Chapitre 60
Chapitre n°60 – Caprices
Traducteur/Checker : SP76
Vincent Ricklin parla pendant une dizaine de minutes de l'importance de la virilité, pour les Méchas. Il croyait vraiment que presque tous les Méchas étaient neutres du point de vue du genre. En tant qu'homme de bonne foi, Vincent détestait l'idée de se castrer mentalement chaque fois qu'il montait dans un cockpit.
Naturellement, quelqu'un d'aussi immergé dans les Méchas que Ves n'avait aucun problème avec l'absence d'indications de genre. Les Méchas étaient conçus pour imiter la forme humaine afin d'être plus performants en tant que machine de guerre. L'ajout d'extensions inutiles telles que des cheveux, de la peau, ou des expressions de genre n'ajoutait rien aux performances d'un Mécha au combat.
Honnêtement, seul un pilote extrêmement vaniteux qui se souciait plus de son apparence que de ses performances au combat pouvait exiger quelque chose comme ça. Ves avait eu la malchance de fabriquer un Mécha pour ce genre de personne.
« C'est un ajout extrêmement compliqué. Je vais y réfléchir pendant un jour ou deux. Il n'est pas facile d'ajouter de la masse à l'avant de la taille. »
En fait, Ves voulait se débarrasser de Vincent et retourner voir Marcella pour lui demander de le laisser tomber en tant que client. Vincent n'en était qu'à sa troisième demande, et déjà le Mécha envisagé s'avérait peu pratique.
Son communicateur bipa avec un message prioritaire.
Ves interrompit le discours de Vincent en levant sa main. « Ah, désolé Vincent, j'ai réglé mon communicateur pour qu'il me prévienne en cas d'urgence. Est-ce que je peux prendre cet appel ? »
« Bien sûr. Je vais me préparer un autre verre. » dit Vincent nonchalamment, en tournant le dos et en attrapant quelques bouteilles au hasard sur les étagères.
Sa messagerie n’avait pas reçut de message de Marcella, Melinda ou d'une autre connaissance. C’était en fait un message en texte clair venant du Système.
[Mission]
[Mission : Opération de changement de sexe]
[Difficulté : C]
[Conditions préalables : Aucune]
[Description : Un créateur de Mécha ne recule jamais face à un défi. Pour réussir, il faut être aventureux, et tester de nouveaux concepts. Pour mener à bien cette mission, vous devez satisfaire les souhaits de votre client et lui livrer un Mécha qu'il pourra chérir comme son cheval de combat personnel.]
[Récompense : Bonbon d'attribut aléatoire d'une valeur de 0,5 point d'attribut, 3000 Points de Création]
Les yeux du créateur faillirent sortir de leur orbite lorsqu'il lut le message. Le Système capricieux lui avait confié une nouvelle mission. Certes, ce n’était pas toujours une mauvaise chose, avec les récompenses généreuses qu'il offrait toujours, mais cette fois-ci, cela signifiait qu'il fallait continuer à travailler avec le fils Ricklin.
Il avait vraiment besoin de ces récompenses. Il le regretterait pour le reste de sa vie s'il les laissait passer dans sa hâte d'éviter un client gênant. Ces 3000 PC avaient l'air très appétissants, si l'on considérait que Ves devrait passer des mois à les accumuler.
Ves détendit lentement son corps. Il ne pouvait pas toujours fuir ses clients, même s'ils se comportaient de manière indécente. Il valait mieux relever le défi du mieux qu'il pouvait et le considérer comme un entraînement.
Il prit une profonde inspiration et fit de nouveau face à Vincent. « Avez-vous suggéré cette idée à un autre concepteur de Méchas ? »
« Pfff. » cracha Vincent avec mécontentement, laissant échapper quelques gouttes d'alcool. « J’avais réussi à en parler Patricia Schneider. Mais quand j'ai essayé de l'impressionner avec mon idée de génie, elle m’a carrément raccrochée au nez ! Maintenant, elle ne me répond même plus après un million d'appels ! »
Pas étonnant qu'elle ait rejeté Vincent au point de l'ignorer. Outre l'évidence, la simple suggestion qu'un créateur de Méchas ajoute de la masse à la taille à l’avant d'un Mécha était une idée idiote, sans aucun mérite possible.
