Chapitre 606
Quelque temps plus tard, Ves était assis, les bras croisés sur la poitrine. À l’étage inférieur, les agents de sécurité s’employaient à neutraliser les produits chimiques qui avaient fait perdre connaissance aux Vandales.
Les infiltrés n’avaient utilisé aucune substance mortelle ou sophistiquée pour contourner les détecteurs. Les agents de sécurité, enfermés dans des combinaisons de combat hermétiques, purent facilement injecter aux Vandales un antidote standard qui les réveilla en quelques minutes.
À la nouvelle des événements, beaucoup réagirent avec horreur et incertitude. En voyant les conséquences de ce que Ves avait déclenché, ils comprirent tous qu’ils avaient frôlé la mort de très près. Qui savait ce que les infiltrés leur réservaient une fois Ves capturé ?
Héros du moment, Ves refusa obstinément d’expliquer comment il avait repoussé les assaillants. Comme la plupart des systèmes de l’hôtel étaient hors service, les agents de sécurité n’avaient pu récupérer aucune vidéo. Cela jouait en sa faveur. Ves se contenta d’affirmer qu’il possédait une arme secrète et que ses supérieurs étaient au courant. Ce n’était probablement pas loin de la vérité.
« Vous ne me facilitez pas la tâche, dit Nolsen, qui se tenait en face de Ves. Comme tous les autres agents de sécurité, il portait une armure de combat noire et bordeaux à l’allure menaçante, seulement inférieure à une véritable combinaison exosquelettique.
— Nous avons calculé la puissance nécessaire à une arme à énergie dirigée pour vaporiser dix-huit agents ennemis d’un seul coup, et elle rivalise avec celle d’un pistolet laser de la taille d’un mécha ! Une arme de ce genre entre les mains d’un concepteur de méchas sans formation au combat, c’est incroyablement irresponsable ! »
« Si vous voulez davantage de réponses, voyez ça avec le major Verle ou le professeur Velten, grogna Ves. Ce n’est pas moi, l’ennemi. À vrai dire, vous devriez plutôt vous intéresser à celui qui a envoyé ces infiltrés et ces méchas amphibies semer le chaos dehors. »
Ves avait raison, et le lieutenant le savait. Après quelques minutes de questions infructueuses, Nolsen s’éloigna sans avoir obtenu de réponse.
« Enfin. »
Si Nolsen n’avait pas insisté davantage, c’était surtout parce qu’à ses yeux, Ves faisait partie des hautes sphères. En tant que concepteur en chef de la force opérationnelle, il jouissait d’un prestige sans égal parmi les Vandales flagrants.
Il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’il ait quelques astuces pour assurer sa sécurité.
Un médecin était déjà venu retirer les fragments des projectiles qui avaient pénétré dans son corps. Ves essayait donc de se remettre.
« Quel bazar. »
Le vacarme dehors s’était quelque peu apaisé. D’après ce qu’il avait compris, la Garde planétaire et les Honorés avaient enfin réussi à s’organiser et à repousser les méchas amphibies ennemis hors de la ville. Pourtant, même en se battant sur leur propre territoire, les forces reinaldaises avaient réagi lamentablement à la crise ! Le sabotage qui avait mis hors service leurs installations de défense fixes n’avait rien arrangé !
Les soi-disant Véritables Fils de Vesia semblaient en infériorité numérique face aux défenseurs, mais leurs méchas étaient mieux armés et prêts à faire la guerre !
Ce manque de préparation avait suffi à renverser la situation au détriment des défenseurs, pourtant supérieurs en nombre !
« Les Reinaldais n’ont jamais mené de grande guerre depuis la fondation de leur État. Ils n’ont jamais subi l’invasion d’une grande puissance militaire. Ils pouvaient prévoir toutes les éventualités qu’ils voulaient, mais sans avoir connu le véritable enfer, comment comprendre l’importance d’être prêt à se battre à tout moment ? »
Le niveau de préparation général des Reinaldais était lamentable. Leur appartenance à l’Alliance de la Feuille Gelée leur avait donné une fausse confiance : ils pensaient que personne n’oserait s’en prendre à eux. En temps normal, cela aurait été vrai. Mais que se passerait-il si les Reinaldais ne parvenaient pas à découvrir l’identité de leurs assaillants ?
La complaisance des Reinaldais n’aurait jamais été tolérée dans la République Lumineuse. Même si leurs planètes les plus pauvres ne pouvaient pas réunir de défenses conséquentes, leurs planètes les plus stratégiques auraient certainement réagi sans tarder à toute menace. Les attaques du Royaume de Vesia et du Mouvement de libération de Bentheim avaient aiguisé leurs défenses jusqu’à la perfection.
