Chapitre 604
Tous les Vandales avaient du cran. Même s’ils manquaient d’entraînement au combat d’infanterie, beaucoup savaient donner un coup de poing et la plupart se débrouillaient avec un pistolet.
Ves ne fondait toutefois guère d’espoir sur leurs capacités au combat. Séparés de leurs méchas et de leurs vaisseaux, les Vandales valaient moins qu’une bande de recrues de la Garde planétaire lors d’un affrontement d’infanterie. En raison des lois restrictives sur les armes en vigueur dans le Système de Harkensen, aucun d’eux, à l’exception des agents de sécurité autorisés, ne possédait d’arme plus puissante qu’un pistolet de poing.
« Où sont les Honorés ? La Garde planétaire dort ou quoi ?! »
« Oubliez-les ! Ils ont pris leurs aises après des décennies de paix sur cette planète ! »
« Les Reinaldais comptent trop sur les tourelles et les installations défensives fixes, lança rapidement Ves. Les saboteurs en ont éliminé la plupart, et ces méchas amphibies détruisent tout ce qui reste ! »
Il s’était inquiété d’une éventuelle poursuite, mais les infiltrés semblaient privilégier la discrétion à l’affrontement direct. Les Vandales qui avaient déboulé dans les couloirs n’avaient certes pas l’air particulièrement menaçants, mais ils étaient plus de cinquante rien qu’à cet étage !
Leur seul avantage, cependant, était le nombre. Si une escouade ennemie en équipement de combat complet se présentait, elle pourrait facilement les faucher jusqu’au dernier !
Sous la direction des officiers, les Vandales se regroupèrent en leurs sections initiales de dix, dont beaucoup avaient dormi au même étage. Ves rejoignit son groupe, guidé par le lieutenant Nolsen Feray.
« Qu’est-ce qui t’est arrivé ? demanda le lieutenant.
— J’ai senti que quelque chose clochait. J’ai appelé la sécurité, qui a envoyé deux hommes inspecter ma chambre. Au moment même où les analyses ont révélé que mon corps était bourré de sédatifs, plusieurs infiltrés sont tombés du plafond et ont tué les deux hommes sans un bruit ! »
« Comment tu fais pour marcher, alors que tu aurais dû dormir comme une souche ? » demanda Nolsen, le regard assombri par le soupçon. « Les infiltrés ne se trompent jamais quand ils administrent des sédatifs. »
« J’ai mes avantages, répondit simplement Ves. Quoi qu’il en soit, j’ai réussi à sortir de ma suite et à donner l’alerte. C’est aussi arrivé juste après que ces méchas amphibies ont émergé de l’eau ; ils bombardent en ce moment toutes les installations défensives à portée de vue ! »
Les combats à l’extérieur n’avaient jamais cessé, mais les changements de bruit indiquaient que la bataille était entrée dans une nouvelle phase.
« La Garde planétaire a enfin rappliqué ! » cria quelqu’un qui jetait un œil par une fenêtre. « Bon sang, toute une escouade de méchas amphibies a jailli de l’océan ! Ils sont en train de massacrer la Garde planétaire ! »
Ves risqua un coup d’œil par l’une des fenêtres. À cette distance, il ne distinguait pas grand-chose, mais la tendance générale était claire.
« Ces méchas de la Garde planétaire sont des unités d’intervention rapide. Ils sont équipés pour les opérations de sauvetage et le maintien de l’ordre ! Leurs projecteurs de fluide ne portent pas assez loin pour arrêter les méchas amphibies ! »
Les méchas ennemis étaient principalement des machines amphibies équipées d’armes cinétiques polyvalentes. Les projectiles cinétiques étaient très efficaces sur la terre ferme et assez performants dans l’eau, mais uniquement à très courte portée. Quelques chevaliers les accompagnaient, comme s’ils avaient été ajoutés après coup.
Ves avait déjà vu de nombreux méchas aquatiques lors de sa visite au Paradis de Moira. Il avait goûté à leurs armes, qui devaient être adaptées pour fonctionner sous l’eau et sous pression. Ce constat, ajouté à la grande taille des méchas amphibies, lui faisait penser qu’ils gardaient en réserve des missiles et des torpilles.
« Méfiez-vous des missiles ! prévint-il les Vandales. Je crois qu’ils gardent le meilleur pour la fin ! »
Nolsen jura. « Cet hôtel n’est pas sûr du tout. On doit descendre et rejoindre le sous-sol. Si ça ne suffit pas, on pourra évacuer par les tunnels de secours. Tout vaut mieux que de rester à la surface, où les méchas peuvent continuer à tirer sur cette structure ! »
Les Vandales descendirent en ordre. Ves maudit sa malchance d’avoir été logé à l’étage supérieur. Ils allaient devoir faire la queue en attendant que l’escalier et les tubes d’évacuation se libèrent.