Pourtant, Ves commençait à l'envisager sérieusement. En fait, il changea complètement d'état d'esprit, et supprima son scepticisme. Il dût se débarrasser de presque toutes ses pensées rationnelles pour accepter les idées farfelues de Vincent.
« Bien qu'il soit difficile d'améliorer les capacités d'un Mécha, ce serait plus facile s'il était fait d'un matériau flexible. Pourquoi pas utiliser des liquides, ou un matériau spongieux ? Ce serait beaucoup plus facile à réaliser, et vous auriez la flexibilité de... varier la taille pendant que vous pilotez votre Mécha. »
« Putain, oui ! Mais c’est brillant ! Mais faut pas que ce soit trop mou, ou fragile. La dernière chose que je souhaite, c’est que ça se dégonfle au premier caillou. »
« D'accord, réglons ces points. » Ves s'empressa de dire, essayant de mettre un terme à cette petite séance avant que Vincent ne mentionne quelque chose d'encore plus farfelu. « Après tout, vous ne voulez pas que votre Mécha personnalisé soit trop encombré, ou trop tape-à-l’œil. »
Vincent cligna un peu des yeux alors qu'il terminait son dernier verre. Il rota bruyamment, laissant l'odeur d'alcool brut envahir Ves.
« Euh, ouais, si tu le dis. Bref, avec tout ce que j’ai dit, c’est déjà pas mal. Ça va sûrement faire grimper mon Mécha personnel au sommet du classement des objets les plus cool. »
Le playboy, de plus en plus ivre, commençait à dériver. Ves tenta à plusieurs reprises de se détacher de la conversation, mais il fut ramené à la raison par son client, qui se déchargeait de ses frustrations sur ce qu'il considérait comme des Méchas pas très “cool”.
Il fallut plus d'une heure à Ves pour sortir précipitamment du manoir. Il avait entendu plus qu'assez d'opinions sur ce à quoi les Méchas devraient ressembler, selon le rejeton de Ricklin. Au moins, il sortit de ce long échange avec une très bonne image des goûts esthétiques de Vincent.
Il aurait aimé pouvoir monter dans la prochaine navette de passagers pour retourner à Cumulonimbia, mais il se ravisa après un moment. S'il voulait accomplir au mieux la mission du Système, il était crucial qu'il consulte fréquemment son client afin d'éviter de prendre une mauvaise direction.
Il appela donc Marcella sur son communicateur, et lui demanda un lieu de travail sécurisé où il pourrait personnaliser son projet en toute tranquillité.
« La sécurité absolue n'existe pas, tu sais, mais je peux te dire que la branche de l’ACM de Dorum loue les studios de modélisation les plus fiables. Cela coûtera un peu cher, mais je vais les appeler à l'avance et couvrir tes frais, comme faveur. Mais ne laisse pas tomber Vincent. Cela ne fera pas de bien à ta réputation si tu laisses tomber dès ton deuxième Mécha. »
« Je sais. Malgré les nombreuses excentricités de Vincent, je suis déterminé à faire en sorte que ça marche. Assurez-vous simplement de lui faire payer suffisamment pour que cela en vaille la peine. »
« Oh, ne t'inquiète pas pour ça, Ves. Tant qu'il est heureux, je vais le vider de ses crédits. »
Les deux partenaires échangèrent un bref sourire. Ves et Marcella étaient du même avis, lorsqu'il s'agissait de gagner le plus de crédits possible.
Ves redirigea sa navette pour qu'elle se dirige en ligne droite vers l’ACM. Il ne fallut que quelques minutes pour atteindre un complexe tentaculaire faisant la taille d'un quartier entier. La sécurité y était extrêmement stricte. La navette descendit automatiquement et se posa sur une aire de sécurité. Des robots dirigés par un inspecteur humain fouillaient méticuleusement la navette et les passagers à la recherche d'éventuels dangers. C'était un peu désagréable, mais nécessaire.
« Vous pouvez y aller. »
Ves reprit son voyage en regardant autour de lui. C'était la première fois qu'il visitait l'agence principale de l’ACM dans la République Brillante. Le minuscule avant-poste de Cumulonimbia faisait pâle figure, face à la puissance et aux ressources de la branche de Bentheim.
Un grand nombre de hangars parsemaient la région. Il imaginait que l’ACM possédait probablement le deuxième plus grand nombre de Méchas de toutes les puissances. Seul le Corps de Méchas de la République possédait plus de Méchas sur cette planète.
