Chapitre 608
Les services d’urgence reinaldais, débordés et inutiles, finirent par se montrer dans les rues. D’innombrables blessés appelaient à l’aide. Les Vrais Fils de Vesia et les autres groupes prétendument terroristes ne faisaient preuve d’aucune discipline de tir. Dès qu’un obstacle se dressait devant eux, il méritait d’être abattu ! Plus ils causaient de dégâts collatéraux, plus ils nuisaient aux intérêts de Reinald !
Les touristes étrangers comme les membres aguerris des unités en permission à terre souffrirent tout autant. Plus de la moitié de la ville où résidaient les Vandales avait été endommagée, et certaines constructions historiques s’étaient effondrées !
Dans cette seule ville, les dernières estimations du nombre de victimes dépassèrent rapidement les cinq cent mille ! Or, ce n’était qu’une ville de taille moyenne. Peut-être un million de personnes, voire davantage, avaient déjà péri dans les autres villes !
Laisser des méchas ennemis pénétrer dans une ville, c’était comme lâcher une meute de loups dans un poulailler ! Même leurs attaques les plus anodines suffisaient à faucher des millions de vies en quelques heures de combat à peine !
Quitter l’hôtel pour s’engager dans des rues dévastées, jonchées de corps, de véhicules et de débris, révélait avec une brutalité saisissante la puissance destructrice qui rendait les méchas si séduisants.
Les secouristes reinaldais, en sous-effectif critique, s’attelèrent aux tragédies une par une. Leurs véhicules sillonnaient méthodiquement les rues et triaient les blessés les plus graves qu’il était encore possible de sauver. Des robots volaient çà et là, prenant en charge l’essentiel des opérations de sauvetage et des soins.
Les Vandales qui sortaient de l’hôtel meurtri ne prêtèrent aucune attention aux agaçants robots et demandèrent plutôt si eux-mêmes ou leurs proches avaient besoin de soins. Ils s’emparèrent de leur côté d’outils récupérés ou réquisitionnés et se mirent à forcer les serrures des voitures volantes les plus proches. Tous ces véhicules étaient immobilisés depuis longtemps, après avoir reçu un ordre de confinement d’urgence du centre de contrôle de la ville.
Avec tous ces morts et ce chaos, avoir une foule de véhicules volants au-dessus de la tête n’arrangerait rien.
À ce moment-là, personne ne se souciait des véhicules abandonnés. Les pirates informatiques parmi les Vandales s’introduisirent sans façon dans leurs systèmes d’exploitation et s’en accordèrent le contrôle total.
Une heure plus tard, les Vandales avaient rassemblé une vingtaine de véhicules et tout un assortiment d’outils légers. Ves grimaça en observant le tas de matériel. Ces outils avaient été conçus pour entretenir des bateaux ou des voitures volantes. Réparer des méchas avec des outils aussi frêles et peu puissants s’annonçait très difficile.
Harkensen I avait malheureusement beau manquer d’ateliers de méchas et d’autres infrastructures industrielles lourdes, son économie reposait entièrement sur le tourisme et les services. La planète importait tout ce dont elle avait besoin, à l’exception des méchas, qu’elle interdisait totalement, sauf lorsqu’ils étaient aux mains de l’armée reinaldaise.
Autant pour leur capacité à interdire les méchas. Des centaines de machines avaient ravagé la ville la nuit précédente. En avoir laissé passer autant au travers de leurs contrôles avait anéanti toute confiance dans leurs compétences.
« Bon, ce n’est pas l’idéal, mais ça fera l’affaire », marmonna Ves. Il se tourna vers un officier des méchas. « Avez-vous repéré des ateliers ou un endroit du genre où nous pourrions remettre en état les méchas récupérés ? »
« Nous avons trouvé un site prometteur, monsieur Larkinson. Cette ville abrite un chantier naval qui entretient des bateaux et des navires. Ce n’est peut-être pas l’atelier de méchas que vous espériez, mais il devrait disposer d’installations suffisantes pour que vos hommes et vous puissiez faire des miracles. »
« Il y a une imprimante tridimensionnelle ? Et un système d’assemblage ? »
L’officier baissa les yeux vers sa tablette. « D’après nos rapports, le chantier naval possède une imprimante tridimensionnelle et un système d’assemblage, tous deux configurés pour les travaux navals. »
Ves poussa un soupir de soulagement. « Bien. Je peux me débrouiller avec ça. Ce qui m’intéresse surtout, c’est une imprimante tridimensionnelle de qualité industrielle. Peu importe qu’elle serve d’ordinaire à fabriquer des pièces de navire : nous pourrons facilement y charger des pièces de mécha. Quant au système d’assemblage, nous ne pourrons peut-être pas utiliser ses bras articulés ni ses systèmes de suspension, mais nous pourrons toujours emprunter ses robots de levage à usage intensif. »
Il s’attendait aussi à ce que le chantier naval dispose d’un approvisionnement régulier en matériaux et d’outils lourds. Tous ces facteurs réunis rendaient un peu plus réaliste leur projet insensé : récupérer sur le champ de bataille les méchas tombés au combat et les remettre en état pour leur propre usage.
