Chapitre 59
Chapitre n°59 – Paquet
Traducteur/Checker : SP76
Alors que Ves débarquait de sa navette, accompagné de Lucky, curieux, son cœur pesait sur son humeur. Les articles qu'il avait lus sur Vincent Ricklin donnaient tous l'image hideuse d'un dépensier irresponsable.
En tant que créateur de Méchas sérieux, Ves préférait que ses Méchas soient utilisés dans le but pour lequel ils avaient été construits. Il n'avait rien contre le fait qu'ils prennent la poussière dans un entrepôt ou qu'ils soient exposés dans un garage privé, mais jouer avec eux et les prendre à la légère, c'était pousser le bouchon trop loin. Aucun créateur n'aimait se faire une réputation en fabriquant des Méchas tape-à-l'œil qui manquaient de substance.
« Mais bon, pas le choix. »
Que quelqu'un comme Vincent envisage d'acheter un Mécha à un débutant relevait du miracle. Ves devait remercier le ciel de lui avoir donné une nouvelle occasion de fabriquer et de vendre son variant.
Ves prit une navette plus petite pour se rendre à la société de courtier de Marcella. Elle possédait un beau bureau dans le centre-ville de Dorum, au milieu de nombreux autres bureaux de grands fabricants et vendeurs de Méchas.
LES MÉCHAS DE BOLLINGER
Le nom gigantesque affiché sur le petit bureau de cinq étages indiquait clairement que Marcella avait des droits sur l'ensemble du bâtiment. En entrant, Ves était impressionné par l'intérieur. Il parvenait à donner l'impression d'être haut de gamme sans en faire trop. Des touches subtiles telles que des peintures abstraites et des sièges en vrai cuir donnaient à l'endroit une allure de casino chic. En d'autres termes, le décor incitait à la dépense.
Un réceptionniste du hall d'entrée indiqua à Ves l’ascenseur privé. Tous les patrons avaient l’air d’avoir leur bureau au dernier étage, car Ves était monté directement au 5e. Une fois sorti de l'ascenseur, il traversa un petit hall et demanda à des robots de sécurité de s’occuper de ses affaires. Ves avait récemment appris l'importance de la sécurité, mais il prenait les précautions qui s'imposaient.
Il rencontra enfin Marcella en personne après avoir franchi les doubles portes.
« Ves, content de te revoir ! » Elle lui souriait de derrière son bureau. Une pile de documents classés trônait devant son bureau en désordre. « Assieds-toi. Il faut qu'on parle. »
Après avoir pris place, Ves laissa échapper les pensées qui s'accumulaient dans son esprit. « Je savais que vous travailliez dur pour obtenir un client, mais je ne m'attendais pas à une bombe à retardement. »
« Il y a de nombreux clients dans ce métier. Tant qu'ils ont les moyens de payer, tu ferais mieux de t’habituer à répondre à leurs caprices. »
La courtière n'avait pas tort, bien sûr. Ves avait besoin d'argent, et il ne pouvait pas se permettre d'être difficile.
« Parlez-moi donc du client. Je suppose qu'il s'agit du playboy dont on parle tout le temps dans les journaux ? »
Elle acquiesça. « Vincent est... un sacré personnage. Il ne faut pas prendre pour argent comptant tout ce qui passe aux infos. Il se passe beaucoup de choses dans la famille Ricklin, mais ils ont fait du bon travail en supprimant les fuites. Quoi qu'il en soit, il faut que tu saches que même si son argent de poche a été réduit, il n'aura aucun problème à payer ton Mécha. »
Naturellement, c’était le nécessaire. Ves n'allait pas échanger ses Méchas contre des faveurs, plutôt que de l'argent. « Je vais devoir éviter certains sujets, avec lui ? »
« Cela va de soi. Mais n’aie pas peur. Ça fait plus de vingt ans que je fais ce métier, et je suis toujours en un seul morceau. Tant que tu gardes ta curiosité sous contrôle, il n'y a rien de mal à faire affaires dans la cour des grands. »
Marcella énumérait un certain nombre de choses auxquelles il fallait faire attention, lorsqu'on parlait à Vincent. Avant tout, Ves devait éviter de parler de la succession familiale. Il devait notamment éviter de mentionner les frères et sœurs de Vincent. La courtière mentionna quelques acteurs importants qui entretenaient des relations hostiles avec la famille Ricklin.
