Chapitre 3 655
Jusqu’ici, sa visite de l’installation souterraine de l’Association du Commerce des Méchas avait apporté à Ves une foule d’informations. Les méchaniers se montraient rarement aussi loquaces sur des sujets importants ; il trouvait donc très inhabituel que Jovy Armalon lui ait révélé autant de détails.
Il se méfiait d’autant plus que ces détails ne donnaient pas une image très flatteuse de l’Association et des Deux Grands.
Depuis aussi loin qu’il s’en souvînt, les Deux Grands avaient été les géants de l’humanité. Ils s’étaient élevés au lendemain de l’Âge de la Conquête et avaient hardiment pris en main une société morcelée et autodestructrice.
Lorsque l’Association du Commerce des Méchas et l’Alliance de la Flotte Commune avaient réussi à recoller les morceaux d’une humanité au bord de l’effondrement, elles avaient gagné le soutien indéfectible de la grande majorité des humains encore en vie.
Les Deux Grands semblaient être devenus les souverains officieux de la race humaine, mais Ves savait que leur pouvoir suprême et leur autorité n’étaient pas aussi inébranlables qu’ils le paraissaient. Si la légitimité des deux organisations au sommet venait à être remise en question, leur hégémonie sur la civilisation humaine s’effondrerait vite comme un château de cartes !
C’était pourquoi les Deux Grands veillaient toujours à préserver leur réputation inattaquable. Si les méchaniers et les officiers de la Flotte ne se donnaient pas pour invincibles par vanité, c’était parce qu’ils avaient de véritables raisons stratégiques d’inspirer une immense crainte et un profond respect à la population.
Ves craignait que le projet visant à armer les espèces extraterrestres indigènes de l’Océan Rouge avec des technologies humaines avancées ne cherche à saper les fondements de cette confiance.
Il restait peu probable que les extraterrestres puissent réellement chasser l’humanité de l’Océan Rouge.
Les puelmers et les autres n’auraient pas le temps de maîtriser et de diffuser correctement toutes ces nouvelles technologies. Si l’on parlait de haute technologie, ce n’était pas pour rien ; elle n’était pas facile à apprendre.
L’humanité était également bien plus puissante que toutes les races extraterrestres indigènes de l’Océan Rouge réunies. La galaxie naine était minuscule comparée à la Voie lactée. Les Deux Grands n’avaient qu’à consacrer un peu plus d’efforts à leur conquête en cours pour combler l’écart.
Ce qui préoccupait vraiment Ves, c’était de comprendre le dessein plus vaste qui se cachait derrière ces événements. Qui en était responsable, et que cherchait-on à accomplir en semant le chaos ?
Si tout cela ne constituait qu’une étape parmi d’autres visant à provoquer la chute des Deux Grands, les coupables frapperaient sans aucun doute de nouveau. Un simple acte malveillant ne suffirait pas à porter un coup fatal à l’Association et à l’Alliance.
Ce ne serait pas seulement une mauvaise nouvelle pour les méchaniers et les officiers de la Flotte : bien d’autres humains pâtiraient du chaos qui s’ensuivrait !
Qu’on le veuille ou non, les Deux Grands étaient responsables de la prospérité actuelle de l’humanité.
Les guerres et les conflits internes continuaient, mais les massacres étaient plus limités.
La prédominance des méchas sur les vaisseaux de guerre offrait non seulement un immense marché aux concepteurs de méchas comme Ves, mais imposait aussi des limites strictes aux destructions qu’une puissance pouvait infliger.
Dans sa jeunesse, Ves avait beaucoup appris sur les guerres de l’Âge de la Conquête. Il n’avait aucune envie de retrouver les mauvais vieux jours où un seul vaisseau de guerre pouvait raser sans effort la moitié d’un continent !
« Je vois que tu comprends les conséquences possibles de ce que nos ennemis de l’ombre cherchent peut-être à provoquer », remarqua Jovy avec finesse en jetant un coup d’œil à Ves. « Une part de moi voudrait te laisser dans tes illusions. Cela ne devrait pas te concerner. Malheureusement, nous ne choisissons pas nos combats.
« L’un des inconvénients, quand on devient l’une des principales puissances de l’humanité, c’est qu’on attire tous les ennemis, de l’intérieur comme de l’extérieur. Même les puissants peuvent être renversés par un essaim de fourmis. »
À mesure que Jovy présentait l’Association sous un jour plus vulnérable que d’habitude, Ves se surprit à croire tout ce qu’il entendait.
Pourtant, d’autres soupçons commençaient à lui venir.