Le seul point vraiment obscur de cette vague d’attaques était la façon dont les assaillants avaient réussi à faire entrer autant de méchas sur Harkensen I. Avaient-ils soudoyé les inspecteurs chargés de contrôler la cargaison de chaque transport venu de l’orbite ? Ou avaient-ils fait passer les pièces détachées à la surface avant de les assembler en méchas complets dans leurs bases secrètes ?
« Les deux possibilités sont envisageables, et elles sont tout aussi terrifiantes. »
Quoi qu’il en soit, les Reinaldais avaient dormi au poste beaucoup trop longtemps !
Ves ne croyait pas que les assaillants visaient des personnes en particulier, comme les Vandales. Les dégâts étaient beaucoup trop importants pour cela. Vu les ressources et les effectifs déployés dans ces attaques, leur objectif principal concernait forcément les Reinaldais !
« C’est une attaque contre les intérêts de la République de Reinald. Les pertes massives infligées par des étrangers ont rompu les promesses tacites faites aux visiteurs du Système de Harkensen. Comment les Reinaldais pourront-ils préserver leur crédibilité après une crise aussi dévastatrice ? »
L’ensemble du Secteur stellaire de Komodo avait déjà connu une vague de troubles l’année précédente, mais la République de Reinald avait largement échappé aux retombées. Son statut particulier de partenaire amical des organisations douteuses avait poussé la plupart des fauteurs de troubles à se retenir de s’en prendre à l’un des rares États qui se montraient bienveillants envers eux.
Malheureusement, la République de Reinald ne plaisait pas à tout le monde. Se faire des ennemis était inévitable. Peu importait à quel point Reinald souhaitait entretenir des relations amicales ou cordiales avec chacun : de nombreux ennemis désiraient toujours les renverser !
L’identité trouble des assaillants ne faisait que compliquer les conséquences des attaques. Même à présent, Ves entendait encore les annonces stridentes des Véritables Fils de Vesia. Tous les dirigeants reinaldais riraient probablement de cette grossière opération sous faux drapeau, mais leurs citoyens et les touristes ne feraient peut-être pas preuve d’autant d’imagination.
Le plus préoccupant dans ces annonces assourdissantes, c’était que beaucoup de gens risquaient d’y croire. Tout le monde n’était pas capable de lire entre les lignes, et les gens ordinaires ne voyaient généralement pas plus loin que leur situation immédiate.
Les jeux dangereux auxquels se livraient les dirigeants des États et les puissances non étatiques restaient hautement incompréhensibles pour le commun des mortels. Ves s’attendait sans aucun doute à ce que des millions de survivants éprouvent une animosité incurable envers le Royaume de Vesia après cette attaque.
Les vrais coupables étant dans l’ombre, vers qui les victimes lésées pourraient-elles se tourner ? « Ils vont forcément réclamer des réparations aux Vesiens. »
L’attaque des Véritables Fils de Vesia et de tous les autres faux groupes terroristes visait avant tout à détériorer les relations entre la République de Reinald et les autres États. Une réputation diplomatique en ruine portait un coup terrible à un État qui dépendait fortement du tourisme et du commerce !
Peu après, le lieutenant Nolsen Feray revint auprès de Ves. « Levez-vous. Nous avons besoin de vous à notre centre de commandement. »
« Alors, nous allons nous barricader, finalement ? » demanda Ves en se levant et en étirant son corps encore convalescent.
Ils sortirent de la petite pièce et passèrent devant les médecins affairés, les agents de sécurité et les autres Vandales affectés à diverses tâches. Des centaines de Vandales encombraient tout le hall et l’entrée principale de meubles récupérés au hasard et de tout ce qu’ils avaient pu trouver. Cela ne les protégerait pas d’une attaque déterminée menée par un mécha, mais au moins, les Vandales piégés se sentaient un peu plus en sécurité.
« Nous avons envisagé de nous évacuer par les tunnels, mais nous avons finalement écarté cette possibilité, expliqua le lieutenant. Avec tous ces sabotages à grande échelle, impossible de garantir que les tunnels ne s’effondreront pas sur nous. »
« Ça se tient, acquiesça Ves. Pour l’instant, l’ennemi semble mieux contrôler les installations d’urgence de la ville que les Reinaldais. »
« Inutile de vous expliquer pourquoi fuir à découvert serait une très mauvaise idée. Avec tous ces lasers, obus et missiles qui fusent, un simple coup de malchance suffirait à en éliminer la moitié. En plus, tous les véhicules qui ont tenté de quitter la ville jusqu’ici ont été abattus. »
« Il ne nous reste donc qu’à nous barricader dans l’hôtel. Où en sont les générateurs du bouclier énergétique ? »
« Nos ingénieurs ont réussi à les remettre en marche après leur surcharge. Ils nous ont dit que les générateurs étaient dépassés, alors ne comptez pas trop sur leurs capacités défensives. »
« Tant qu’ils fonctionnent, nous avons encore une chance de passer la nuit sans y laisser la vie. Je doute que les assaillants restent jusqu’à l’aube. »
La nuit facilitait les allées et venues des assaillants. Une fois le jour levé, les Reinaldais auraient dissipé leur confusion et reçu l’aide de renforts envoyés de loin.
