Chapitre 599
Les Vandales flagrants sortirent lentement de l’ornière dans laquelle ils étaient tombés après leur arrivée en République de Reinald. Comme un ours blessé qui émerge d’un combat, ils en ressortirent plus forts et plus résistants.
La performance de la Capitaine Orfan dans l’arène souterraine devint une source de fierté pour les militaires. En démontrant ses talents de combattante, elle remonta le moral des autres pilotes de mécha vandales. Cela renforça non seulement la fierté de tous, mais aussi les liens fraternels qui les unissaient à leurs camarades vandales.
Ces effets ne suffirent pas à transformer les Vandales flagrants, régiment de méchas ordinaire, en régiment d’élite, mais ce changement de mentalité marqua tout de même une évolution de leur tradition martiale.
De nombreux généraux de salon dissertaient sur la tradition martiale. Celle-ci ne se forgeait pas seulement par une accumulation régulière, mais aussi grâce aux grandes batailles et aux tournants soudains. Chaque événement enrichissait l’histoire du régiment de méchas et contribuait à le rendre plus singulier.
Depuis quelque temps, Ves était plutôt déphasé. Harkensen I lui offrait heureusement l’occasion parfaite de se détendre et de méditer sur ses récentes découvertes.
Contrairement à Harkensen III, la première planète à partir du soleil cherchait à devenir un paradis du divertissement, sans aucun lien avec les méchas. Pratiquement personne n’obtenait le permis d’en piloter un à sa surface. Les seuls méchas présents arboraient les couleurs des Honorés, et ces machines ne patrouillaient que dans les centres les plus stratégiques.
Partout ailleurs, les Honorés se faisaient plus discrets. Ils réduisaient leur présence dans les rues et se contentaient d’un équipement beaucoup moins lourd. La sécurité restait bonne, mais elle était bien moins ostensible sur la planète.
Le plaisir, le divertissement et l’amusement étaient au cœur de Harkensen I. Avec ses célèbres étendues de plages, ses casinos sans fin et ses boîtes de nuit, la planète se présentait comme une destination de vacances réputée dans le Secteur stellaire de Komodo.
La planète attirait deux sortes de touristes. Les vacanciers ordinaires formaient le gros des visiteurs. L’autre catégorie était composée de pilotes de mécha qui avaient besoin de décompresser. Même s’ils dépensaient moins que les gros joueurs, leur présence attirait nombre de personnes fascinées par les pilotes de mécha.
Tant qu’on ne se montrait pas trop impoli, on pouvait côtoyer des pilotes de mécha au quotidien !
Le manque de militarisation ostensible faisait de la planète un lieu de convalescence idéal pour les pilotes de mécha ayant vécu des événements traumatisants.
La planète étant proche de Harkensen III, il n’était pas étonnant que de nombreuses unités fassent escale dans le Système de Harkensen. Comme les Vandales flagrants, elles en profitaient pour entretenir leurs vaisseaux et leurs méchas, tout en laissant leur équipage décompresser.
« Les Reinaldais prennent vraiment au sérieux l’interdiction des méchas, ici, sur Harkensen I », remarqua Ves avec curiosité tandis que son groupe déambulait sur un boulevard surplombant une étendue de plages dorées. Des milliers de vacanciers parsemaient les lieux, tous occupés à oublier les soucis de leur vie quotidienne.
« Sur Harkensen III, impossible de ne pas croiser un mécha, mais ici, il faut aller dans une base militaire pour en apercevoir. »
« Ne croyez pas que les rues sont sans défense, les prévint Nolsen. J’ai repéré d’innombrables patrouilleurs de la Garde planétaire en civil. Il y a des tourelles dissimulées et des installations défensives partout. Elles ne résisteraient pas à une attaque déterminée, mais repousser quelques méchas de passage ne poserait pas de problème. »
Les paroles de l’officier de sécurité révélaient que Harkensen I était presque aussi bien défendue que Harkensen III, la planète folle de méchas. La planète de vacances camouflait simplement ses crocs.
« Je trouve qu’il y a bien plus de sécurité que d’habitude », fit remarquer un autre Vandale.
L’enseigne Tiss acquiesça. « Rien d’étonnant à ce que les Reinaldais renforcent leur présence sécuritaire. Toutes ces guerres de gangs et ces accès de violence aveugle ont plongé Harkensen III dans le chaos. »
Les visages de tous s’assombrirent un instant. Les soi-disant guerres de gangs qui ravageaient les bas-fonds de Harkensen III avaient rompu un pacte vieux de plusieurs décennies, selon lequel les combats devaient rester discrets. Même si un gang devait s’en prendre à ses rivaux, il aurait au moins dû le faire hors de vue. Trop de violence nuisait aux affaires.
