Chapitre 3 669
« Ce n’est pas ce que vous croyez, général. Je ne suis pas en train de fonder une nouvelle colonie. »
« Ah. Je pensais… »
« Je pense toujours ce que je vous ai dit : je ne veux pas que notre clan s’enracine dans un lieu fixe, reprit Ves. Notre principale force doit toujours rester auprès de la flotte afin de protéger notre cœur. Ce que je propose, en fait, c’est de donner une occupation plus intéressante à nos pilotes de mécha en surnombre en les envoyant dans différents endroits, où ils pourront contribuer plus utilement à notre clan.
Cela peut aller de la protection d’une exploitation minière temporaire à l’acceptation de missions de garde à faible risque confiées par diverses parties. »
Le Général Verle comprit rapidement ce que Ves cherchait à accomplir.
« À condition que nous ayons les moyens de produire suffisamment de méchas, c’est un excellent moyen d’alléger la pression qui pèse sur l’armée Larkinson ! Si nous envoyons uniquement nos pilotes de mécha en surnombre en mission, la puissance de combat maximale de notre flotte n’en pâtira pas. Le seul véritable inconvénient sera que nous aurons plus de mal à nous remettre d’une bataille éprouvante.
Il nous sera plus difficile de remplacer les pilotes de mécha perdus si nous n’avons plus de réserves sous la main. »
C’était un inconvénient majeur, qui pouvait sérieusement compromettre les chances de survie du Clan Larkinson s’il devait un jour enchaîner les batailles.
Grâce à l’Esprit de Bentheim, le clan pouvait remplacer assez facilement ses méchas perdus, surtout si les Larkinson parvenaient à récupérer leurs épaves sur le champ de bataille.
Remplacer les pilotes de mécha perdus était toutefois bien plus difficile. L’Académie de Méchas Larkinson était loin de tourner à plein régime ; il faudrait donc beaucoup de temps pour renforcer les différentes légions de méchas avec des milliers de nouvelles recrues.
« Nous ne sommes pas obligés d’envoyer tous nos pilotes de mécha en réserve d’un seul coup, déclara Ves. Si nous en gardons environ vingt pour cent, ou quelque chose du genre, nous aurons suffisamment de réserves au cas où nous devrions y puiser. Et si nous devons compenser nos pertes plus rapidement, nous pourrons toujours rappeler les pilotes de mécha Larkinson déployés à proximité. »
Tout cela semblait réalisable, mais cette refonte stratégique de grande ampleur soulevait quantité de questions.
Le Général Verle soutenait manifestement ce changement, mais il savait qu’il n’était pas sans risque.
« L’Océan Rouge est dangereux. Même si certains se sont toujours opposés à votre projet de nous garder tous ensemble, je ne peux nier qu’il nous a jusqu’ici protégés. Êtes-vous vraiment prêt à laisser nos clansmen en mission affronter les dangers de cette nouvelle frontière sans la protection de notre flotte principale ? »
« C’est pour cela que nous devons organiser tout ça avec soin, répondit Ves. Par exemple, nous ne devrions jamais laisser nos unités se rendre seules à différentes destinations. Leurs vaisseaux de transport deviendraient des proies faciles pour les pionniers qui ne demandent qu’à mettre la main sur des vaisseaux supplémentaires.
Nous pouvons soit les faire voyager en convois plus importants, soit simplement les déposer directement à destination depuis la flotte principale. »
« Et quels risques courront nos petits détachements expéditionnaires, monsieur ? Êtes-vous prêt à les laisser affronter le danger sans le soutien de nos méchas experts et de nos forces principales ? »
« Voilà pourquoi nous devons bien réfléchir à leurs affectations. La solution la plus évidente serait de construire une base dans un système portuaire relativement sûr, comme le Système de Davute, et de leur faire garder une usine ou quelque chose de ce genre. »
« Ce… serait une option convenable, reconnut le Général Verle. Mais les missions de garde n’apporteront pas grand-chose à nos troupes. Les pilotes de mécha que nous avons recrutés et formés sont généralement plus ambitieux et avides de combats que la moyenne. La sécurité est l’une des tâches les plus ennuyeuses qu’un pilote de mécha puisse accomplir.
Garder une installation relativement sûre, avec peu de chances d’être attaquée, ne fera qu’accroître leur frustration, davantage encore que si nous les maintenions dans la flotte principale. »
Ves soupira. Le général avait raison. Les politiques de recrutement du Clan Larkinson avaient attiré de nombreux pilotes de mécha qui correspondaient parfaitement à sa stratégie actuelle.
