Chapitre 3 690
Prendre des vaisseaux d’assaut comportait bien des risques.
C’était d’autant plus vrai lorsque tous ceux qui se trouvaient à bord étaient hostiles aux visiteurs et prêts à tout pour empêcher leurs vaisseaux de tomber entre les mains d’autrui !
Lors d’un combat entre humains, les opérations d’abordage étaient précaires, car rien ne garantissait que les perdants seraient bien traités.
S’il devenait évident que les occupants allaient mourir de toute façon, un ingénieur pouvait toujours piéger un réacteur énergétique pour le faire exploser.
Même sans recourir à cette ultime mesure, il existait bien d’autres moyens de compliquer la tâche des intrus. De nombreux vaisseaux militaires comportaient tant de dispositifs anti-abordage qu’y pénétrer sans y être invité revenait pratiquement à se suicider.
Les couloirs et les compartiments pouvaient se transformer en zones de massacre sur simple pression d’un bouton !
Pour s’emparer correctement d’un vaisseau, les assaillants devaient agir avec intelligence. Ironie du sort, les pirates comptaient parmi les personnes les plus douées pour prendre le contrôle de vaisseaux spatiaux.
Qu’il s’agisse d’infiltrer leurs propres hommes à bord ou d’exercer une pression psychologique pour inciter les occupants à préserver l’intégrité des vaisseaux, les pirates étaient des professionnels de la capture lorsque leurs prises avaient encore de la valeur.
Les Larkinson n’étaient pas des pirates, et les vaisseaux aliens différaient de ceux auxquels ils étaient habitués. Même si toutes les données indiquaient que les vaisseaux pakklatons n’étaient pas près d’exploser, rien ne garantissait qu’un incident ne surviendrait pas !
C’était pourquoi les Larkinson maintenaient leurs vaisseaux à bonne distance des vaisseaux aliens immobilisés.
C’était aussi pourquoi ils n’osaient pas envoyer de personnel important à bord des vaisseaux partiellement sécurisés.
Les soldats qui s’étaient portés volontaires pour embarquer sur les vaisseaux pakklatons n’étaient, aux yeux du clan, que de la piétaille sacrifiable.
Recruter, entraîner et équiper ces troupes coûtait bien moins cher que de faire de même avec des pilotes de mécha.
Les soldats occupaient aussi relativement peu de place à bord d’un vaisseau et ne nécessitaient pas de gros investissements pour rester satisfaits.
En somme, Ves ne leur prêtait presque jamais attention et ne verserait pas une larme si l’un d’eux venait à mourir. Le flot régulier de soldats qui périssaient au sein des équipes d’abordage des Larkinson ne le dérangeait pas le moins du monde. Ils avaient choisi cette vocation et savaient qu’ils pouvaient mourir pour n’importe quelle raison, en n’importe quel lieu et à n’importe quel moment.
S’il pouvait accepter la mort de soldats insignifiants, celle de Ketis était une tout autre affaire !
« Ketis ! » rugit Ves en ouvrant un canal direct vers l’armure de combat de son ancienne élève. « Qu’est-ce que tu fais là-bas ? »
« Je fais mon travail », répondit-elle en menant un contingent d’Épéistes d’élite au cœur du vaisseau d’évacuation. « Je ne peux pas facilement tourner le dos à un bon combat. »
« Si tu veux un bon combat, pourquoi ne pas attendre notre retour au Système de Davute ? Il y a là-bas quantité d’arènes où les bretteuses comme toi peuvent se battre à cœur joie ! »
Ketis renifla avec mépris tandis que sa grande épée tranchait une cloison sans rencontrer la moindre résistance. « Ce ne sont pas de vrais combats. Si je veux garder le souvenir de cette sensation et découvrir le véritable sens de l’escrime, je dois me mettre à l’épreuve à la frontière entre la vie et la mort. Ces affrontements m’inspirent déjà !
Je ne progresserais pas ainsi si je restais à bord de l’Esprit de Bentheim. »
Ves avait envie de s’arracher les cheveux ! Il comprenait son désir de se jeter dans la bataille, mais elle n’était plus une simple bretteuse !
« Tu peux choisir tes combats avec plus de soin, tu sais ! Pense à qui tu es et à l’importance que tu as pour nous tous. Tu es l’une des Concepteurs compagnons les plus importantes de notre clan, et tu es aussi la femme du Vénérable Joshua. Ta mort ne toucherait pas que toi ! »
« Inutile de me le rappeler, Ves. C’est justement parce que tant de choses sont en jeu que je dois trouver ma force au combat. Ces Pakklatons et ces voribugs sont faibles, comparés aux menaces plus grandes que nous pourrions affronter à l’avenir. Si je ne saisis pas cette occasion de m’améliorer, il sera trop tard ! »
Elle cessa de l’écouter et reporta toute son attention sur le combat en cours.