Lorsqu'il atteignit enfin le hall d'accueil, il sauta de la navette et emmena un Lucky toujours curieux dans la structure. L'ensemble du bâtiment était conçu pour impressionner. Construit dans un style de verre et de cristaux réfléchissants, il semblait indiquer que l’ACM était un lieu ouvert où les connaissances étaient partagées librement.
Cependant, certains pourraient l'interpréter de manière plus négative, et suggérer que personne ne peut cacher quoi que ce soit à leurs yeux vigilants.
En tout cas, à part le Système, Ves n'avait rien à cacher. Bien que le système soit toujours niché au plus profond de son communicateur, il n'était pas trop inquiet à l'idée de le garder en sécurité. Aucun balayage de sécurité occasionnel ne pourrait jamais détecter le système et ses propriétés remarquables.
« Ah, bonsoir monsieur Larkinson. Je vois que vous êtes inscrit à notre branche sur Cumulonimbia. Que puis-je faire pour vous ? »
« Je suis ici pour des affaires, je personnalise un modèle pour un client. J'aimerais louer un studio de création sécurisé. Je suis sûr qu'un de mes associés en a déjà réservé un pour moi. Pouvez-vous vérifier ? »
« Hmmm... Ah, je vois que Mme Bollinger vient d'enregistrer une suite sécurisée pour vous. » La secrétaire fit glisser sa main, permettant à une petite flèche verte d'émerger du bureau d'accueil. « Veuillez suivre le guide virtuel pour atteindre la destination qui vous a été assignée. Je vous souhaite une bonne soirée. »
La boule s'éloigna lentement du bureau et quitta le hall. Ves suivit tranquillement la projection qui s'enfonçait dans la périphérie de l’ACM. Les zones centrales étaient toutes fermées aux étrangers, mais les zones extérieures du complexe étaient déjà suffisamment vastes pour qu'il lui faille quinze minutes de marche avant d'atteindre sa destination.
Il atteignit clairement une section spécialisée aux services des créateurs. Il vit de nombreuses structures intéressantes, telles qu'une bibliothèque, un cabinet de conseil en finances, une casse remplie de pièces détachées, et bien d'autres choses encore. La structure qui abritait les studios, en revanche, était assez banale, en comparaison.
Après un nouveau contrôle de sécurité, Ves pénétra enfin dans les couloirs fermés et entra dans le studio qui lui avait été attribué. La pièce isolée dans une cage de Faraday était assez spartiate. En dehors d'un siège, d'un bureau et d'un terminal, il n'y avait pas grand-chose d'autre. Ves pouvait à peine apercevoir les projecteurs haute-fidélité installés dans les murs et les plafonds, qui lui permettaient d'examiner ses projets dans les moindres détails. Ces systèmes étaient bien plus performants que les projecteurs grand public bon marché de son propre atelier.
NDT : Une cage de Faraday est un système de taille variable permettant d’empêcher toutes ondes électromagnétiques d’y entrer ou d’en sortir.
Il alluma le terminal et glissa le dessin du Marc-Antoine dans son espace de stockage temporaire. Les projecteurs professionnels s'animèrent. Un grand Mécha vit le jour au milieu de la pièce. La résolution et la fidélité de la projection stupéfièrent Ves. Il la toucha même expérimentalement et sentit une douce résistance sous ses doigts. Le degré de cette simulation dépassait ses attentes.
Un petit sourire en coin apparut sur ses lèvres. « L’ACM est vraiment extravagante dans tout ce qu'elle fait. »
Le fait d'être témoin de cette petite merveille permit à Ves d'améliorer son humeur. Après avoir tiré une leçon importante, lors de la création du Démon de la Vitesse, Ves savait qu'il ne pouvait pas s'attarder sur ce qu'il ne pouvait pas faire.
Concevoir un Mécha est un travail passionné. S'il ne l'aimait pas au fur et à mesure qu'il le crééait, il n'arriverait pas à en faire un Mécha heureux.
Pour lui, la création d’un Mécha s'apparentait à l'éducation d'un enfant. Dans ce cas, le soi-disant enfant n'était qu'un Mécha, mais il était capable d'hériter de l'état d'esprit du créateur. S'il détestait le processus et ne cessait de pousser des jurons de frustration, son Mécha n'aurait pas un bon avenir, tout comme un enfant qui deviendrait un fauteur de troubles.