La plupart des Vandales n’étaient armés que de pistolets. Espérer participer à une bataille opposant des dizaines de méchas de chaque côté était donc un rêve impossible. Même si mille Vandales tiraient en même temps sur un mécha léger, son blindage n’écoperait au pire que de quelques égratignures !
Voilà la tyrannie des méchas ! Rois du champ de bataille, ils ne craignaient nullement les armes légères. Si les Vandales avaient eu accès à leurs méchas, ils auraient pu écraser leurs assaillants de plein fouet. Mais plusieurs heures-lumière séparaient Harkensen I de Harkensen III !
Privés de leurs méchas, leur puissance de combat était à son plus bas. À part repousser d’autres infiltrés ou des fantassins, ils ne pouvaient vraiment pas se défendre contre les autres menaces !
En entrant dans le centre de commandement improvisé, Ves se mit rapidement au courant de la situation. Comme les Vandales n’avaient aucun mécha, la seule tâche qu’on lui confia fut d’étudier les méchas ennemis et de déterminer leurs motivations et leur provenance.
Les images en direct qui défilaient devant Ves ne lui apprirent pas grand-chose. « Quels que soient les Véritables Fils de Vesia, ils ont certainement bien préparé leur coup. Leurs méchas amphibies reprennent les normes de conception vésiennes. Ils ont probablement été conçus par un véritable concepteur de méchas vésien. »
« Que pouvez-vous nous dire sur la qualité de leurs méchas, monsieur Larkinson ? »
« Bonne. Très bonne. Du travail de qualité pour des modèles civils. Ils conviendraient parfaitement à des corps de mercenaires ou à d’autres organisations privées qui ont les moyens. Je ne pense pas que leurs performances atteignent celles des modèles militaires. En bref, les défenseurs ont l’avantage en matière de méchas. »
Les méchas amphibies étaient d’une qualité comparable à ceux déployés par la Garde planétaire. Les Honorés pilotaient de meilleurs méchas ; en théorie, ils auraient donc dû prendre le dessus.
En réalité, leur manque de préparation et leur entraînement insuffisant les handicapaient cruellement face à des adversaires endurcis et prêts au combat.
« Les méchas terroristes sont pilotés par des pilotes expérimentés. Des vétérans, même, à en juger par leur coordination, commenta un officier mécha vanda. Ils sont bien mieux entraînés que mes gars. »
Bien que les Reinaldais aient eu l’avantage en nombre comme en qualité, ils cédaient sans cesse du terrain, car leurs pilotes de méchas se battaient comme des machines rouillées !
Cette bataille illustrait parfaitement l’importance d’un bon entraînement. Même en dépensant une fortune pour acquérir des quantités de méchas coûteux, sans les bons pilotes dans leurs cockpits, ces derniers étaient bien en peine de fournir des performances à la hauteur de leur prix !
L’hôtel trembla une ou deux fois lorsque des dégâts collatéraux se répercutèrent jusqu’à eux. Si les Véritables Fils de Vesia n’avaient pas détruit leur hôtel, c’était uniquement parce que l’arrivée de renforts les occupait pleinement. Ils ne pouvaient pas perdre une seconde à tenter de franchir le bouclier énergétique qui protégeait le bâtiment endommagé.
Les Vandales restaient à l’affût d’autres assaillants, qu’ils arrivent en mécha ou à pied. Des agents de sécurité munis de scanners inspectaient chaque recoin de l’hôtel.
Heureusement, aucune autre attaque ne survint avant l’aube. Les bruits de combat s’éloignaient peu à peu, tandis que les méchas amphibies commençaient à se replier dans les eaux. Les méchas terrestres de la Garde planétaire et des Honorés ne pouvaient pas les suivre.
Seuls leurs méchas aquatiques pouvaient poursuivre la chasse !
« Nous avons survécu », soupira un Vandal.
Les rayons du soleil local se levèrent sur une ville dont la moitié s’était changée en ruines en une seule bataille !
La pire nouvelle, c’était que les troubles ne s’étaient pas limités à la surface. En orbite, une bataille entièrement distincte avait éclaté !