« Qu’en est-il des propriétaires actuels et des employés du chantier naval ? Je doute qu’ils apprécient que nous débarquions pour dilapider leurs réserves. »
L’officier des méchas cracha par terre. « Hein ? Qu’est-ce qu’on en a à foutre ? S’ils sont assez stupides pour porter plainte, renvoyez-les dans la rue. On leur tirera dessus s’ils deviennent gênants. »
C’était une réaction typique des Vandales. Ves ne prit pas la peine de lui faire remarquer que faire du mal à un Reinaldais dans un système stellaire reinaldais était une très mauvaise idée.
Les pirates informatiques s’emparèrent d’un nombre croissant de voitures volantes, mais il leur faudrait encore du temps pour transporter les quatre mille Vandales et tout leur butin. En outre, ils devaient aussi trouver un moyen d’acheminer les carcasses de méchas du champ de bataille jusqu’au chantier naval.
Cette dernière difficulté était celle qui préoccupait le plus Ves, pour l’instant. « Avez-vous avancé dans la recherche d’un moyen de transport assez grand pour récupérer les épaves ? »
« Pas encore. Il n’y a même aucun véhicule de transport sur le parking, à côté du chantier naval », lui répondit l’officier avec regret. « Nous en aurions déjà trouvé un si nous nous étions installés dans une grande ville. Malheureusement, nos supérieurs ont choisi de louer cet hôtel parce qu’il acceptait nos conditions et proposait un prix intéressant. »
« … Quelle ville de radins. »
Des tirs éclatèrent soudain à quelques pâtés de maisons. Ves faillit baisser la tête, mais comprit que les combats ne s’étaient pas étendus jusqu’à leur position.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda-t-il.
« Je vais me renseigner. » L’officier pianota sur son communicateur et attendit une réponse. « On dirait que les rats sont sortis de leurs trous. Des membres d’un corps de mercenaires de Roppongan ont eu la même idée que nous. Comme les voitures volantes ne sont pas assez nombreuses pour tout le monde, ils se battent pour en prendre le contrôle. »
« Ce n’est pas une raison pour en venir aux mains ! »
« Écoutez, monsieur Larkinson, si nous ne montrons pas à ces rats d’égout qui commande, ils vont nous tomber dessus en un rien de temps ! »
La première fusillade se propagea dans toute la ville à moitié détruite. Partout, des groupes de survivants armés commencèrent à se battre pour s’emparer du nombre limité de véhicules capables de les sortir de cet enfer !
Bien que les combattants ne représentassent qu’une petite partie de la population de la ville, leurs actes égoïstes déstabilisèrent l’équilibre précaire qui s’était instauré à l’aube !
« Bande d’abrutis impulsifs qui tirent sur tout ce qui bouge, regardez ce que vous avez fait ! » cria Ves en désignant vaguement la ville. « C’est nous qui allons en porter le blâme, c’est sûr ! »
Les rues résonnaient de tirs tandis que les services de secours reinaldais s’élançaient dans les airs. De nombreux blessés, hommes et femmes, appelaient à l’aide, mais les robots chargés de leur sauver la vie retournaient à leurs appareils.
Avec la flambée de violence qui embrasait les rues, la ville sombra de nouveau dans le chaos ! Les patrouilles reinaldaises ne pouvaient pas fermer les yeux sur la situation. Les méchas des Honorés étaient dotés d’armes extrêmement meurtrières et ne convenaient donc pas au maintien de l’ordre. Les méchas de la Garde planétaire entrèrent plutôt en action.
Équipés de projecteurs à fluide, ils se mirent à cracher par la bouche de leur arme, qui ressemblait à un lance-flammes, de grandes quantités d’une bave brune à l’odeur répugnante. Ceux qui avaient le malheur d’être touchés ne pouvaient plus se battre : leur corps et leurs armes se retrouvaient englués dans cette substance, qui durcissait rapidement au point de résister même aux méchas !
Si elle n’avait pas été respirable et soluble, les victimes auraient étouffé !