« Bon, assez d'ajustements. Au boulot. »
Ves voulait s'attaquer d'abord aux points les plus faciles, il commença donc par la cape. En fait, Ves pouvait terminer le travail en une minute en choisissant un tissu au hasard, en le teignant en rouge, et en l'apposant sur les épaules du Mécha.
Mais la cape serait trop fragile pour tenir plus de quelques minutes de pilotage intensif d'un Mécha. En tant que bêtes de plusieurs tonnes, les Méchas étaient souvent soumis à de fortes contraintes. Si le Mécha marchait sur le tissu, il se déchirerait aussi facilement qu'un enfant déchire une feuille de papier en deux.
« Il faut une cape courte, avec des supports ajoutés à sa longueur pour s'assurer qu'elle ne s'emmêle pas dans son châssis. »
En rigidifiant et en redressant la doublure de la cape, il pouvait empêcher le tissu de s'enrouler autour de quelque chose de dangereux. Même si la parure perdait un peu de sa vivacité organique, Ves estimait que le sacrifice en valait la peine.
« Maintenant, je dois chercher le bon matériau. »
Le terminal était directement relié au marché interne de l’ACM. Ves chercha des tissus avancés, mais il n'obtint que quelques dizaines de résultats. Naturellement, aucun d'entre eux n'était utilisé pour fabriquer des capes stupides pour les Méchas. Au contraire, ils servaient à d'autres fins, comme pour le revêtement du cockpit.
Il élimina d'emblée tous les matériaux délicats des résultats de sa recherche. Il ne restait plus que des matériaux plus robustes, tous différents les uns des autres à bien des égards. Ves examina les produits un par un, mais ne trouvait rien qui répondait à ses besoins.
Bien que certains tissus aient été conçus pour résister à un usage intensif, cela ne s'appliquait qu'à l'usage humain. À l'échelle d'un Mécha, les forces appliquées aux matériaux se briseraient aussi facilement qu'une toile d'araignée.
« Hm, c'est une recherche infructueuse. Quelle que soit la solidité de ces tissus avancés, ils n'ont jamais été conçus pour supporter les contraintes imposées par les Méchas. »
Sa recherche d'un matériau approprié nécessitait une approche différente. Au lieu de s'accrocher à la signification traditionnelle des capes, il devait plutôt se demander si Vincent se souciait de savoir si sa cape était faite en vrai tissu.
« Hm, un imbécile techniquement analphabète comme lui ne sera même pas capable de faire la différence. »
En gardant cela à l'esprit, il chercha un autre type de matériau. Il devait ressembler à la finesse et à la malléabilité d'une feuille de tissu, mais il devait être beaucoup plus résistant.
La liste que cracha le terminal était beaucoup plus longue. Des minces plaques d'armure flexible aux rembourrages renforcés pour les câbles délicats, Ves trouva la sélection beaucoup plus vaste. Il affina soigneusement ses résultats et élimina les choix inacceptables.
Les matériaux plus épais, comme les armures souples, ne battaient pas du tout lorsque le vent les traversait. D'un autre côté, les matériaux les plus fins pouvaient résister à certains dommages, mais pas trop. Il fallut un peu de temps à Ves pour réduire les extrêmes et aboutir à une petite sélection de produits possédant les bonnes caractéristiques.
« Hm, au lieu de faire le choix tout seul, je peux l'envoyer à Vincent et lui demander de s'occuper de l'achat. »
Après tout, les produits laissés sur son écran partageaient tous de nombreuses similitudes. Leur solidité était le fruit d'un savant tissage de matières synthétiques spécialisées et de métaux finement enfilés. Un support matriciel solide empêchait le tissu de se déchirer trop facilement, bien qu'il réduisait réduit la fluidité du matériau. Néanmoins, ils répondaient à presque toutes les autres exigences, et Ves espérait que Vincent les trouverait acceptables.
Il composa un court message pour Vincent, et ajouta les liens vers les matériaux pour qu'il puisse les voir. Après avoir envoyé ce courrier, Ves se tourna vers sa prochaine tâche. Son visage prenait déjà une expression exaspérée.
D'une manière ou d'une autre, il devait transformer son Mécha en un spectacle de lumière.