Chapitre 3 719
La fabrication du Projet Minerva démarra plus lentement que d’habitude.
Les quatre concepteurs de méchas Larkinson ne connaissaient pas l’atelier du professeur Benedict et devaient encore s’habituer à toutes ses particularités. Il leur fallut des heures pour se familiariser avec la disposition des lieux, l’emplacement des équipements de production et les types de robots disponibles dans l’atelier.
En fait, le processus d’adaptation aurait dû prendre plus de temps sans un facteur inédit.
Lorsque Gloriana invoqua Alexandria depuis son esprit et lui ordonna de former un réseau de conception, tout changea.
Parmi les Compagnons Larkinson, Ves, Gloriana et Juliet étaient déjà habitués aux effets d’un réseau de conception. Ils ne montrèrent presque aucune surprise et tirèrent aussitôt parti des données supplémentaires qu’ils recevaient.
Sara Voiken avait déjà été en contact avec des réseaux de conception à plusieurs reprises, lors de sa collaboration au Projet Minerva.
Cependant, c’était la première fois qu’elle en subissait les effets pendant une fabrication. Leur travail étant tout autre, elle devait encore prendre le temps de comprendre comment tirer le meilleur parti de son nouvel état.
Le professeur Benedict Cortez, lui, découvrait les réseaux de conception.
Au début, il repoussa instinctivement la tentative d’Alexandria d’établir un lien spirituel avec son esprit puissant.
Il lui fallut beaucoup d’efforts pour baisser sa garde et permettre au chat spirituel d’établir enfin un lien fonctionnel.
Même alors, la méfiance et la prudence innées du professeur Benedict limitaient le flot de pensées et d’émotions qui circulait dans le lien. Il découvrait peut-être cette expérience, mais sa maîtrise mentale était étonnamment formidable.
Ce n’était pas un homme qui accordait facilement sa confiance. Rien d’étonnant, vu tous les squelettes qu’il cachait dans son placard.
Au début, Ves observa de près le professeur Benedict tandis que celui-ci s’habituait à la nouveauté d’un réseau de conception.
Les Larkinson l’avaient informé à l’avance ; il savait donc déjà à quoi s’attendre. Cela dit, en faire l’expérience lui-même n’avait rien à voir avec le fait d’en entendre parler. Il comprit aussitôt combien il était utile de recevoir les pensées et les émotions échangées par tous les membres de l’équipe de conception.
C’était l’un des meilleurs outils de coopération qu’il ait jamais rencontrés !
Le concepteur senior avait parfois entendu parler d’autres méthodes remarquables et puissantes pour améliorer la coordination d’une équipe de conception, mais aucune n’était aussi simple et inoffensive.
Les prérequis et les inconvénients d’un réseau de conception étaient bien moindres. Comparé au fait de relier les implants crâniens de chacun ou de recourir à une étrange technologie extraterrestre, le réseau de conception était le moyen le moins intrusif, mais aussi le plus intime, de renforcer la coopération qu’il connaissait ! Peut-être même que les concepteurs de méchas choyés de l’Association du Commerce des Méchas en baveraient s’ils découvraient un tel avantage !
À mesure que le professeur Benedict se familiarisait avec cet étrange nouvel état, il baissa peu à peu sa garde et s’ouvrit dans une certaine mesure.
Il gardait toutefois un contrôle étroit sur les pensées qu’il acceptait de partager avec ses collègues concepteurs de méchas.
Outre qu’il voulait préserver ses secrets, Benedict ne tenait pas à inonder le réseau de conception d’une quantité immense de théories de haut niveau sur la conception de méchas.
En tant que concepteur senior déjà très avancé, ses connaissances en conception de méchas dépassaient de loin celles des Compagnons avec lesquels il travaillait. Ves et les autres étaient trop jeunes pour assimiler autant d’informations. Il devait veiller à ce qu’il transmettait par le réseau de conception, afin de ne pas encombrer l’esprit des concepteurs de méchas Larkinson de connaissances qu’ils n’étaient pas encore prêts à comprendre.
Personne ne s’y opposa. Ves ne brûlait pas d’envie d’accéder aux connaissances d’un concepteur senior. D’ailleurs, une grande partie de ce qui se passait dans l’esprit du professeur Benedict concernait surtout sa philosophie de conception.
Ce que Ves et ses pairs recevaient du réseau de conception se limitait aux bases. Les fragments que le professeur Benedict leur transmettait avec prudence suffisaient à approfondir leur compréhension de son travail, sans les détourner de leurs tâches principales.