En une seule minute, un mécha de la Garde planétaire pouvait couvrir de bave une foule de plusieurs centaines de personnes. Comme presque tous les méchas équipés d’un projecteur à fluide étaient en mouvement, de plus en plus d’agitateurs perdaient la capacité de tuer.
Aucun mécha de maintien de l’ordre n’avait encore atteint les Vandales, mais Ves entendait déjà leurs pas tonitruants se rapprocher.
Ves s’exaspéra devant le chaos déclenché par les Vandales. « Regardez ce que vous avez fait ! La Garde planétaire ne fermera pas les yeux sur vos manigances. On va tous se faire englués et embarquer d’ici peu ! »
« Du calme, monsieur Larkinson. Nous avions prévu cette éventualité et préparé une riposte. À votre avis, où est passée la moitié de nos hommes ? Regardez ce flux. »
Ves reçut la tablette, que l’officier avait réglée sur le direct d’un Vandale parti très loin de l’hôtel. Celui-ci se trouvait au milieu d’une foule quelconque.
« Vous allez vous laisser englués juste parce que vous voulez survivre ? » cria le Vandale à la foule.
« Non ! »
« Dégagez, Reinaldais ! »
« Pourquoi ils nous empêchent de partir ?! »
« Alors battez-vous ! » lança le Vandale, attisant davantage la colère de la foule. « Où était la Garde planétaire quand notre abri s’est effondré sur nos têtes ? Qu’est-ce que les Reinaldais ont fait jusqu’ici pour nous sauver ? Ils n’ont pas su repousser les terroristes et ne sont revenus en rampant qu’une fois l’ennemi parti ! Ce ne sont qu’une bande de sacs à merde avides, lâches et fainéants, qui ne valent même pas un millième de ce qu’ils gagnent ! »
Le Vandale galvanisa les survivants à coups de mensonges. La plupart étaient à deux doigts de craquer. Il ne leur fallait qu’une petite poussée pour perdre toute raison. Au moment où la foule atteignit le comble de l’hystérie, un mécha de la Garde planétaire apparut.
« Abattez le mécha ! » cria le Vandale, et la foule réagit presque aussitôt.
Une pluie de tirs de pistolets de faible calibre crépita contre la carcasse blindée du mécha de maintien de l’ordre. Le pilote à l’intérieur ne prêta aucune attention à ces armes légères et englua méthodiquement les émeutiers, jusqu’à ce que plus personne ne puisse tirer.
Le Vandale qui avait chauffé la foule s’était éclipsé depuis longtemps.
Quand le mécha de la Garde planétaire passa dans la rue suivante, il se retrouva face à la même situation. Il dut alors, une fois encore, engluer les gens qui lui barraient la route.
Quelqu’un parvint à mettre la main sur un lance-roquettes de contrebande. Un instant, le temps sembla s’arrêter tandis que la roquette fusait et frappait le blindage frontal du mécha.
Seuls quelques éclats de revêtement se détachèrent à l’endroit de l’impact.
Le pilote continua d’asperger de bave tous ceux qui se trouvaient sur son chemin, mais, peu à peu, les alarmes de son mécha retentirent. Il n’avait plus de bave !
Les méchas de la Garde planétaire avaient peut-être pacifié des dizaines de milliers d’émeutiers, mais plus d’un million de personnes continuaient à semer le trouble dans les rues sans la moindre peur !
C’était trop pour eux ! La nuit précédente, leurs méchas avaient le plus souffert dans les combats contre les méchas amphibies pilotés avec brio. Même au complet, ils n’auraient pas eu la force de pacifier toute une ville en un instant ; alors, avec des effectifs désormais réduits à peau de chagrin…
Ils ne pouvaient rétablir l’ordre que petit à petit, en retournant à leur base pour remplir leurs réservoirs.
« Ça nous a fait gagner du temps. Les Reinaldais ne viendront pas nous chercher des noises », déclara fièrement l’officier vandale en reprenant sa tablette. « On maîtrise parfaitement la situation. On m’a informé que vous étiez attendu au chantier naval. »
« D’accord… »
Ves avait cru que cette forme particulière de folie se limitait à quelques Vandales, comme la Capitaine Orfan. Il s’avéra qu’il en avait sous-estimé l’ampleur. La folie faisait pour ainsi dire partie de leur tradition militaire ! Ce genre de comportement téméraire était pratiquement inscrit dans leur ADN !
C’était comme si les Vandales étaient incapables de fonctionner normalement sans une émeute en cours !
« Les Vandales sont beaucoup trop doués pour semer le chaos », se dit-il en fronçant les sourcils. « Est-ce un élément essentiel de leurs méthodes ? Pourquoi un régiment de pillards est-il si fort pour soulever des essaims de frelons ? »