Le discours de Jovy était un peu trop ciblé. Il prononçait exactement les mots qui correspondaient aux idées préconçues de Ves.
Depuis quand les concepteurs compagnons de l’Association se transformaient-ils en vendeurs chargés de promouvoir un nouveau produit ?
En y réfléchissant davantage, Ves entrevit une explication possible à la façon dont Jovy cherchait tant à le convaincre. Les survivalistes essayaient-ils de l’attirer plus profondément dans leur camp ?
Ça marchait. Même s’il savait qu’on cherchait à le manipuler, Ves reconnaissait qu’il avait tout intérêt à se rapprocher des survivalistes.
Après tout, lui aussi était humain. Il ne voulait pas voir les ennemis de l’humanité mettre fin à cet âge d’or. La société contemporaine avait beau avoir de nombreux défauts, toutes les autres possibilités étaient pires. Ves ne croyait vraiment pas que les Terriens, les Rubarthais ou les fanatiques du Pacte des Cinq Parchemins gouverneraient mieux la race humaine !
« Nous y sommes », déclara Jovy en s’arrêtant devant une porte blindée d’argent finement ouvragée.
L’entrée était sculptée de représentations grandeur nature de méchas affrontant des vaisseaux de guerre rebelles et une myriade de menaces extraterrestres.
« Alors, pourquoi ne pas entrer ? » demanda Ves lorsqu’ils restèrent plantés là.
« Avant d’entrer… assure-toi de te tenir à carreau, dit Jovy. Tu vas rencontrer quelqu’un d’important. De très important. Au point qu’il a dû venir ici en secret pour ne pas attirer l’attention de ceux qu’il ne faut pas. »
Ves devint soudain bien plus nerveux. « Il est venu… juste pour moi ? Pourquoi ? Je ne suis qu’un concepteur de méchas. Un compagnon. Vous autres, les méchaniers, n’avez donc rien de mieux à faire ? »
Le méchanier lui lança un regard appuyé. « À ta place, je ne remettrais pas en question le jugement de personnes de ce calibre. Tu comprendras en entrant, mais fais de ton mieux pour ne pas passer pour un idiot devant lui. Il ne tolère pas facilement les imbéciles et n’a que peu de patience pour les propos ambigus. Réponds de façon directe et concise.
« Tu regretteras toute ta vie de lui avoir fait mauvaise impression. »
Jovy avait l’air si sérieux que Ves se reprit avec sagesse. Il y avait forcément une personnalité influente à l’intérieur, dont les décisions pouvaient avoir des conséquences sur la vie de milliers de milliards de personnes !
Ves prit quelques instants pour réfréner son insolence. Il eut recours à quelques procédés spirituels mineurs pour adopter son côté le plus sage.
Il devait certes rester honnête, mais il n’était pas question de révéler tous ses secrets à l’Association. Il devait pouvoir s’en tirer avec des demi-vérités et des diversions sans éveiller les soupçons.
Par précaution, il alla encore plus loin. Il ordonna en silence à Blinky de verrouiller son esprit et de réprimer toute fluctuation spirituelle inhabituelle.
Une fois certain d’être prêt à rencontrer le dignitaire qui l’attendait, il hocha la tête.
« Je suis prêt, monsieur Armalon. »
La porte blindée s’ouvrit lentement. Elle avançait avec peine, comme s’il fallait déployer beaucoup d’efforts pour ménager une brèche dans les défenses de la chambre.
Étrangement, Ves ne parvenait pas à distinguer ce qui se trouvait à l’intérieur. Une brume blanche et opaque lui bouchait la vue. Il comprit aussitôt que cette étrange brume bloquait non seulement sa vision, mais aussi toutes sortes de détections électroniques.
Plus surprenant encore, sa tentative discrète d’étendre ses sens spirituels échoua complètement !
Ses yeux s’écarquillèrent. La seule fois où cela lui était arrivé, c’était lorsqu’il avait pénétré dans le royaume sacré d’un pilote as !
Qu’un pilote as se trouve dans les environs ou non, Ves savait qu’il devait se montrer beaucoup plus prudent. Les pilotes as avaient les sens aiguisés et pouvaient facilement détecter tout élément étranger qui tentait de manigancer quelque chose dans leur domaine.
Jovy lui indiqua l’entrée d’un geste. « Je ne peux pas aller plus loin. Tu vas devoir continuer seul. N’oublie pas ce que je t’ai dit et reste respectueux en toutes circonstances. Tu as de la chance : le grand personnage qui se trouve à l’intérieur n’accorde pas trop d’importance aux règles de l’étiquette. Contente-toi de lui témoigner du respect. »
Ves hocha la tête. Ces rappels insistants devaient avoir de bonnes raisons.