« Ici, c’est Harkensen I. Il n’y a pas d’industrie ni de méchas capables de tout saccager, rassura Ves. Les gangs qui ont de l’influence sur cette planète vivent aux crochets des touristes. Ils ne tueront pas la poule aux œufs d’or. »
Ces paroles les rassérénèrent. Jusqu’ici, aucun affrontement ne s’était propagé à Harkensen I ou Harkensen II. Ces deux planètes étaient très différentes, et les Reinaldais y contrôlaient mieux la sécurité.
« Regardez ! Il y a une course ! »
Le groupe se dirigea vers une foule de baigneurs rassemblés autour d’un groupe de jeunes gens qui se préparaient à une course de bateaux. Des techniciens entouraient les embarcations et les réglaient sans cesse.
Ves ne prêta aucune attention aux vantardises et aux affirmations exagérées des concurrents. Il promena plutôt son regard sur les bateaux. « Ils sont assez simples. »
Autrefois, il les aurait peut-être écartés d’emblée. Les technologies en jeu étaient très perfectionnées, mais les principes qui permettaient de propulser un bateau sur l’eau n’avaient pas changé depuis des milliers d’années. Ves n’aurait même pas eu besoin de consulter un manuel pour concevoir une embarcation aux performances presque identiques.
Pourtant, il ne rejeta pas ces bateaux d’emblée. Peut-être aurait-il autrefois méprisé ces constructions simples, mais depuis le duel d’honneur, sa conception de la mise en œuvre avait évolué.
En examinant les aspects techniques de la construction des bateaux, il remarqua de subtiles différences entre chaque embarcation. Ves pouvait vaguement déterminer quels techniciens se contentaient de faire leur travail machinalement et lesquels visaient une plus grande perfection dans leur métier.
« Même s’ils ne sont que techniciens nautiques, il y a une différence entre ceux qui sont passionnés et ceux qui ne le sont pas. »
Aucun de ces techniciens n’impressionna Ves par ses compétences techniques. S’ils avaient eu le niveau nécessaire pour devenir techniciens de méchas, ils ne seraient pas là à bricoler des bateaux. Pourtant, il avait vu quantité de techniciens de méchas moins doués que certains de ceux qui travaillaient sous ses yeux.
« Ves ! Allons au guichet des paris ! » lança Tiss, qui l’interrompit alors qu’il était perdu dans ses pensées. « Je mise sur Handsome Martinez ! Regarde-moi ce sourire ! C’est un vrai gagnant ! »
Ves suivit machinalement le groupe jusqu’à un guichet de paris, probablement chargé de remettre les gains aux vainqueurs de la course. Sans trop réfléchir, il misa cent marks sur Handsome Martinez.
« Je te le dis, Goosewing Red va forcément finir première ! Regarde comme elle est canon ! »
« Même pas en rêve, mec ! Mimi Stellion est la plus belle de toutes ! J’ai mis cinq cents marks sur elle ! »
Après plusieurs jours de réflexion, Ves parvint enfin à cerner le cœur de la mise en œuvre. Étudier les bateaux et comparer le travail artisanal des techniciens revenait à comparer différents méchas. En effet, les principes qui régissaient la mise en œuvre s’appliquaient à tout le domaine de l’ingénierie, qu’il s’agisse de fabriquer des jouets ou des méchas.
« Tout repose sur la passion ! »
Plus précisément, la différence de qualité tenait à la volonté ou à la motivation de s’améliorer. L’idée était si simple que la plupart des gens la balayaient aussitôt comme une banalité. Après tout, n’était-il pas de notoriété commune que les gens les plus motivés obtenaient de meilleurs résultats ?
« Pourtant, il y a une différence, surtout quand il est question de savoir-faire. »
Lorsque les techniciens eurent terminé les réglages et que les bateaux s’élancèrent sur l’eau, Ves en observa les performances. Le talent du pilote était le principal facteur pour prendre la tête, mais la qualité des bateaux jouait également un rôle majeur.
Ves connut une discrète percée intellectuelle. Tandis que tous ceux qui l’entouraient acclamaient leurs concurrents favoris, lui seul ne quittait pas les bateaux des yeux.
« La volonté de s’améliorer ! Le désir de progresser ! Voilà, c’est ça ! La clé est là ! »
Tout artisan passionné désirait perfectionner son art. Tant qu’il conservait cette motivation, il finissait par creuser l’écart avec ceux qui poursuivaient d’autres objectifs.
