superviser la remise en état des autres méchas. Quant aux épaves que les Vandales rapportèrent ensuite, Ves les abandonna après avoir évalué précisément leur état. Elles étaient si lourdement endommagées que les Vandales auraient probablement besoin de matériaux introuvables dans la ville.
Elles ne servaient plus qu’à récupérer des pièces détachées sur leurs carcasses brisées. Les plaques de blindage, en particulier, étaient difficiles à trouver ; disposer d’une source immédiate permettait donc d’accélérer les réparations.
Ves s’affaira à résoudre toutes sortes de problèmes techniques. Malgré le nombre d’épaves récupérées, certaines pièces cassées n’avaient tout simplement aucun rechange disponible. Il avait l’impression d’être un secouriste appelé sans cesse à éteindre les incendies provoqués par ses propres subordonnés.
Le temps passa tandis que les méchas se reconstituaient peu à peu. Leur vie et leur liberté dépendaient de leurs efforts ; les techniciens n’avaient donc pas besoin qu’on les encourage davantage à travailler dur.
Ves les avait rarement vus donner le meilleur d’eux-mêmes. Il s’avéra qu’ils étaient tout à fait capables. Le mécha dont Vedette supervisait la remise en état n’avait plus besoin que de quelques heures pour retrouver sa capacité de combat. Les trois autres Water Wraiths nécessitaient encore des réparations avant de pouvoir redémarrer, mais devraient être opérationnels dès le lendemain.
À la tombée de la nuit, les Vandales redoublèrent de vigilance. Ils redoutaient que les événements de la veille se répètent. Ceux qui montaient la garde de nuit surveillaient attentivement les environs et leurs scanners, à l’affût du moindre problème.
Cette fois, forts de leur expérience, les Vandales s’étaient procuré une grande quantité de scanners et les avaient orientés dans toutes les directions, y compris vers l’eau.
Quiconque tenterait de s’approcher furtivement le regretterait. Ves était devenu quelque peu paranoïaque à ce sujet et avait donc mis en place d’autres mesures.