Chapitre 598
Cette nuit-là, plus de deux millions de témoins du duel devinrent fous. L’histoire du mécha du Capitaine Orfan qui fit trébucher son adversaire avant de le battre à mort à coups de poing devint aussitôt une légende dans le Système de Harkensen !
Le duel d’honneur avait été le combat d’arène le plus palpitant qu’ait connu Harkensen III depuis longtemps ! Tant de gens se frappèrent le front de ne pas y avoir assisté. S’ils avaient déboursé seulement 20 000 marks, ils auraient pu voir de leurs propres yeux le déroulement spectaculaire des événements, au lieu d’en entendre parler par des racontars !
Les spectateurs du duel exultèrent ou sombrèrent dans le désespoir. Il n’y avait pas de doute là-dessus. Malgré son dénouement peu conventionnel, le combat avait largement valu le déplacement !
Les Vesiens qui visitaient le système furent tous accablés, mais la plupart des gens estimaient que le Serpent avide s’était battu avec beaucoup d’adresse. Elle avait fait preuve d’un grand talent et d’un courage sans faille. Si le moteur de son mécha n’avait pas été si durement touché, elle aurait sans aucun doute continué à riposter.
« Le Serpent avide n’a pas perdu. C’est son mécha qui l’a lâchée. Comment a-t-il pu se briser si facilement après avoir été transpercé par une seule lance ? »
Les Vesiens cherchèrent un bouc émissaire sur qui déverser leur frustration. À ce moment-là, Gabriel Creta était la cible idéale. Quel apprenti de Maître ? Quel homme d’affaires prospère ? Votre travail n’était pas à la hauteur !
On le dénigrait de toutes parts, souvent sans raison. Ves éprouva de la sympathie pour son concurrent. Cela aurait pu lui arriver. À la fin du combat, Ves eut l’occasion de revoir Creta. Tous deux se retrouvèrent dans les couloirs souterrains qui menaient aux ateliers.
« Monsieur Creta. Je suis désolé pour votre défaite. »
L’homme plus âgé secoua la tête. Il ne semblait pas prendre à cœur les critiques dont il était la cible. « Elle est entrée dans l’arène en s’attendant à gagner ou à mourir. Sa mort n’a rien d’injuste. Vous avez fait un travail remarquable en transformant la Sentinelle pointue. »
« C’est dommage pour le Serpent avide, fit remarquer Ves. Je n’ai jamais appris qui elle était. Savez-vous son identité ? »
« Elle ne me l’a jamais confiée. Je pense qu’elle espérait retirer son masque et révéler son nom au public après avoir remporté le duel d’honneur. Maintenant qu’elle a perdu… Mieux vaut laisser les chiens qui dorment tranquilles. »
On pouvait considérer cela comme une ultime marque de clémence envers la femme qui portait le nom de Serpent avide. Sa défaite n’avait pas vraiment entaché son honneur, mais il ne faisait aucun doute qu’elle avait traîné le Royaume de Vesia dans la boue. Si les Vesiens apprenaient son vrai nom, ils le maudiraient sans doute pendant des mois.
Les deux concepteurs de méchas discutèrent métier pendant quelques minutes. Ils décrivirent brièvement ce qu’ils avaient fait. Comme on pouvait s’y attendre, Creta n’était pas allé aussi loin que Ves ! Quand l’autre concepteur de méchas apprit que Ves avait transformé la Sentinelle pointue en mécha Frankenstein, il lui témoigna son admiration.
« C’était particulièrement risqué de votre part, mais le pari a manifestement payé. Même moi, je ne m’attendais pas à ce que votre mécha puisse tenir tête au Briseur rebelle après être passé entre mes mains. Je n’ai cessé de modifier la machine dans l’optique de creuser un écart de performance considérable avec votre mécha. Il semble que je me sois lourdement trompé. »
Après avoir encore bavardé un peu, ils finirent par se dire au revoir. Ves avait apprécié leur conversation. Il pressentait que monsieur Creta était taillé dans le même bois que lui. Leur allégeance comptait moins à leurs yeux que la conception des méchas. Chacun avait tiré un petit enseignement de leurs échanges.
« Je ne dois vraiment pas sous-estimer les apprentis plus âgés. Ils ne stagnent pas tous à un niveau inférieur au mien. » Il soupira en regardant l’autre concepteur de méchas se diriger vers la sortie.
Ves n’avait pas pu tirer grand-chose des explications superficielles de Creta. Il avait cependant pu constater que l’autre concepteur de méchas savait utiliser ses connaissances avec plus de finesse que lui.