À cet instant, elle et son équipe d’Épéistes progressaient à grands pas dans le vaisseau d’évacuation.
Ils avaient déjà rencontré beaucoup de voribugs, mais aucun n’avait tenu longtemps face à la puissance d’une maîtresse d’épée et à la puissance de feu de soldats lourdement armés.
Grâce à la coopération de Ketis et de Sharpie, aucun ennemi n’avait réussi à tuer un humain !
« Attention », dit-elle en s’arrêtant devant une écoutille que les Pakklatons venaient de renforcer. « Il y a beaucoup de signes de vie pakklatons dans le compartiment suivant. Si les aliens nous ont tendu une embuscade, soyez prêts à battre en retraite. »
Bloodsinger vibrait, impatiente de goûter au sang alien. Elle en avait déjà fait couler beaucoup, mais n’aurait jamais refusé d’en verser davantage !
D’un seul coup puissant, elle fit sauter l’écoutille en son milieu !
Les épaisses couches de métal, qu’une simple épée n’aurait jamais dû pouvoir trancher aussi facilement, cédèrent complètement devant la volonté inflexible de Ketis !
Ses compagnes et elle entrèrent sans prendre trop de précautions. Elles avaient évalué leurs adversaires aliens et ne craignaient pas leurs moyens.
Pourtant, dès qu’elles balayèrent la salle du regard, leurs épées et leurs fusils hésitèrent.
Un groupe de gardes pakklatons les foudroyait du regard, aligné devant plus d’une centaine de jeunes.
Les petits encore immatures étaient plus grands que des enfants humains, mais cela ne changeait rien au fait qu’ils étaient des civils incapables de blesser un soldat humain !
« Caw ! Cawww ! »
« Caaaaaaaaw ! »
« Caaaw ! »
Les enfants pakklatons manifestaient des émotions diverses. Beaucoup étaient terrifiés. La peur des croque-mitaines humains les poussait à battre leurs ailes sans plumes dans un mouvement de panique !
D’autres éprouvaient une haine pure et farouche envers les envahisseurs étrangers qui avaient anéanti leur nation stellaire et la plupart de leurs congénères.
Les aliens pensaient et agissaient généralement de façon très différente des humains, mais Ketis ne doutait pas que les plus rancuniers de ces jeunes chercheraient à se venger s’ils survivaient à cette rencontre !
Mais ce n’était là qu’une issue parmi tant d’autres. Pour l’instant, ils étaient des enfants. Des enfants aliens, certes, mais des êtres jeunes et innocents malgré tout.
Les gardes pakklatons, qui protégeaient ces enfants contre les voribugs intrus, se tendirent, prêts à livrer un combat qu’ils savaient ne pas pouvoir gagner.
Ils tinrent malgré tout leur position, prêts à se battre jusqu’à la mort pour donner aux enfants de leur peuple une chance de s’échapper !
Personne ne lança d’attaque pour l’instant, mais la tension dans la salle rendait difficile le maintien de cet équilibre.
Ketis sentait ses compagnes brûler d’envie d’abattre les aliens.
Elle percevait aussi chez les soldats pakklatons une détermination étrangère, mais étrangement familière.
Elle expira lentement.
« Baissez vos armes. Lentement. »
« Attends, quoi ? Tu es sûre, Ketis ? »
« Les aliens ne représentent pas une menace pour nous, et les tuer ne nous apportera rien de notable. »
Les Épéistes accueillirent mal ces paroles. Les vétéranes, surtout, ne pouvaient approuver sa décision.
« Avec tout le respect que je vous dois, Ketis, ces aliens sont nos ennemis. Dans la Région stellaire de Faris, nous gardions nos lames au fourreau ou nous les trempions entièrement dans le sang. Vous savez ce que donnent les demi-mesures. Plus ils restent en vie, plus nous devons nous inquiéter de ce qu’ils pourraient nous faire. Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser en vie tant d’inconnues. »
Ketis secoua la tête et lâcha Bloodsinger. Son arme flotta dans les airs, toujours à portée de main, mais les soldats pakklatons, tendus et nerveux, ne pouvaient manquer la signification de ce geste.
« Cawww… »
Les jeunes volatiles se turent, tandis que leurs protecteurs abaissaient lentement le canon de leurs fusils.