À force de côtoyer des concepteurs de méchas, Ves avait appris à reconnaître leurs différentes mentalités. S’il faisait abstraction de leur rang et de leurs compétences, la différence fondamentale devenait très claire.
Le concepteur de méchas le plus impressionnant qu’il eût rencontré récemment était sans conteste Gabriel Creta. Non seulement l’homme avait porté son savoir-faire à un niveau très élevé, mais, lors de leur brève conversation, Ves avait senti qu’il cherchait constamment à aller plus loin !
« Voilà comment un concepteur de méchas devrait se comporter ! »
Ses capacités d’apprentissage l’empêchaient de franchir le cap du rang de Concepteur compagnon, mais sa motivation indomptable continuait de le pousser en avant. Ves estimait que Creta pourrait certainement progresser au cours des cinq prochaines années. Sa mentalité et l’étendue de son expérience étaient trop considérables pour qu’il reste bloqué au stade d’Apprenti.
À l’opposé d’hommes aussi déterminés que monsieur Creta, Ves avait aussi rencontré des dizaines de concepteurs de méchas de bas rang qui avaient abandonné. Certains avaient été enrôlés dans le Corps des méchas et servaient actuellement sous ses ordres. D’autres menaient une existence peu prestigieuse sur le marché privé, comme estimateurs ou réparateurs de méchas.
« Ces métiers annexes ne suffisent pas à faire progresser un concepteur de méchas. Seule la conception de méchas permet à un professionnel comme nous de véritablement s’améliorer. »
La hiérarchie des concepteurs de méchas ressemblait à une pyramide très large et peu élevée. Elle ne comptait que quelques niveaux, mais sa base était immense par rapport à son sommet. Trop de concepteurs de méchas végétaient au niveau inférieur, sans le moindre espoir d’accéder à un échelon supérieur.
Certains concepteurs de méchas ne mettaient que quelques mois à passer de Novice à Apprenti. D’autres avaient besoin de plusieurs décennies pour atteindre le même niveau, tandis que la grande majorité ne parvenait jamais de toute sa vie à franchir le premier pas.
Cela soulignait l’importance des occasions à saisir, mais aussi de la motivation. Ceux qui n’avaient ni talent ni relations ne pouvaient pas survivre sur le marché des méchas. Ves était toujours tombé dans le piège de croire que les dons accordés par son Système suffiraient à le porter vers le succès.
Il comprenait désormais qu’une telle mentalité ne lui apporterait pas grand-chose à plus grande échelle. Accumuler passivement l’équivalent de bibliothèques entières de connaissances, c’était comme tenter d’ouvrir un coffre-fort par la force brute. Il pouvait frapper la porte du poing toute la journée sans même en égratigner la surface.
Ce qu’il devait vraiment faire, c’était ouvrir les portes du coffre en suivant la bonne procédure : déchiffrer les bons codes d’accès ou fabriquer les bonnes clés.
Entre force brute et finesse, les concepteurs de méchas privilégiaient toujours la seconde. Pour concevoir un mécha bien supérieur à la somme de ses parties, la clé était d’employer le plus de finesse possible.
« La mise en œuvre, la motivation et les occasions à saisir constituent toutes des clés essentielles à la progression. »
Ves comprenait un peu mieux pourquoi l’industrie du mécha ne prenait vraiment au sérieux un concepteur qu’une fois celui-ci devenu Concepteur compagnon. Il ne s’agissait pas seulement de connaissances. Ves n’était pas assez présomptueux pour croire qu’il était le seul Apprenti de la galaxie à avoir l’esprit rempli d’un savoir surabondant.
Pourquoi tant de Concepteurs compagnons parvenaient-ils à progresser malgré des connaissances bien moins approfondies ?
« Parce qu’ils se sont forgés au point de pouvoir déjà concevoir d’excellents méchas avec seulement des connaissances élémentaires ! »
Ves n’avait pas les mêmes occasions que de véritables talents comme Oleg ou Patricia, mais le Système lui offrait une chance encore plus grande. Il avait toujours cru qu’en exploitant le Système, il finirait par rattraper ses pairs et les dépasser.
« Me laisser porter par le courant ne me mènera qu’à la mer. Je n’aurai aucun défi à relever si je le suis. Pour me forger et affiner ma mise en œuvre, il faut que je nage à contre-courant ! Ce n’est qu’en remontant le courant que je pourrai atteindre des sommets ! »
Ves avait trouvé sa voie.