« Voilà ce que l’expérience apporte. »
Quand on exerçait ce métier depuis des décennies, on finissait par mettre au point ses propres méthodes. Lorsqu’un concepteur de méchas ne parvenait pas à approfondir ni à élargir ses connaissances, il cherchait plutôt à mieux exploiter celles qu’il possédait déjà.
« Il tire le meilleur parti de ce qu’il a ! »
Au cours de sa carrière, Ves avait surtout affronté de jeunes concepteurs de méchas lors de duels de conception. Il avait rarement eu l’occasion de comparer ses méthodes à celles d’un vétéran comme Gabriel Creta. Cette comparaison directe lui fit comprendre qu’il lui restait beaucoup de chemin à parcourir pour concevoir de meilleurs méchas.
« Le seul problème, c’est que ce genre de progrès demande du temps et des efforts. Je ne peux pas accélérer cet apprentissage par d’autres moyens. »
Même s’il obtenait un million de compétences et cent points d’attribut du Système, il finirait quand même par tout gâcher d’une manière ou d’une autre. Avoir plus d’outils à sa disposition ne signifiait pas qu’il concevrait un meilleur mécha. Tout dépendait de la façon dont il s’en servait.
Ves réfléchit à cette question tout le chemin du retour vers le campement temporaire des Vandales. Quand il s’effondra sur son lit, il n’avait toujours pas trouvé d’autre moyen d’améliorer sa façon d’exploiter ses connaissances que de concevoir beaucoup de méchas.
« C’est peut-être pour cela que la conception de plusieurs méchas originaux fait partie des critères pour devenir concepteur de méchas compagnon. Sans expérience pratique, comment un concepteur pourrait-il bien utiliser ce qu’il a appris ? Un rat de bibliothèque inutile, incapable de concevoir un mécha par lui-même, n’a pas les qualifications requises pour devenir compagnon. »
Cela expliquait aussi pourquoi certains concepteurs de méchas stagnaient au stade d’apprenti malgré la conception de dizaines de méchas. Leur mauvaise maîtrise de l’exploitation de leurs connaissances les freinait sans doute. S’ils produisaient mécaniquement des plans les uns après les autres, sans investir tout leur travail et toute leur passion dans leurs créations, ils finiraient probablement par considérer cela comme une corvée.
Quel qu’ait été le profit que chacun avait tiré de ce duel, Ves en avait assurément beaucoup retiré. La voie de l’avancement lui apparaissait désormais bien plus clairement. Rien que pour cela, tous les efforts consacrés à la conception d’un mécha Frankenstein en avaient valu la peine.
Le lendemain, tout sembla reprendre son cours normal. La moitié des Vandales profitait d’une permission à terre, tandis que l’autre moitié s’affairait à réparer leur matériel.
La seule différence, c’était que tout le monde se sentait vainqueur. La performance du Capitaine Orfan avait fait briller les Vandales flagrants ! Bien qu’on les eût présentés comme un régiment de raids, Orfan avait montré aux Reinaldais et aux visiteurs qu’ils avaient encore des crocs !
« Hahaha ! Je n’arrive pas à oublier ce qui s’est passé hier soir ! Le Serpent avide nous avait dans les cordes, mais on lui a bien réglé son compte ! »
« Hé ! Un peu de respect pour la fille ! »
« Pourquoi ? C’est une Vésienne, et une traîtresse qui plus est ! À mon avis, elle a eu ce qu’elle méritait ! »
Les Vandales ne parlaient que du duel. Rien d’étonnant, puisque beaucoup y avaient assisté. Bien sûr, ils n’avaient pas pu payer 20 000 marks pour une place. L’arène souterraine leur avait plutôt offert tout un lot de billets gratuits. Comme Ves, ils en avaient reçu parce qu’ils étaient tous liés aux Vandales.
Après le petit-déjeuner, Ves retrouva son ancien groupe, qui l’accueillit chaleureusement et lui témoigna son estime. Le Capitaine Orfan avait reçu la plupart des félicitations des Vandales, mais personne n’avait oublié la contribution de Ves. C’était grâce à ses efforts que son mécha avait tenu bon malgré les dégâts considérables !
« J’ai entendu dire par un technicien qui a travaillé sur le mécha du capitaine que tu l’avais transformé en mécha Frankenstein ! C’est vrai ? » demanda l’enseigne Tiss.
En tant qu’ingénieure, Tiss savait mieux que la plupart des gens à quel point il était difficile d’assembler un mécha Frankenstein.
« Il faut être sacrément malin pour éviter qu’il ne parte en morceaux. »
« Quel concepteur de méchas vantard ! » s’exclama un pilote de mécha.