Il n’avait simplement jamais envisagé devoir se défaire de ses pilotes de mécha en réserve en les envoyant accomplir différentes missions. Leur tempérament, leur éducation et la culture martiale des Larkinson, qui prônait l’initiative, faisaient que ces pilotes de mécha avaient besoin de tâches utiles pour se sentir épanouis.
Après tout, les pilotes de mécha ordinaires entamaient généralement leur service actif pour plusieurs décennies. Ensuite, l’âge et les blessures accumulées les empêchaient souvent de continuer à piloter des méchas. La plupart n’avaient d’autre choix que d’abandonner le métier auquel ils avaient consacré leur vie et de prendre leur retraite.
Tout cela signifiait que les pilotes de mécha n’avaient qu’un temps limité pour se forger un héritage. Contrairement aux concepteurs de méchas, qui pouvaient généralement exercer leur profession jusqu’à un âge avancé s’ils étaient assez talentueux.
Beaucoup de pilotes de mécha ne souhaitaient pas se rendre sur différents champs de bataille. Pour eux, monter la garde dans des installations toute la journée suffisait amplement.
Mais les pilotes de mécha réfractaires au risque étaient rares au sein du Clan Larkinson !
Même les Sentinelles Vivantes, les moins enthousiastes à l’idée d’accepter des missions risquées, souhaitaient accomplir des tâches plus utiles au cours de leur vie.
« Il doit exister de nombreuses missions adaptées, qui permettraient à nos pilotes de mécha d’agir dans des circonstances plus palpitantes, reprit Ves. L’un des exemples les plus évidents serait d’aider des organisations de pionniers à protéger leurs premières colonies. Les débuts d’une colonie sont toujours la période la plus précaire.
Il n’y a ni défenses de base, ni beaucoup de ressources ou d’installations pour la protéger contre les attaques. C’est là que les mercenaires entrent en jeu. Il vaut généralement la peine d’engager une compagnie mercenaire capable d’ajouter des centaines, voire des milliers de méchas à la force de défense. »
Le Général Verle fronça les sourcils. « C’est vrai, mais les mercenaires doivent choisir leurs clients avec soin. Certains sont plus imprudents que d’autres et attirent des ennemis plus redoutables. Si la colonie est attaquée par une menace écrasante, l’absence de vaisseaux de transport obligera à abandonner la plupart des méchas que nous y aurons stationnés.
Tout au plus, notre personnel pourra évacuer à bord d’un vaisseau de passagers isolé ; mais sans escorte conséquente de méchas, ce bâtiment sera extrêmement vulnérable aux raids. »
Le commandant de l’armée Larkinson soulevait ces points non pas parce qu’il s’opposait au projet de Ves, mais parce qu’il voulait s’assurer que le patriarche savait dans quoi il s’engageait. Dès que le clan disperserait ses troupes, chacun devrait tenir compte du fait que tous les clansmen envoyés en mission ne rentreraient pas vivants.
Ves fronça les sourcils et réfléchit. « Nous n’y pouvons rien. Nous pouvons tout au plus choisir nos missions avec soin. Nous ne devrions accepter que celles proposées par des parties dignes de confiance. Je suis sûr que l’Association des mercenaires a déjà ouvert des antennes dans l’Océan Rouge. Nous pouvons aussi accepter des missions du bureau de colonisation de la MTA.
Par ailleurs, nous devons veiller à ce que cela reste un choix volontaire. Personne ne devrait être forcé d’accepter une mission qui pourrait l’exposer au danger pendant des mois, voire des années. »
C’était un compromis tout à fait convenable. Le Général Verle se détendit.
« Ce sont de bonnes idées, monsieur. Si nous voulons nous assurer d’avoir assez de volontaires, nous pouvons leur promettre des récompenses supplémentaires. En nous y prenant bien, nous pourrons non seulement étendre notre présence dans cette nouvelle frontière, mais aussi permettre à nos pilotes de mécha d’acquérir de l’expérience. À l’heure actuelle, beaucoup de nos pilotes ont peu ou pas d’expérience du combat en milieu planétaire. »
Les deux hommes discutèrent et précisèrent davantage leur projet provisoire. Une initiative de cette ampleur ne pouvait pas être mise en œuvre du jour au lendemain. Ves voulait simplement présenter les grandes lignes au Général Verle, afin qu’il puisse les développer et les concrétiser avec l’aide de son état-major.