« C’est incroyable, dit la commandante Casella Ingvar, qui se tenait tranquillement près d’Alexandria. Tu es vraiment un chat remarquable. Le Vénérable Joshua m’avait dit que participer à cette fabrication m’aiderait à mieux comprendre les méchas et leur conception, mais c’est autre chose ! J’ai déjà l’impression de connaître toutes les forces et les faiblesses de mon nouveau mécha expert ! »
Plusieurs pilotes de méchas avaient déjà collaboré de cette façon avec les concepteurs de méchas Larkinson, mais les bénéfices qu’ils en tiraient variaient considérablement. Chaque pilote était différent et interprétait donc à sa manière les informations transmises par le réseau de conception.
Par exemple, le Vénérable Joshua, pilote expert peu augmenté et qui n’avait fréquenté que quelques académies de méchas de troisième classe dans sa vie, ne se distinguait pas particulièrement par son intellect.
Il excellait en tant que pilote expert en s’appuyant surtout sur son ressenti, son intuition, sa passion et son assiduité. En revanche, il était bien moins doué pour les études livresques et ne s’était jamais fait remarquer dans les cours théoriques.
Aussi, lorsque Joshua participa au réseau de conception pendant la fabrication de l’Everchanger, il s’intéressa surtout à la façon dont Ves percevait ses méchas vivants et à ce qu’il pouvait apprendre de la philosophie de conception du patriarche.
Casella, elle, était différente. Elle aussi avait commencé comme troisième-tière, mais c’était une ancienne noble qui avait grandi sous le poids de fortes pressions et d’attentes élevées. Elle avait toujours pris ses études au sérieux et avait continué sur cette voie après avoir rejoint le Clan Larkinson.
Diriger les Sentinelles Vivantes était difficile, et elle s’était toujours efforcée d’améliorer ses qualifications en poursuivant des études complémentaires.
Ce qui la distinguait vraiment de la plupart des pilotes de méchas, c’était qu’elle se débrouillait bien dans les matières scientifiques. Cela lui était utile : elle comprenait beaucoup mieux ce dont les méchas étaient capables et jusqu’où elle pouvait pousser ses unités.
Grâce à ces bases, Casella était capable de comprendre bien mieux les connaissances scientifiques et techniques qui circulaient dans le réseau de conception !
Certes, cela ne faisait pas d’elle par magie une ingénieure capable de réparer son propre mécha, mais elle acquérait une compréhension beaucoup plus profonde de leur aspect technique !
Elle s’assit et s’immergea complètement dans l’instant. Elle appréciait non seulement de découvrir les perspectives particulières de chaque concepteur de méchas sur son futur mécha expert, mais aussi de pouvoir apporter ses propres connaissances et son expérience.
Tous les concepteurs de méchas, y compris le professeur Benedict, tirèrent grand profit de l’expérience de la pilote experte, d’autant qu’elle était aussi commandante de légion.
En découvrant les efforts que déployait la commandante Casella pour renforcer les Sentinelles Vivantes, le professeur Benedict apprécia bien davantage la plus humble des légions de méchas du Clan Larkinson.
Pour Casella, le devoir primait. Les Sentinelles Vivantes avaient pour rôle d’incarner le désir le plus fondamental du Clan Larkinson : protéger leur famille.
Casella cherchait sans cesse de nouveaux moyens d’améliorer les performances de ses unités de méchas, afin que davantage d’entre elles reviennent vivantes du champ de bataille.
Cette responsabilité pesait lourd. Chacune de ses décisions déterminait directement ou indirectement la vie et la mort, non seulement des Sentinelles Vivantes, mais aussi de tout autre membre du clan touché par les performances de sa légion.
« Elle ne ménage pas ses efforts, c’est certain », conclut Ves tout en s’activant à synthétiser les nombreux cristaux du fusil Irvan. « Elle me rappelle Jannzi, mais elle se soucie bien plus de donner les moyens d’agir à ses camarades Larkinson que de les protéger. La différence est intéressante. »
D’après ce que Ves savait de l’état d’esprit de Jannzi, la pilote experte défensive avait tendance à protéger ses camarades du clan, qu’ils soient capables de se débrouiller seuls ou non.
La commandante Casella avait des tendances similaires, mais son vécu l’avait rendue bien plus disposée à accepter les risques auxquels les soldats étaient exposés.
Elle ne pouvait pas sauver tous les pilotes de méchas envoyés sur le champ de bataille, mais elle ferait tout son possible pour augmenter leurs chances de victoire !