« Dépêchez-vous ! »
« Ne me pousse pas ! »
« Ce tube n’est plus alimenté ! N’y entrez pas ! »
L’escalier constituait la sortie la plus fiable. Pour descendre plus vite qu’en prenant l’ascenseur, on pouvait aussi se laisser glisser dans les tubes d’urgence. On atteignait le bas bien plus rapidement par ce moyen, mais c’était risqué si les modules antigravité ne réglaient pas correctement la vitesse de descente. On risquait de s’écraser à l’arrivée !
À cause des attaques IEM, de nombreuses méthodes d’évacuation de haute technologie ne fonctionnaient plus, malgré leur blindage renforcé. En fait, à part les lumières de secours, les seuls appareils encore opérationnels étaient leurs communicateurs militaires !
Les Vandales réussirent à joindre leurs frères et sœurs sur Harkensen III, les plaçant en état d’alerte maximale. Jusqu’ici, ceux qui se trouvaient sur Harkensen III n’avaient subi aucune attaque, mais ils parvinrent à convaincre les Reinaldais d’envoyer des méchas renforcer leur enceinte.
« J’y réfléchissais, Ves, dit Nolsen tandis qu’ils descendaient lentement l’escalier. L’attaque sur la plage a eu lieu au moment où les infiltrés ont compris qu’ils étaient démasqués. »
« Qu’est-ce que tu veux dire, lieutenant ? »
« Nos assaillants te visent. Le fait qu’ils aient essayé de t’endormir dès le début signifie, au minimum, que tu leur es plus utile vivant que mort. Pourtant, ils n’hésiteront pas à t’abattre s’ils ne parviennent pas à t’exfiltrer. »
« Je ne sais pas, dit-il en fronçant les sourcils. Cette infiltration est un peu trop audacieuse pour avoir lieu sur Harkensen I. Les Reinaldais doivent être furieux, en ce moment. Je pense que je ne suis peut-être pas leur seule cible. »
« Même si tu n’es pas le seul, tu fais sans aucun doute partie de leurs cibles prioritaires. »
« Ça se tient, vu ce que je sais, murmura Ves. En tant que concepteur en chef par intérim de la force opérationnelle, j’en savais plus sur les méchas vandales que n’importe quel autre concepteur de méchas ou membre du personnel militaire de ce système stellaire. Mais qui sont nos assaillants, au juste ? »
« Je parie sur Calabast ! lança Tiss depuis le côté. Vous ne trouvez pas ça louche qu’elle soit venue nous voir en personne juste avant cette attaque ? Ce sont forcément les Sept Étoiles qui sont derrière tout ça ! »
Les Vesiens avaient mauvaise réputation dans le domaine du renseignement, car chaque duché entretenait pour ainsi dire ses propres services. Leurs espions et agents se croisaient souvent, au point que les récits de rivalités entre agents du renseignement vésiens, qui s’entretuaient alors qu’ils étaient techniquement du même camp, étaient légion.
Le seul service de renseignement vésien à jouir d’une réputation à peine passable était l’Agence de renseignement des Sept Étoiles, loyale au royaume dans son ensemble. Son financement était régulièrement contesté, car de nombreux ducs voulaient la réduire à néant afin d’affaiblir le pouvoir de la famille royale.
« Les Sept Étoiles ne seraient pas assez stupides pour s’impliquer dans un attentat terroriste sur Harkensen I, répliqua Nolsen. Au contraire, la présence de “Calabast” laisse penser à une opération sous fausse bannière. Pas que les Reinaldais tomberont dans le panneau. »
« Si Calabast ne peut pas rejeter la faute sur les Vesiens, pourquoi se présenter et laisser entendre dès le départ qu’ils sont derrière tout ça ? »
« C’est pour ça qu’on ne peut tirer aucune conclusion sur notre rencontre avec son groupe. Il y a tout un labyrinthe de jeux d’esprit qui se déroule en coulisses. Pour autant que j’en sache, Calabast est vraiment une agente des Sept Étoiles qui prétend être une pirate reinaldaise, laquelle se fait passer pour une espionne vésienne afin de convaincre les Reinaldais d’écarter les Vesiens des principaux suspects. »
« Euh… je ne suis pas, dit Trian depuis l’autre côté.
Le pilote de mécha regrettait cruellement son mécha. S’il en pilotait un de plusieurs tonnes au lieu de devoir se débrouiller avec un corps humain fragile, il aurait pu aider à écraser les terroristes sans difficulté.
« N’essaie pas de comprendre, Trian. Laisse les gens intelligents réfléchir à tout ça », dit Nolsen.
Même Ves ne parvenait pas à saisir les ramifications de cette conspiration. Tout ce qu’il savait, c’était que cette attaque n’était certainement pas sans raison. Il soupçonnait de plus en plus que les Vandales ne se reposaient pas et ne récupéraient pas dans le Système de Harkensen. Avec tout ce qui se tramait en coulisses, les Vandales avaient-ils réveillé un tigre endormi ?