« Ça suffit, les Vandales, lança le lieutenant Nolsen Feray. Désolé que tu aies manqué ces derniers jours, Ves, mais il reste encore plein de choses à voir. Nous n’allons pas tarder à quitter Harkensen III pour rejoindre les plages de Harkensen I. Profitons au mieux du temps qu’il nous reste. »
Le groupe avait déjà établi un programme complet pour son séjour sur Harkensen III. Il avait visité plusieurs sites emblématiques de la planète, dont de célèbres musées de méchas et des monuments historiques. Il s’était même rendu dans les marchés noirs le soir.
Alors que le groupe montait dans un grand véhicule aérien qui décolla, Ves demanda ce qu’ils avaient fait pendant les derniers jours, en son absence.
« Alors, ces marchés noirs ? »
« Très louches, répondit Tiss en clignant ses grands yeux. Ils sont bien moins accueillants que le marché gris. On nous a obligés à porter un voile et un masque qui bloquaient les capteurs, puis Nolsen les a scannés lui-même pour vérifier qu’ils n’étaient pas équipés de dispositifs d’écoute. »
« Il a trouvé quelque chose ? »
« Étonnamment, non. Les marchés noirs sont assez scrupuleux sur ce point. Ils n’attireraient aucun client s’ils cherchaient à découvrir la véritable identité de leurs visiteurs. »
Cela lui apprit que le marché noir n’était pas dépourvu de règles.
« Pourquoi as-tu l’air si sombre, alors ? »
« Les marchés noirs ne sont pas vraiment faits pour des étrangers comme nous. L’ambiance y est bien plus rude qu’au marché gris. Tout le monde se comporte de façon discrète et mystérieuse. Cela dit, les marchandises en vente sont à vous en mettre plein les yeux. »
Ves imaginait bien le genre de produits qui circulaient sur les marchés noirs. La plupart provenaient sans doute de pirates. Cela ne diminuait pourtant pas son intérêt.
D’après le programme, Ves aurait encore l’occasion de visiter un autre marché noir. Il pourrait alors découvrir ce que les pirates et les chasseurs de trésors peu scrupuleux rapportaient habituellement de leurs expéditions.
Au cours des jours suivants, Ves rattrapa le temps perdu en visitant de nombreux sites de Harkensen III. Les villes animées de la planète n’avaient pas grand-chose à envier à la Cité de la Belle Noire. Sa seule déception fut d’avoir manqué le marché noir de la capitale. Les autres marchés, installés sous des villes de taille moyenne, s’adressaient chacun à une clientèle particulière.
Celui que Ves avait visité était un marché aux esclaves. On pouvait y trouver toutes sortes d’extraterrestres humanoïdes et non humanoïdes. Ce spectacle dégoûta certains des Vandales en visite. Même Ves trouvait cette pratique répugnante.
Non seulement ils durent supporter la vue d’extraterrestres apathiques entassés dans des caissons climatisés exigus, mais le marché semblait aussi particulièrement désert à ce moment-là.
« Qu’est-ce qui cloche ici ? Il s’est passé quelque chose ? » demanda-t-il.
« Les Reinaldais sont un peu nerveux, expliqua Nolsen. Tu n’en as peut-être pas entendu parler, mais il y a eu quelques incidents récemment. La nuit dernière, deux méchas non scellés se sont battus dans un endroit appelé Kwanza City. Dans une autre ville, un groupe inconnu a pris d’assaut un restaurant et massacré tous les clients ! »
« C’est brutal ! »
« J’ai entendu dire qu’il s’agissait d’un règlement de comptes entre gangs, parce que beaucoup de clients faisaient partie d’un gang local, dit Tiss. Je ne connais pas bien les détails, mais les Honorés rejettent la faute de ces violences sur les gangs locaux. »
« Et qu’est-ce que les gangs en disent ? »
« Ils accusent les étrangers de tous leurs problèmes. »
Autrement dit, tout le monde se rejetait la faute au lieu de chercher à coopérer pour endiguer la vague de violence. Ves fronça les sourcils. Pourquoi de tels incidents se produisaient-ils pendant que les Vandales faisaient escale dans ce système stellaire ? Les Vandales avaient-ils un lien avec ces événements ? Dommage qu’il ne parvînt à déceler aucun indice dans les bulletins d’information.
« J’ai déjà hâte de prendre la navette pour Harkensen I, dit Ves d’un ton léger, en essayant de dissimuler son intérêt pour ces incidents. Si cette planète continue d’exploser de partout, je préfère passer mon temps sur la plage. »