Cette volonté de vaincre correspondait à un état d’esprit bien plus combatif et poussait souvent Casella à chercher de meilleurs moyens de battre leurs adversaires.
Tous ces facteurs amenèrent Ves à prendre son travail encore plus à cœur et à considérer sa contribution avec davantage de sérieux. Il ne put s’empêcher de redoubler d’efforts.
Les heures passèrent, tandis que chacun travaillait en harmonie. Le réseau de conception contribuait sans cesse à accorder leurs pensées et à rendre leur travail plus abouti.
La participation d’un concepteur de méchas senior à cette tentative de fabrication permit à Ves et aux autres de profiter de nombreux conseils simples, mais profonds, qui améliorèrent légèrement leur travail de diverses façons.
Ils achevèrent leurs tâches un peu plus vite que prévu, et la qualité de leur travail s’améliora également.
Les erreurs et les frictions se firent plus rares à mesure que tous travaillaient davantage comme une seule équipe que comme cinq concepteurs distincts.
Les seules interruptions survinrent lorsque Gloriana dut se reposer. Quand Alexandria retira son réseau de conception, Blinky prit le relais pendant quelques heures.
La mère put ainsi retourner auprès de Brutus et reprendre son adorable bébé dans ses bras.
« Meeeh… » Le bébé sourit.
« Oui, Aurelia. Ta maman et ses amis fabriquent un nouveau mécha en ce moment. Impressionnant, n’est-ce pas ? Quand tu seras plus grande, je te laisserai peut-être leur donner un coup de main. Comme ça, tu pourras participer à la production d’une machine formidable ! »
Tandis que Gloriana reprenait un peu d’énergie en jouant avec son enfant, son frère s’approcha d’elle.
« Comment avance le Projet Minerva ? »
« Ça se passe plutôt bien, mon frère. »
« Assez bien pour ajouter un nouveau mécha chef-d’œuvre à notre flotte ? »
Gloriana parut incertaine. « Il est trop tôt pour le dire. Tout ce que je peux affirmer, c’est que nous avons tous confiance en notre travail et que nous sommes optimistes. L’ambiance est bonne et nous sommes plus disposés que jamais à coopérer. Chacun de nous s’investit dans ce projet, mais Ves et Sara Voiken se distinguent par l’importance qu’ils accordent au résultat. »
« Tu pourrais m’expliquer ? »
« Eh bien, Ves est Ves. Il est toujours passionné par son travail, mais il s’enthousiasme particulièrement quand il travaille sur quelque chose de nouveau, d’innovant et de différent de ce qu’il a déjà fait. Le Projet Minerva comporte tant de nouvelles caractéristiques qu’il brûle d’impatience de voir ses inventions à l’œuvre. »
« Et miss Voiken ? C’est l’une de tes nouvelles conceptrices de méchas, n’est-ce pas ? »
« C’est une conceptrice de méchas compétente. » Gloriana hocha la tête. « Sa spécialité défensive apporte beaucoup à notre département de conception, et elle nous est utile dans quantité de projets. Le Projet Minerva a une importance particulière pour elle, car c’est la première fois qu’elle contribue de manière significative à la conception d’un mécha expert.
Notre collaboration serait plus fluide si elle avait davantage d’expérience dans la fabrication de méchas et si elle possédait déjà quelques méchas chef-d’œuvre. Nous faisons de notre mieux pour l’aider à se mettre à niveau grâce au réseau de conception, mais elle doit veiller à apporter sa part à cette fabrication. »
Le Vénérable Brutus jeta un coup d’œil à Sara Voiken, au loin. La Compagnonne était en train de produire le blindage du Projet Minerva. Il était impressionné par les efforts qu’elle faisait pour donner le meilleur d’elle-même.
Sara ne voulait pas décevoir ses pairs !
Elle savait parfaitement qu’il s’agissait d’une occasion exceptionnellement rare pour elle. Tous les autres concepteurs de méchas avec lesquels elle travaillait avaient déjà fabriqué des méchas chef-d’œuvre. Elle pourrait peut-être les rejoindre, même sans briller particulièrement au cours de cette semaine.
À condition de ne pas ralentir les autres ! Voilà pourquoi elle prenait un soin tout particulier à donner le maximum. Elle n’osait même pas faire une pause pour le moment !
« Elle ne ménage pas ses efforts, c’est certain. » Gloriana hocha la tête avec approbation, alors qu’elle s’apprêtait à faire une petite sieste après avoir installé sa fille endormie.