Franchement, Ves trouvait ridicule de devoir éviter autant de sujets. Pourtant, il fit de son mieux pour se souvenir de tous les noms. Il ne voulait surtout pas commettre un faux pas et perdre sa précieuse commission.
« J'ai prévu une réunion avec lui demain matin. Bien qu'il ne soit pas trop tard à Dorum, je ne te conseille pas de rencontrer Vincent à cette heure-ci. Les boîtes de nuit peuvent avoir une influence imprévisible sur l'humeur des clients. »
« C'est logique. Je ne suis pas pressé, ça me va. Je peux dormir où, cette nuit ? »
Marcella lui proposa un hôtel, mais Ves n’hésita pas à utiliser sa chambre d'amis, située à l'arrière du bureau de Marcella, pour s'y installer. Il s’amusa avec Lucky pendant une heure, tout en réfléchissant aux informations qu'il avait recueillies jusqu'à présent. Cette commission sentait les ennuis à plein nez.
« C'est probablement comme interagir avec le jeune boss, mais en dix fois pire. »
Pour certaines personnes, les grandes familles riches comme les Ricklin n'étaient que des voyous en gilet. Ils s'appuyaient généralement sur la richesse et le pouvoir pour obtenir ce qu'ils voulaient, mais n'avaient pas peur de se salir les mains si nécessaire.
Le lendemain, Ves prit seul la navette pour se rendre à l'hôtel particulier où vivait Vincent. Il avait manifestement saccagé les quatre précédents qu'il avait habités, après avoir été chassé de chez ses parents.
Heureusement, la structure était intacte. Les portes et les clôtures semblaient menaçantes et de haute technologie, mais une fois que la sécurité autorisa son entrée, il découvrit un majestueux manoir à la terrienne. Des murs peints en blanc, des tuiles importées, et des verreries brillantes dominaient le décor. Tout dans cette demeure évoquait le luxe et le moderne. Il était impossible que Vincent ait participé à sa conception.
Un homme âgé qui servait d'assistant personnel à Vincent le conduisit dans une salle de sport interne, où Vincent boxait contre un robot. L’IA de boxe artificiel se défendait avec une intensité brutale. Même si tout son corps était rembourré, la force de ses coups réguliers était si punitive que si Ves faisait face à son coup de poing, toutes ses dents seraient cassées.
« Hah ! » Vincent encaissa un coup d'épée en échange d'une solide gifle sur le visage du robot. La tête du robot brilla en jaune pour indiquer la quantité de dégâts qu'il avait reçus. « Encore ! »
Alors que l'homme et le robot échangeaient des coups de poing, Ves était déjà confronté à sa première surprise. Les médias qualifient souvent Vincent de lâche et de paresseux, mais les efforts qu'il fournissait pour boxer ne lui donnaient pas l’air d’un lâche.
Pourtant, Ves attribuait la forme physique de Vincent aux riches ressources de sa famille. N'importe qui pouvait développer son corps jusqu'à la performance maximale, avec une thérapie génétique et beaucoup de médicaments.
Lorsque Vincent a s’arrêta , il jeta sa tenue de boxe et se déshabilla sous les yeux de Ves et de son majordome. Embarrassée, Ves se retourna, tandis qu'un robot surgit de nulle part pour asperger Vincent de gel nettoyant.
Après une douzaine de secondes, le robot nettoyeur disparut et un robot vestimentaire prit sa place. Des tissus luxueux faits de fibres très résistantes s'assemblèrent, sous la supervision du robot très perfectionné, jusqu'à ce que les vêtements de Vincent se matérialisent entièrement.
« C’est qui ce geek ? » Ce fut la première chose qui sortit de la bouche du client.