« Merci pour tes conseils. J’espère te revoir. »
Il franchit la porte blindée et continua d’avancer tandis qu’elle se refermait lentement derrière lui.
Ves n’avait aucune idée de ce qu’il devait faire ensuite. Il se dit qu’il n’avait qu’à continuer tout droit. Pour s’assurer de ne pas dévier, il dut utiliser son implant afin de superposer une ligne à son champ de vision.
Une minute passa tandis qu’il marchait. Ves se demanda s’il allait bientôt atteindre l’autre côté de la chambre. Quelle était donc la taille de cette pièce ?
Alors que sa patience s’amenuisait peu à peu, il eut de plus en plus envie de prendre la parole. Le petit jeu de ce grand dignitaire n’avait rien d’amusant !
Heureusement, la brume blanche infinie finit par se dissiper un peu devant lui. Il aperçut une simple table blanche et deux chaises assorties.
Il n’y avait rien d’autre.
Sans chercher à trop interpréter la situation, Ves se dirigea vers la chaise la plus proche et s’assit.
Puis il attendit.
Plusieurs minutes passèrent sans qu’il se produise quoi que ce soit. La brume blanche continuait de dissimuler tout ce qui se trouvait au-delà de son environnement immédiat.
Il avait l’impression d’être entré dans une sorte d’au-delà.
Malgré les circonstances, Ves fit tout son possible pour contenir son irritation et sa frustration. Si c’était une sorte d’épreuve, il était bien décidé à ne pas se couvrir de ridicule !
Heureusement, un concepteur de méchas avait toujours mille choses auxquelles réfléchir. Ves reporta spontanément son attention sur le Projet Minerva, qui approchait déjà de ses dernières étapes.
Les grandes lignes du mécha de commandement expert étaient déjà fixées. Les concepteurs de méchas affectés au projet n’avaient plus qu’à peaufiner leur travail avant de pouvoir fabriquer le partenaire de combat que la commandante Casella Ingvar attendait depuis si longtemps.
Alors que Ves réfléchissait sérieusement à la façon d’améliorer encore l’arme à cristal luminaire à deux modes du Projet Minerva, il reçut une suggestion avisée.
« Le mécanisme de transformation de ton arme risque de se gripper dans le feu d’un combat intense. Tu devrais chercher à réduire le nombre de points de défaillance de cet élément vulnérable. »
« C’est une bonne idée. Vous… quoi ?! »
Ves faillit bondir de sa chaise ! Il venait de remarquer la femme assise sur la chaise de l’autre côté de la table.
Au premier abord, elle paraissait plutôt ordinaire. Elle portait une simple blouse blanche, comme en portaient habituellement de nombreux chercheurs.
La sienne était toutefois un peu inhabituelle. Elle présentait quelques motifs subtils, mais étrangement élégants.
La femme qui la portait était elle aussi singulière, à présent que Ves l’observait plus attentivement.
Sa présence, discrète mais palpable, lui donnait l’impression d’avoir pénétré dans un océan sans fond. Son esprit recelait tant de choses cachées qu’il se sentait insignifiant à côté d’elle !
Son cœur s’accéléra. Il devint nerveux et cligna rapidement des yeux à plusieurs reprises.
Il lui fallut un temps embarrassant pour se souvenir qu’il avait déjà vu son visage.
En général, il ne prêtait pas attention à toutes les grandes figures de l’humanité, mais il s’était tout de même renseigné sur elles. Lorsqu’il parvint à associer le visage de la femme à celui de l’une des personnalités dont il avait lu la biographie, ses yeux s’écarquillèrent de façon comique !
Pourquoi Jovy ne lui avait-il pas dit la vérité ?!
« … “il” ?… »
La femme garda un visage impassible en répondant :
« Une simple diversion, mais efficace. Il ne faut pas révéler où je me trouve actuellement, d’où la nature de cette rencontre. »
Ves hocha raidement la tête, déjà saisi de panique.
Cette femme n’était pas une personnalité influente ordinaire. Il n’aurait jamais cru rencontrer quelqu’un qui se tenait, en quelque sorte, au sommet de la hiérarchie !
« Monsieur Larkinson, dit-elle d’une voix calme, mais indéniablement autoritaire. Vous avez réussi à éveiller mon intérêt. Je suppose que vous savez qui je suis. N’est-ce pas ? »
« Oui… Je connais votre identité. Tous les concepteurs de méchas la connaissent. Vous êtes… le Polymathe. »
C’était sa première rencontre avec un Concepteur stellaire.
Espérons que ce ne serait pas la dernière.