« Les temps ont changé, mes sœurs », déclara-t-elle, sans rien perdre de sa détermination. « Nous ne sommes plus aussi faibles et vulnérables qu’avant. Nous avons gagné en force, et cela nous place dans une situation différente. »
« Ça ne change rien au fait que ces aliens sont nos ennemis », insista quelqu’un. « Nous sommes des Épéistes. Nous ne faisons jamais preuve de clémence sur le champ de bataille. Les congénères de ces aliens ont tout fait pour nous tuer. D’autres soldats humains ont déjà péri sous les attaques de ces oiseaux fous. Suivons notre entraînement et débarrassons-nous de cette menace. »
« Vous ne ferez rien de tel, ma sœur ! Nous sommes des Épéistes, mais aussi des Larkinson ! Nous devons préserver l’honneur qui nous habite et réfléchir davantage à nos actes. Oubliez tous les ordres que vous avez pu recevoir. Je veux que vous désarmiez et neutralisiez tous les Pakklatons armés dans cette salle. Faites-le avec douceur, sans geste agressif.
Faites de même avec les enfants aliens, mais sans aller trop loin. Ils doivent simplement rester sur place jusqu’à ce que d’autres viennent les prendre en charge. »
Les Épéistes gardèrent le silence, ruminant cet ordre incompréhensible.
« Exécution ! » aboya Ketis.
Les Épéistes étaient tiraillées. Elles voulaient obéir à Ketis, mais son autorité était quelque peu incertaine en cet instant. Le fait qu’elle soit montée à bord d’une navette d’assaut sans prévenir n’arrangeait rien.
Ves, qui avait observé ses actes depuis son vaisseau-usine, décida d’intervenir.
« Vous pouvez faire prisonniers les aliens », ordonna-t-il. « Ne prenez aucun risque et ne vous laissez pas berner. Vous pouvez capturer tous les autres Pakklatons qui ne résistent pas. Je transmettrai cet ordre au reste de nos équipes d’abordage. »
Au départ, il avait voulu se débarrasser de ces menaces potentielles. Après tout, les garder en vie et les surveiller mobiliserait des effectifs qui auraient pu servir à sécuriser le vaisseau plus rapidement.
Mais il se rappela soudain la valeur des prisonniers vivants, comparés aux cadavres. Les premiers lui seraient bien plus utiles que les seconds !
Alors qu’il songeait à ce qu’il pourrait faire de sa prochaine fournée de sujets d’expérience, les Épéistes n’hésitèrent plus.
Elles suivirent ses nouvelles consignes et tentèrent de convaincre les aliens de se laisser ligoter.
« Cawww ! Caww ! »
Malheureusement, les soldats aliens refusaient de se laisser désarmer.
« Quel est le problème ? »
« Je crois que les Pakklatons ont peur que les voribugs les dévorent si nous les laissons sans défense. »
« Ah. Alors, promettez-leur que nous veillerons sur eux. Nous repousserons tous les voribugs qui tenteront de dévorer leurs petits. »
Il fallut un certain temps, mais les Pakklatons finirent par baisser leur garde. À contrecœur, ils rendirent leurs armes et laissèrent les humains prendre leur groupe en charge.
Même si quelques enfants pakklatons tentèrent de résister, les soldats humains les plaquèrent facilement au sol.
Si nécessaire, Ketis faisait appel à sa volonté pour contraindre les jeunes aliens récalcitrants à se soumettre !
Une fois les prisonniers sécurisés, Ketis laissa la moitié de son escouade sur place pour les protéger des voribugs.
Avant de repartir, elle jeta un dernier regard aux Pakklatons, tristes et abattus.
On aurait dit que les humains avaient réduit ces volatiles en esclavage.
Une part d’elle-même pensait même qu’elle leur aurait accordé une faveur en ordonnant à ses troupes de les abattre sur place.
Était-elle devenue trop indulgente ? Laissait-elle ses émotions l’empêcher de devenir une meilleure bretteuse ?
Elle baissa les yeux vers sa main cuirassée. Son membre tremblait légèrement, tandis que le doute l’envahissait.
Un maître d’épée pouvait-il manier une épée de clémence, ou n’avait-il le droit de tenir qu’une lame souillée de sang ?
Jamais l’ancienne Ketis n’aurait hésité à faire ce que ses sœurs lui suggéraient.
La Ketis d’aujourd’hui était différente. Elle avait beaucoup gagné en force, mais elle songeait aussi à devenir mère.
Son désir d’avoir un enfant rendait-il plus pénible encore le fait de tuer des petits ?
« Il n’y a aucun honneur à tuer des enfants. »
Mais depuis quand se souciait-elle de l’honneur ?
Son humeur et sa volonté s’agitèrent tandis qu’elle tentait de se comprendre. Elle découvrit qu’elle ne se connaissait pas aussi bien qu’elle l’avait cru !
« Pff. Je comprends maintenant ce qu’a ressenti Joshua. »