Chapitre 3 743
Après avoir lu de nombreux rapports différents, Ves comprit mieux les arguments et les objectifs du projet monétaire.
Tous ceux qui avaient travaillé à la conception de l’alouette et des pièces étaient des gens sérieux, désireux de faire du clan une organisation plus importante.
Entretenir une monnaie et frapper des pièces comptait parmi les moyens les plus efficaces d’influencer la perception que les gens avaient du clan et leur comportement à son égard.
« L’alouette est correcte, mais sans plus. Elle coche les cases, sans aller plus loin. »
Malheureusement, Ves ne s’était jamais contenté de faire les choses correctement.
Gloriana avait peut-être déteint sur lui plus qu’il ne l’avait prévu, mais il ne supportait vraiment pas qu’on se contente de couvrir les bases sans approfondir le sujet.
Quand Ves repensait au Clan Larkinson, il imaginait les liens familiaux qui réunissaient des individus et des talents humains extrêmement divers.
Il songeait à tous les méchas vivants qui protégeaient la flotte expéditionnaire dans les bons comme dans les mauvais moments.
Il songeait aux méchas experts uniques et puissants, qui représentaient la plus grande force de combat individuelle de l’Armée Larkinson.
Il songeait aux personnalités variées de membres éminents tels que Calabast, Shederin, Jannzi et Joshua, que le clan ne cherchait pas à brider.
En repensant à tout cela, il remarqua qu’ils avaient tous quelques points communs.
« La diversité et l’unité », conclut Ves.
Le Clan Larkinson n’était pas une organisation qui exigeait un degré élevé de conformisme.
L’Hégémonie Hexadrique était le meilleur exemple qu’il pouvait trouver d’une organisation prônant l’inverse.
L’ancien État natal de sa femme était vaste et peuplé d’individus aux personnalités variées. Pourtant, l’écrasante majorité d’entre eux se ressemblait, car leur culture et leurs semblables l’exigeaient.
Les Hexers devaient respecter un ensemble strict de règles définissant la conduite que les femmes étaient censées adopter, la manière dont il fallait traiter les « garçons » et le degré de tolérance à accorder aux écarts par rapport à ces normes.
Inutile de dire que la vie était rude pour les contrevenants dans l’Hégémonie Hexadrique. Ceux qui estimaient que les garçons méritaient d’être traités en égaux finissaient en prison ou étaient envoyés dans des cours spéciaux afin de « corriger » leur état d’esprit.
Quant à ceux qui s’obstinaient à défendre cette idée « barbare » selon laquelle les hommes étaient les égaux des femmes, malgré tous les avertissements, on les dénonçait comme espions vendrediens et on les envoyait à la chambre d’exécution !
« Notre clan n’a rien à voir avec ça », déclara Ves avec fierté.
Il n’était pas facile de maintenir ensemble tous ces sous-groupes et sous-cultures, mais il aimait que son clan soit composé de personnes différentes qui s’entendaient facilement.
Même les groupes les plus particuliers et atypiques, comme les Épéistes de Lydia et les Sœurs Pénitentes, ne suscitaient pas de rejet notable chez les clans Larkinson plus ordinaires.
Les différents sous-groupes n’étaient pas les seuls à pouvoir conserver leurs coutumes uniques. Chaque membre du clan pouvait aussi développer sa propre personnalité. Le clan se moquait de leurs écarts par rapport à la norme, tant qu’ils lui restaient fidèles et faisaient leur travail.
C’était ainsi que des excentriques comme Vincent Ricklin, Ketis, Gloriana et même Ves avaient pu préserver leur singularité. Le clan ne les poussait pas à se conformer à un modèle plus banal, ce qui lui convenait parfaitement. Il détestait les régimes qui imposaient trop de règles absurdes à la population.
Et alors si les gens étaient différents ? Tant que leurs particularités étaient inoffensives et ne perturbaient personne, les Larkinson devaient pouvoir préserver leur identité propre.
Bien sûr, cette approche avait aussi ses inconvénients. Même si le Réseau Larkinson contribuait grandement à empêcher les clansmen de se séparer les uns des autres, il restait difficile de faire réagir chaque Larkinson de la même manière face à différentes consignes.
