Chapitre 607
Tout grand système stellaire devenu un carrefour du commerce, des services et du tourisme accueillait chaque jour des milliers de vaisseaux spatiaux. Des petits yachts de plaisance aux gigantesques porte-flottes, le nombre et la variété des vaisseaux qui faisaient escale dans le Système de Harkensen dépassaient de loin les capacités des flottes de patrouille des Honorés.
Une part importante des visiteurs qui faisaient escale dans ce système stellaire était constituée d’équipages venus ravitailler leurs vaisseaux et leurs méchas, tout en accordant à leurs membres une permission à terre. En temps normal, les inspecteurs reinaldais ne prenaient pas vraiment la peine de fouiller minutieusement les vaisseaux de ces équipages. Ils recherchaient surtout les armes dangereuses. Pour le reste, chacun était libre de faire ce qu’il voulait.
Comment les marchés noirs et gris de Harkensen auraient-ils pu se procurer leurs marchandises illégales, sinon ? Si les inspecteurs faisaient trop bien leur travail, toute l’animation des marchés clandestins disparaîtrait !
Ceux qui voulaient du mal à Reinald exploitaient les failles de cette méthode. Ces inspections bâclées permettaient à des cargos chargés d’explosifs de se glisser dans le système intérieur et de se placer à proximité d’autres vaisseaux et de stations spatiales.
L’opération avait été menée avec grand soin. Pour éviter d’être repérée par les scanners à distance, la cargaison se composait d’une substance beaucoup moins puissante, mais les soutes en contenaient des tonnes. Dès que le signal fut donné, tous les cargos explosèrent avec une puissance supérieure à celle d’une bombe nucléaire tactique !
Plus de deux douzaines de cargos soigneusement positionnés explosèrent simultanément en orbite autour de Harkensen I et de Harkensen III ! Seule l’orbite réglementée de Harkensen II échappa au chaos !
En vérité, les explosions ne détruisirent qu’un petit nombre de vaisseaux. Certains furent anéantis sur-le-champ, tandis que beaucoup d’autres résistèrent grâce à leur épais blindage. Plusieurs milliers prirent feu, et bien d’autres subirent les conséquences des explosions secondaires et des défaillances en chaîne !
Les dégâts infligés aux stations spatiales furent un peu plus graves. De nombreux compartiments s’effondrèrent ou se dépressurisèrent en un instant, tuant des dizaines de milliers de personnes d’un seul coup !
Cela pouvait sembler énorme, mais l’espace était vaste. Même lorsque des milliers de vaisseaux orbitaient autour d’une même planète, ils se garaient généralement chacun dans une bande d’espace distincte.
Comme des centaines, voire des milliers de kilomètres séparaient les vaisseaux stationnés, les cargos ne pouvaient faire des dégâts que dans des circonstances particulières, par exemple lorsqu’ils s’amarraient à une station spatiale ou signalaient à un ravitailleur qu’ils avaient besoin de faire le plein.
Pourtant, les détonations initiales ne furent que l’étincelle qui déclencha la panique.
« Je vous avais dit que ces inspecteurs de Reinald ne valaient rien ! Regardez combien de vaisseaux ont explosé ! Le nôtre pourrait être le prochain ! Il faut qu’on se tire d’ici ! »
« Nous exigeons une compensation ! Nous avons perdu pour plus de deux cents millions de marks de marchandises ! Et nous risquons des pénalités qui représentent le double de cette somme ! »
« Je suis venu sur Harkensen I pour fuir la guerre, pas pour plonger en plein dedans ! C’est la pire destination de vacances qui soit ! Je pars tout de suite et je ne reviendrai jamais ! »
« Mes enfants sont morts ! Ma femme est morte ! Toute ma famille est morte ! »
Le réseau galactique déborda de commentaires indignés. Ves parcourut distraitement les portails d’actualités, qui brossaient tous un tableau apocalyptique. L’arrivée de l’aube avait fait fuir les assaillants, mais les souffrances, elles, ne prenaient pas fin.
Tout le monde voulait quitter la planète et le système stellaire ! Mais les Reinaldais n’allaient pas les laisser partir comme bon leur semblait. Des renforts arrivèrent pour rétablir l’ordre à la surface et en orbite, mais ils eurent toutes les peines du monde à contenir les foules qui voulaient s’en aller !
Blocus, embouteillages, couvre-feux et autres mesures empêchaient les visiteurs bloqués sur place de partir. Les assaillants étant toujours en liberté, les Reinaldais ne pouvaient pas se permettre de laisser les coupables quitter Harkensen I en se fondant dans la foule.
Après un tel coup porté à leur crédibilité, le seul moyen de sauver ce qui pouvait l’être consistait à retrouver les responsables et à les traduire tous en justice !
De retour à l’hôtel, les principaux Vandales se réunirent en urgence. Plusieurs officiers des méchas et des vaisseaux entrèrent dans une salle de conférence destinée aux réunions d’affaires. Ils prirent place, le visage grave, et échangèrent quelques mots à voix basse.