« Monsieur, voici le créateur de Méchas que vous avez demandé pour construire votre commande. »
« Ah oui, le créateur de secours. Ptuh. » Vincent cracha un gros mollard sur le sol du ring de boxe. « Ce connard d'Edwin se croit trop sexy pour me vendre ses produits, et cette putain de salope de Patricia ne répond même pas à mes appels. »
« Ce sont des créateurs sponsorisés et affiliés à des forces bien plus redoutables que les nôtres. M. Larkinson est le deuxième prix de la Coupe Fusion. Ses capacités ne sont peut-être pas à la hauteur des leurs, mais elles devraient suffire pour répondre à vos souhaits. Et surtout, c'est un entrepreneur individuel, qui n'est lié à aucune faction. »
Vincent fixa Ves comme s'il s'agissait d'un insecte. « Alors, pensez-vous que vous êtes assez bon ? »
« À vous de me le dire. La fiche technique de mon produit est disponible sur le net. Je suis sûr que vous pouvez voir que c'est un Mécha qui peut rivaliser avec d'autres à son niveau de prix. »
« T’as du cran, pour un geek. Suis-moi. »
Le majordome et Ves suivirent Vincent, alors qu'il s'éloignait de la salle de sport pour entrer dans une sorte de salle de loisirs. Des tables de billard, des pods, et toutes sortes de divertissements étaient éparpillés logique apparente. Le rejeton des Ricklin se dirigea vers un bar bien fourni, et commença à préparer ses propres boissons à la main.
« J'aime faire ça moi-même, vois-tu ? Laisser les robots mélanger mes boissons donne toujours le même goût. La monotonie c’est chiant. J'aime chercher de nouvelles sensations chaque jour. »
Ves se demanda si cela avait un rapport avec le Mécha qu'il fabriquait pour son client.
« Je n'ai pas demandé à naître avec la bonne génétique. Cela a fait beaucoup de bruit, quand on m’a déclaré apte à piloter des Méchas. J'y ai réfléchi pendant un moment, et j'ai récemment décidé de l'accepter et de faire avec. Tu vois où je veux en venir ? »
Pas vraiment, mais Ves n'allait pas l'admettre. Au lieu de cela, il risqua une hypothèse. « Vous cherchez quelque chose de nouveau dans un Mécha ? »
« Exactement ! Les Méchas classiques sont tellement ringards. En ce qui me concerne, les pilotes qui achètent des modèles militaires standard ne sont pas faits pour être des as. Il faut se débarrasser de ses peurs, et prendre des risques ! C'est aussi pour cela que je suis sorti des sentiers battus, et que j'ai trouvé ce Mécha. C'est un Auguste César, mais avec une armure de merde, et c'est unique ! »
Ves toussa doucement dans sa main. « Monsieur Ricklin, même si je suis sûr que mon produit est un Mécha satisfaisant, quelqu'un d'aussi éminent que vous n’a-t-il pas les goûts pour un modèle plus...sophistiqué ? »
Le visage du playboy perdit immédiatement son excitation et prit une expression gênée. Ves se rendit compte qu'il avait posé une question qu'il n'aurait pas dû. Heureusement, son majordome se porta à la rescousse.
« Nous contrôlons strictement nos dépenses. Le budget que nous avons alloué à l'achat d'un nouveau Mécha ne nous permet pas d'acquérir un produit haut de gamme. Le votre répond aux exigences de mon client, tout en restant dans une fourchette de prix acceptable. »
Ves savait lire entre les lignes. Il semblait que papa ou papy Ricklin en avait assez des manigances de Vincent et lui avait réduit les fonds. Vincent devait se tortiller mentalement, à l'idée de devoir se serrer la ceinture comme un être humain normal.
« Mon modèle est déjà terminé. Il n'est pas facile d'en modifier des parties sans s'assurer que cela n'affectera pas négativement ses performances. »
Vincent ne sembla pas satisfait de ces paroles, mais Ves jugea important d'ajouter cet avertissement.
« Je m’en branle. Si je ne peux pas avoir l'air cool quand je pilote un Mécha, alors à quoi ça sert de les piloter ? Il y a beaucoup de Méchas qui ont l'air ringards. Je préférerais mourir plutôt que d'être pris dans un engin sur lequel des puceaux ont fantasmé au lit. Au moins, ton Mécha a l'air suffisamment cool. J'aime bien l'Antiquité romaine. J'ai juste quelques suggestions à faire. »
Ves grogna intérieurement. Il semblait que la seule raison pour laquelle Vincent avait envisagé d'acheter son Mécha était qu'il avait l'air “cool”. Il devinait que la plupart des Méchas à l'allure ringarde étaient des modèles spécialisés conçus pour exceller dans un domaine spécifique. Bien sûr, ils pouvaient sembler bizarres, mais ces modèles se vendaient bien car de nombreux pilotes reconnaissaient leurs mérites.