« Quoi qu’il en soit, mon clan célèbre l’individualité tout en réunissant ses membres au sein d’une même famille. »
Cette conclusion lui donna une direction claire pour façonner la monnaie du Clan Larkinson.
Le nom pouvait rester. Il sonnait bien, et l’appeler l’alouette était plutôt ingénieux.
Ce que Ves voulait vraiment changer, c’était le dessin des pièces. Il avait quantité d’idées pour revoir leurs propriétés. Beaucoup trop, même.
Afin de mettre de l’ordre dans ses pensées et de sélectionner les idées les plus utiles et pertinentes, il ouvrit un document et dressa sa propre liste d’exigences.
« Les pièces alouettes doivent impérativement être des produits vivants. »
« Les pièces alouettes doivent être uniques et traçables. »
« Les pièces alouettes ne doivent pas pouvoir être contrefaites par des parties non autorisées. »
« Les pièces alouettes doivent être des totems dotés non seulement d’une forme de vie rudimentaire, mais aussi liés à différents esprits de conception. »
« Les pièces alouettes doivent toutes pouvoir se développer et ainsi changer et évoluer au fil de leur utilisation ou de leur manipulation par différents utilisateurs. »
« Les pièces alouettes doivent avoir une valeur tangible ou une utilité qui leur conserve une valeur marchande, même si elles ne servent plus de monnaie. »
« Les pièces alouettes doivent réunir toutes les propriétés mentionnées tout en restant viables à produire en masse. »
Ves s’interrompit et relut sa liste plusieurs fois. Il s’agissait des principales exigences auxquelles ses pièces devaient absolument répondre pour le satisfaire.
Dans l’ensemble, il voulait transformer les pièces alouettes physiques en produits susceptibles d’être considérés comme des marchandises spéciales, utiles non seulement aux clansmen, mais aussi aux étrangers.
Si Ves concevait suffisamment bien ces pièces, elles pourraient devenir un produit d’exportation potentiellement très lucratif !
Il pourrait créer une pièce qui lui coûterait 0.001 crédit MTA à fabriquer, mais qu’il vendrait 10 crédits MTA, parce que les clients seraient prêts à payer ce prix pour bénéficier d’avantages extraordinaires !
« Ce ne sera sans doute pas si facile de berner les gens. »
Peut-être devrait-il modérer ses ambitions et viser une marge bénéficiaire plus raisonnable. Pour cela, il pouvait employer des matériaux plus coûteux afin d’augmenter la valeur matérielle des pièces.
Les gens seraient beaucoup moins réticents à payer 10 crédits MTA pour un objet en métal qui coûtait 1 crédit MTA à fabriquer.
La valeur ajoutée du produit compenserait largement la différence de prix.
Bien sûr, cela supposait que la pièce offre réellement des avantages que les gens estimaient valoir au moins 9 crédits MTA !
« Pas besoin de m’en préoccuper tout de suite. Je devrais commencer par trouver des concepts utiles. »
Il activa le terminal de son bureau et lança un programme de conception.
D’ordinaire, il s’en servait pour concevoir ses méchas et, parfois, d’autres produits techniques. Mais cette fois, ce serait différent.
Il importa le dessin des pièces actuelles et commença à le modifier selon ses intentions et ses sentiments.
Il lui fallait trouver des concepts viables. Au départ, il envisagea de lier ses pièces à différents esprits de conception.
En une demi-heure, Ves réalisa plus d’une douzaine d’esquisses de pièces. Il laissa de côté les différences de taille et de valeur faciale pour se concentrer sur leur apparence et leur conception spirituelle.
La première pièce qu’il entreprit de concevoir était sans doute la plus classique. Il créa une simple pièce d’or représentant le Chat doré, mais dans un style plus vivant et expressif.
« Hum… »
Il semblait évident qu’une variante de cette Pièce du Chat doré finirait par entrer en circulation, mais Ves avait une autre idée.
« Cette pièce n’offre aucun avantage tangible aux étrangers. Le Chat doré n’a rien à voir avec eux. Elle n’est pas non plus utile à mes clansmen. Ils sont déjà liés à elle et disposent de nombreux Guerriers Lumineux ou d’autres moyens de ressentir sa présence. Posséder cette pièce ne leur apporterait pas grand-chose de plus. »
Il jugeait néanmoins qu’elle méritait sa place comme plus petite valeur de la monnaie alouette.