L’hôtel trembla sous l’effet d’un nouvel impact, qui frappa cette fois les étages supérieurs !
« L’écran énergétique est saturé ! »
Une autre salve d’impacts suivit, rendant les étages supérieurs dangereusement instables ! Les gémissements des alliages soumis à une tension excessive et le fracas des débris qui tombaient montraient clairement que la structure n’avait pas été bâtie selon les normes de construction les plus strictes !
Les promoteurs reinaldais avaient tellement confiance dans les capacités des Honorés et de la Garde planétaire qu’ils avaient certainement lésiné sur bien des aspects lors de la construction de leurs bâtiments !
Ves maudit en silence les Reinaldais avides tandis que son groupe arrivait enfin au rez-de-chaussée. Des agents de sécurité lourdement armés guidèrent les groupes de Vandales dans les couloirs arrière, en direction d’une entrée souterraine.
« Désolé, les amis, mais je dois m’équiper et rejoindre mes camarades. » Nolsen désigna de la tête les patrouilles de Vandales armés.
« Vas-y. On se débrouillera sans toi. »
Tous comprenaient que Nolsen devait renforcer leur dispositif de sécurité. Une fois vêtu d’une armure de combat et armé d’un fusil lourd, il serait cent fois plus dangereux qu’à présent. Pour l’instant, il portait encore ses vêtements de nuit et n’avait qu’un pistolet !
Une file d’agents vandales conduisit les militaires presque sans défense jusqu’à un abri souterrain. La poussière et l’air stagnant trahissaient le fait que les propriétaires reinaldais n’avaient même pas pris la peine d’y envoyer des robots de nettoyage ni d’entretenir le système de ventilation. Peut-être avaient-ils déjà oublié l’existence de ces abris !
Alors que Ves et son groupe se faufilaient dans l’abri, quelques Vandales s’effondrèrent soudain sur le sol.
Personne ne cria ni ne paniqua. Ils appelèrent plutôt les secours médicaux, tout en restant aux aguets pour parer à toute attaque.
D’autres Vandales tombèrent. En fait, ils s’écroulaient de plus en plus souvent.
« L’air n’est pas normal ! On nous empoisonne ! »
« Vite, dans l’abri ! Il doit y avoir des masques dans les réserves ! »
Les Vandales, de plus en plus alarmés, tentèrent tous de se ruer dans l’abri en évitant de piétiner leurs camarades inconscients. D’autres se retournèrent et essayèrent d’ouvrir les portes qui donnaient sur le complexe de tunnels souterrains menant vers d’autres endroits.
« Les portes de sortie sont verrouillées ! On n’arrive pas à les ouvrir ! On est coincés ici ! »
« Les réserves sont également hermétiquement closes ! Impossible d’accéder au matériel entreposé à l’intérieur ! »
Une douzaine de secondes plus tard, la moitié des Vandales avaient perdu connaissance. Tous portaient des vêtements d’été ou des vêtements de nuit. Même s’il s’agissait de vêtements intelligents, ils étaient conçus pour laisser passer l’air, ce qui les empêchait de se transformer en combinaison étanche !
Ves regarda, impuissant, de plus en plus de Vandales s’effondrer sur le sol ou les uns sur les autres. Au bout de trente secondes, tous avaient perdu connaissance, à l’exception de lui. Voir des milliers de Vandales dans un état à peine moins grave que la mort lui donna le vertige. Comment les assaillants avaient-ils réussi à piéger tout l’hôtel pour empoisonner tout le monde ?!
Il fit quelques pas en avant, en veillant à ne pas trébucher sur les corps. Ves se dirigea lentement vers la sortie menant au rez-de-chaussée. Il ne pouvait que compter sur Nolsen et les autres agents de sécurité vêtus d’armures de combat étanches.
Mais après quelques pas, la porte massive comme celle d’un coffre-fort se referma d’un coup toute seule. Ves entendit des cris de l’autre côté. Les agents de sécurité n’avaient pas voulu fermer l’entrée !
Une autre porte grinça et s’ouvrit à cet instant. C’était la sortie vers le complexe souterrain ! Ves se retourna, s’attendant à trouver la Garde planétaire, mais ne vit qu’une escouade entière d’infiltrés vêtus de la même tenue noire !
« Ça suffit, monsieur Larkinson, dit une voix électronique monocorde, provenant de l’infiltré en tête. Suivez-nous sans faire d’histoires, ou sinon. »
L’homme tira sur deux Vandales inconscients avec son arme silencieuse. Le sang jaillit et plusieurs Vandales furent tués !
« Arrêtez ! Je vous suivrai ! » Ves leva les mains en signe de reddition.