« D'accord Vincent, je vous écoute. Je vais voir s'il est possible d'intégrer vos idées dans un modèle modifié. »
Le mondain termina de mélanger quelque chose de rouge et de pétillant. Il prit une gorgée de sa boisson et cria à l'extase masculine. « Rah ouais, c’est le pieds ! Ahem, oui, à propos du Mécha. Tout d'abord, il a besoin d'une cape. »
« Une... cape ? »
« Putain, ton Mécha ressemble déjà à un général, il a juste besoin d'une cape pour compléter l'ensemble. Crois-moi, c’est une bête d’idée. Il faut qu'elle soit rouge bien sûr, sinon ça ne colle pas dans le thème. Fais-la longue et fluide, et n'hésite pas à utiliser un tissu bon marché. Si tu as besoin de quelque chose d'élégant, je peux te recommander quelques amis qui s’y connaissent. »
Ves ne prit pas la suggestion au sérieux, mais il fut forcé de considérer les aspects pratiques de l'utilisation d'une cape. Tout tissu normal se déchirerait facilement, si le Mécha marchait dessus par erreur. Si Ves voulait conserver la cape alors que le Mécha qui la portait n'effectuait que des tâches légères, il devait choisir quelque chose de synthétique et d'un peu plus résistant.
« Je vais devoir me renseigner sur un tissu spécialisé que je peux utiliser pour former la cape, alors je peux accepter votre offre. »
« Génial. La cape est vraiment ma priorité. J'aimerais aussi ajouter des éclairages. Toutes mes voitures de sport se transforment en aimants à filles dès que j'allume les lumières. Je ne comprends pas pourquoi personne n'a jamais pensé à rendre un Mécha aussi voyant que possible. J'ai besoin de beaucoup de lumières sur le châssis, et je ferais mieux d'ajouter quelques projecteurs superpuissants sur la tête. »
Les créateurs de Méchas refusaient d'intégrer des éclairages décoratifs dans leurs modèles pour de nombreuses raisons. Non seulement ils rendaient l'armure et le système électrique d'un Mécha plus vulnérables, mais ils plaçaient également un énorme panneau “Frappez-moi” sur leur châssis. Il était évident que le client ne comprenait pas ce genre d'arguments.
« Je peux trouver quelque chose. Donnez-moi une journée pour modéliser plusieurs propositions. »
« Ok, super. Hé, t'es sympa, pour un geek. » dit Vincent, en buvant une nouvelle gorgée de son verre. « Ok, la cape et les lumières, c’était juste pour préparer le terrain. Maintenant, assieds-toi bien, parce que je vais te révéler mon idée secrète. Si tu sais ce qui est bon pour toi, alors tiens ta langue. C'est clair ? »
« Euh, très. »
Vincent adressa un sourire narquois à Ves. « Puisque tu es un créateur de Méchas, tu as dû entendre que les gens intelligents disent que les Méchas sont construits pour ressembler aux humains, n'est-ce pas ? Eh bien, depuis que j'ai appris à en piloter un, je comprends ce que disent ces croûtons. Il y a juste un détail que je peux pas m’empêcher de noter quand je monte à bord. »
« Et c'est ? »
Le pilote du Mécha se déhancha et attrapa son slip. « Ça. Mon paquet. »
Pour une fois, Ves resta sans voix. Il ne pouvait littéralement pas réagir à cette idée insensée.
« Détrompez-vous, je veux pas me faire arrêter pour me balader à poil dans mon Mécha. Il faut juste imaginer un sorte de pantalon pour Mécha, mais quelque chose qui reste assez révélateur sans trop en montrer. Comme ça, quand les meufs voient mon Mécha, elle aient un avant-goût sur la marchandise, tu captes ? »
Il y avait tellement de choses qui n'allaient pas dans cette demande complètement irréalisable. Alors que Vincent continuait à vanter les mérites d'un Mécha “amélioré”, Ves tourna son regard vers le majordome silencieux du playboy.
Ves parvint à exprimer une expression qui voulait presque dire “Vous vous foutez de ma gueule ?”.
À sa décharge, le vieil homme était imperturbable et ne laissait jamais entendre qu'il manquait de respect à son jeune maître. Son regard était aussi vif qu'un faucon et il semblait suggérer à Ves de prendre au sérieux la demande de son maître.
Ce que Ves préférait, c'était de prendre les boissons les plus fortes du bar de Vincent et de tout engloutir. Il pouvait déjà s'attendre à ce que sa réputation soit mise à mal s'il continuait à coopérer avec Vincent.