Ves attira de nombreux regards en s’asseyant. Pratiquement tous les Vandales présents à l’hôtel avaient entendu dire qu’il avait, d’une manière ou d’une autre, fait disparaître les dix-huit infiltrés.
Le fait que leur concepteur de méchas, apparemment si peu redoutable, ait été capable d’un tel massacre lui valut le respect de nombreux hommes. Ves se souciait peu de l’opinion des autres, mais il changea d’avis en découvrant que ses exploits avaient renforcé son autorité parmi eux !
Les Vandales respectaient les forts !
Alors que la réunion s’apprêtait à commencer, la porte coulissa de nouveau et laissa apparaître une silhouette familière. La capitaine des méchas entra d’un pas nonchalant, telle une reine venue tenir sa cour.
« Capitaine Orfan ! »
« Soyez la bienvenue, madame ! »
« Tu me dois une bière, Rosa ! »
Chaque officier vandale la salua ou lui adressa un salut militaire avec un respect manifeste. Personne n’avait envie de reparler de la gloire du duel d’honneur, mais son récent exploit venait de porter son prestige à de nouveaux sommets !
Les Vandales respectaient les forts !
« Bon, les Vandales, au travail », déclara la capitaine Orfan, tandis que toute la gravité de la réunion semblait se concentrer autour d’elle. « Pour commencer, où en sont les chiffres ? »
Un officier de la logistique se leva. « Nous comptons actuellement plus de quatre mille membres du personnel. Grâce à notre politique de permission à terre, presque tous les Vandales présents sur Harkensen I ont été recensés. Il reste toutefois quelques Vandales introuvables qui ont déserté nos rangs. Ils peuvent être n’importe où. »
« Essayez de les retrouver et ramenez-les. » La capitaine des méchas donna cet ordre comme si la question ne souffrait aucune discussion.
« Et si on n’y arrive pas ? demanda quelqu’un. Il y a forcément des Vandales coincés de l’autre côté de la planète. »
La capitaine Orfan balaya l’objection d’un geste. « Alors, on les abandonnera. S’ils ont été assez stupides pour s’éloigner, ils n’ont qu’à en assumer les conséquences. Pour l’instant, nous devons nous débrouiller seuls. De quelles ressources disposons-nous ? »
« Pas grand-chose, j’en ai peur, répondit un capitaine de la sécurité. Quand nous avons d’abord demandé aux Reinaldais de nous envoyer une équipe de sécurité pour protéger cet hôtel, nous avons dû nous battre pour obtenir autant d’armes. Les strictes interdictions des méchas et des armes lourdes ont entravé nos efforts pour en faire venir. »
Chaque Vandale avait reçu un pistolet de réserve, mais cette arme ne servait qu’à repousser des voyous de bas étage et des émeutiers. Contre une véritable force militaire ou paramilitaire, le faible calibre de leurs armes ne leur serait d’aucune utilité.
« Combien avons-nous de soldats en armure complète ? »
« Si nous utilisons tout notre équipement de réserve, nous pouvons déployer un peu plus d’une centaine d’agents de sécurité. Je dois vous prévenir que mes hommes sont formés à la défense des bases et des vaisseaux. Ils ne sont pas entraînés aux opérations offensives. »
Autrement dit, les agents de sécurité tenaient davantage du gardien ou de la police militaire. Leur principale mission consistait à jeter les Vandales ivres au cachot et à repousser les assaillants qui tentaient d’aborder les vaisseaux.
« Eh bien, ils ont intérêt à apprendre vite, parce que j’ai des projets », lança la capitaine Orfan avec un sourire assuré. « Commençons par le premier problème. Sommes-nous en sécurité ici ? »
Les officiers vandales échangèrent des regards et secouèrent la tête. Ves donna son avis. « Les Reinaldais ont prouvé qu’ils étaient incapables de protéger leurs villes très peuplées. D’après ce que j’ai appris, les Véritables Fils de Vesia ont battu en retraite en bon ordre et semé les méchas aquatiques reinaldais qui les poursuivaient.
« Une grande partie des infrastructures défensives étant en ruines, les méchas reinaldais, déjà trop peu nombreux, sont débordés. Qui sait si les terroristes ne reviendront pas à la nuit tombée ? »
« Nous ne pouvons pas rester ici, intervint un officier des méchas embarqués. Nous avons des pilotes de méchas, mais pas de méchas. Nous avons des techniciens, mais pas de matériel. Nous avons des équipages, mais pas de vaisseaux. Nous sommes aussi démunis que des nourrissons sans défense au milieu des bois. Notre priorité absolue devrait être de nous procurer du matériel de guerre, pour pouvoir mettre notre entraînement à profit ! »
« Bien dit ! »
« Enfin une idée sensée ! »
Sans quelqu’un comme le major Verle pour maintenir l’ordre, les participants ne se retinrent guère. La capitaine Orfan les écouta en souriant.