La projection du Général Verle finit par se lever. « Nous devons apporter beaucoup de changements pour mettre sur pied cette “Salle expéditionnaire”. Il nous faudra aussi produire tous les méchas destinés à ces petites missions expéditionnaires. Rien de tout cela ne peut se faire à court terme. Il faudra au moins six mois pour lancer l’opération. »
« Je comprends. Je ne suis pas pressé, général. Élaborez le projet et prenez toutes les dispositions nécessaires. D’ici un ou deux ans, je veux que notre Salle expéditionnaire fournisse une meilleure occupation à des milliers de pilotes de mécha inactifs. Est-ce bien compris ? »
« Oui, monsieur. »
Ves rêvait d’ériger une Salle expéditionnaire qui gérerait et faciliterait toutes les missions extérieures. Elle fonctionnerait comme un bureau de mercenaires, où les clansmen désœuvrés pourraient trouver de quoi s’occuper en dehors de la flotte expéditionnaire, en acceptant des missions inédites et exotiques.
Bien sûr, l’idée d’une telle Salle expéditionnaire prendrait davantage de sens une fois le Clan Larkinson plus vaste et plus puissant. Pour l’instant, cela semblait un peu extravagant, mais Ves jugeait tout de même utile de la mettre en place dès que possible.
Alors que Ves songeait à la manière dont l’arrivée de la Salle expéditionnaire transformerait le Clan Larkinson, une alerte interrompit soudainement ses pensées.
La projection du Général Verle réapparut rapidement. Cette fois, il avait l’air beaucoup plus grave !
« Que se passe-t-il ? » demanda Ves, sur ses gardes.
Une alarme ne se déclenchait jamais sans raison valable. Chacune annonçait inévitablement une menace ou une situation imprévue.
« Nos capteurs à longue portée viennent de détecter l’entrée de nombreux vaisseaux de guerre extraterrestres dans ce système stellaire ! »
« Quoi ?! » Ves faillit bondir de son siège. « Quelle est la puissance de cette flotte extraterrestre ?! »
« Nous sommes encore en train de l’évaluer. La flotte extraterrestre se trouve à plusieurs heures-lumière de notre position ; il est donc difficile d’obtenir beaucoup de détails dans les premières minutes. Pour l’instant, nous pouvons affirmer avec certitude que ces vaisseaux sont d’origine extraterrestre. Aucun vaisseau humain ne correspond à ce que nos scanners à longue portée ont détecté.
Nous pouvons aussi exclure qu’ils appartiennent aux grandes races extraterrestres, comme les nunsers et les puelmers. D’après les premières émissions énergétiques et les autres relevés préliminaires, il est fort probable que cette flotte inconnue provienne de l’une des nombreuses races extraterrestres mineures établies dans cette région. »
Ves se détendit un peu. À leur apogée, les grandes races extraterrestres qui avaient dominé l’Océan Rouge si longtemps étaient toutes l’équivalent des puissances de première classe.
Les races mineures étaient bien moins redoutables en comparaison. Les Deux Grands en avaient déjà rencontré des milliers, et l’humanité en croiserait sans aucun doute bien d’autres.
Pour autant, le niveau de puissance de ces races mineures variait énormément. Ves ignorait si la flotte extraterrestre qui approchait était plus ou moins puissante que la sienne.
Ves se sentit gagné par l’incertitude. « Que recommandez-vous ? »
« Nous devrions relever notre niveau d’alerte et déployer des patrouilles supplémentaires, répondit aussitôt le général. En temps normal, l’apparition d’une flotte hostile à plusieurs heures-lumière ne devrait pas nous menacer dans l’immédiat, mais la technologie de voyage supraluminique des extraterrestres fonctionne selon des principes différents. »
« Bon sang ! Les moteurs de distorsion extraterrestres ne sont pas freinés par la gravité ! comprit Ves. Ils peuvent réduire la distance qui nous sépare, même s’ils doivent traverser le système interne. Ces vaisseaux sont peut-être déjà en train de faire route vers nous tandis que nous consultons des relevés de capteurs périmés ! »
La flotte expéditionnaire adopta rapidement une posture de combat plus active. Une multitude de méchas s’élancèrent hors des vaisseaux de transport, tandis que d’autres membres d’équipage préparaient les différents bâtiments au combat.
Même si le risque d’être attaqué dans les minutes qui suivaient était extrêmement faible, l’Alliance du Crâne d’Or devait tout de même rester sur ses gardes !