« Le millialouette est la pièce qui a le moins de valeur, mais aussi la plus facile à répandre dans le clan. Chaque Larkinson devrait pouvoir en posséder quelques-unes et les garder dans sa poche. Quant aux étrangers, il est peu probable qu’ils prennent la peine d’acheter une pièce d’aussi faible valeur. Il leur sera bien plus pratique et intéressant d’échanger leurs crédits MTA contre les pièces plus grosses et plus précieuses. »
L’idée lui plut suffisamment pour qu’il valide aussitôt ce modèle comme celui de la nouvelle pièce d’un millialouette.
Il fit glisser l’interface et passa à la pièce suivante.
Celle-ci le rendit bien plus hésitant, car c’était un totem dédié à Lufa.
« C’est une bonne pièce, qui devrait être assez puissante pour réduire le stress et apaiser l’esprit », supposa Ves.
Il n’en était pas sûr, car Ves n’avait jamais réussi à insuffler beaucoup de capacité spirituelle à de petits totems comme des pièces. L’effet serait sans doute faible et assez subtil, surtout s’il recourait à une forme de production de masse.
« Malgré tout, même si son effet est faible, la Pièce de Lufa devrait faire suffisamment de différence pour que certaines personnes l’achètent à bon prix. »
Beaucoup de gens souffraient de stress et de troubles psychiques. L’Océan Rouge en regorgeait à cause des catastrophes et des crises fréquentes que subissaient les immigrants venus de l’ancienne galaxie.
Si tous ces gens pouvaient trouver un peu de réconfort en gardant une Pièce de Lufa sur eux, Ves pensait que son clan pourrait en vendre un bon nombre, à condition que les acheteurs ne soient pas effrayés par une technologie inconnue capable d’influencer leur humeur.
Pourtant, Ves finit par renoncer à la Pièce de Lufa.
« Je ne devrais pas lancer un produit qui cannibalise l’un de mes autres produits. »
Même s’il n’avait pas avancé sur le sujet ces derniers temps, il comptait toujours commercialiser son modèle Sanctuaire dans l’Océan Rouge. L’utilité d’un mécha Sanctuaire dépassait de loin celle d’une simple pièce.
Ves était aussi concepteur de méchas par nature. S’il était possible de résoudre un problème à l’aide d’un mécha, il préférait s’en tenir à cette solution plutôt que de s’engager dans la mauvaise direction.
« Dans ce cas, je devrais aussi laisser tomber la Pièce de Vulcan. »
Il avait récemment créé l’Association de la Création, dont le nombre de membres augmentait lentement mais sûrement. À Davute, beaucoup d’artisans avaient déjà ressenti le rayonnement de Vulcan et étaient prêts à débourser une coquette somme pour recevoir une inspiration à la demande.
« Une Pièce de Vulcan ne ferait pas que nuire à l’exclusivité de mes totems de Vulcan ; elle dévaloriserait aussi le travail de mon Association de la Création. »
Les pièces n’étaient pas censées plonger les gens dans un faux état d’inspiration, mais le simple rayonnement de Vulcan suffirait à les détourner de l’Association de la Création !
« Bon, adieu. Je n’ai plus besoin de vous. »
Il manipula l’interface et supprima aussitôt les esquisses des deux pièces.
Ves passa au modèle suivant, lié à l’Être Illustre. Étrangement, il le conçut en cristal luminaire plutôt qu’en un alliage quelconque.
« C’est probablement la plus jolie pièce de toutes. C’est aussi l’une des plus inutiles. »
Hormis leurs reflets brillants et leurs surfaces étincelantes, les Pièces de l’Être Illustre n’apportaient rien de concret.
Il supposait qu’on pouvait s’en servir comme bijoux, mais ce serait une façon bien tape-à-l’œil d’utiliser de la monnaie ayant cours légal.
« Inutile. »
Il supprima la Pièce de l’Être Illustre et passa à la suivante de la liste.
Celle-ci le fit s’arrêter un instant.
« Est-il sage de créer un totem inspiré d’une bête astrale vieille de six mille ans ? »
La Pièce de Titania dégageait une impression bien plus anormale que d’habitude. Il était difficile de décrire le rayonnement de Titania, mais il avait notamment l’impression d’être le sujet d’une conscience collective supérieure.