« Renforcer notre capacité à nous défendre est important, mais je préférerais que nous cherchions à quitter cette planète, intervint Ves. Pour l’instant, toutes nos ressources sont bloquées sur Harkensen III. À mon avis, nous devrions rejoindre nos frères et sœurs sur l’autre planète et foutre le camp de ce système stellaire. »
« Je suis d’accord ! »
« Plus vite on sera partis, mieux ce sera ! »
Une autre officier des vaisseaux secoua la tête. « Comment allons-nous partir ? Les Reinaldais ont établi un blocus et retiré à tous les appareils l’autorisation de rejoindre l’orbite. On a signalé des centaines de navettes et de transports qui tentaient de s’échapper. Ils ont tous ignoré les avertissements et se sont fait réduire en miettes. En ce moment, les patrouilles reinaldaises en orbite ne plaisantent pas du tout ! »
Les Vandales retombèrent dans l’inquiétude.
« Combien de temps durera le blocus ? »
« Jusqu’à ce que les Reinaldais aient arrêté tous les responsables, ou qu’ils ne puissent plus retenir les touristes qui veulent partir. Une semaine, peut-être un mois. »
« Nous ne pouvons pas attendre si longtemps, affirma Ves. Je ne sais pas pour vous, mais les terroristes nous ont aussi pris pour cible. Pour une raison ou une autre, nous avons attiré leur colère, et la présence des infiltrés prouve que nous figurons sur leur liste. Plus nous resterons ici, plus nous risquerons une catastrophe. »
« D’après ce que j’ai entendu, ces salauds sournois s’en sont surtout pris à vous. Pourquoi ne pas nous séparer, pour que vous ne nous entraîniez pas tous dans votre chute ? proposa un Vandale à l’air louche. »
« Ridicule ! Monsieur Larkinson est des nôtres ! Sans son aide, nous n’aurions jamais aussi bien réussi l’opération Detemen ! »
« Tu es stupide ou quoi ? lança lentement la capitaine Orfan d’un ton autoritaire. C’est une chose d’abandonner les crétins qui se sont tirés en pleine nuit. C’en est une autre de mettre l’un des nôtres à la porte ! Et puis, d’après ce que j’ai entendu, ces faux Vesiens s’en prennent à nous tous. Inutile de faire une exception pour notre concepteur de méchas. »
« Je suis d’accord avec notre capitaine. Ce n’est pas le moment de nous pointer nos armes les uns sur les autres. »
Ves poussa un soupir de soulagement. Les paroles catégoriques de la capitaine Orfan réglèrent aussitôt la question. Il n’avait pas beaucoup d’estime pour elle, mais ses raisonnements simplistes jouaient cette fois en sa faveur.
Les Vandales élaborèrent un plan au cours des trente minutes suivantes. Leur objectif principal était de rejoindre l’orbite. De là, ils attendraient de voir si leurs camarades restés sur Harkensen III avaient réussi à reconstituer la flotte et à récupérer les Vandales bloqués sur Harkensen I.
Si ce n’était pas le cas, la capitaine Orfan jura qu’elle rejoindrait Harkensen III par tous les moyens. « Même s’il faut détourner un vaisseau, nous rentrerons, coûte que coûte ! »
Les Vandales déchaînés acclamèrent son audacieux projet, mais quelques-uns, comme Ves, ne se joignirent pas à eux. À court de patience, les Vandales flagrants se montrèrent dignes de leur nom et imaginèrent toute une série d’actions téméraires !
Si Ves avait dû résumer le plan, il l’aurait fait en une phrase : « Voler ou récupérer tout ce dont ils avaient besoin ! »
Ils n’avaient pas de méchas pour se protéger des autres méchas ? Qu’à cela ne tienne : ils n’avaient qu’à récupérer les épaves éparpillées sur les plages et les remettre en état !
Ils n’avaient pas les outils nécessaires pour réparer ces méchas ? Très bien : ils n’avaient qu’à piller les magasins d’outillage et les boutiques diverses du voisinage pour lancer leur opération de récupération !
Ils n’avaient ni navettes ni transports pour rejoindre l’orbite ? Des milliers d’appareils étaient immobilisés au spatioport de Harkensen I ! S’ils parvenaient à soulever la foule, ils pourraient submerger les gardes reinaldais et quitter cette planète ravagée par la guerre en un rien de temps !
Cette dernière étape était particulièrement hasardeuse. Il fallait réunir trop de conditions. En pleine crise, qui pouvait garantir que les Reinaldais ne braqueraient pas leurs armes sur les émeutiers impatients d’embarquer à bord des appareils immobilisés ?
Naturellement, la plus fervente partisane de ce plan n’était autre que la capitaine Orfan ! À ses yeux, mieux valait agir que rester les bras croisés ! La capitaine des méchas, connue pour son tempérament agressif, n’avait aucune envie de se terrer dans l’hôtel en attendant la mort.
Ves se prit le visage dans la main en voyant que les Vandales prenaient cette proposition au sérieux. « Suis-je entouré de fous ? »