Chapitre 3 628
Davute VII était un système stellaire qui attirait toutes sortes de visiteurs.
Il servait de facto de point de rassemblement pour l’occupation humaine de la Zone médiane de Krakatoa. De nombreuses flottes de colonisation s’y arrêtaient d’abord afin d’embarquer du personnel, de se procurer des provisions et de recueillir des renseignements, avant de repartir vers les destinations qu’elles avaient choisies.
L’un des aspects les plus remarquables de Davute était qu’on y trouvait également un bureau de colonisation de l’Association du Commerce des Méchas. Bien que cette installation fût relativement modeste et discrète, elle donnait tout de même à de nombreux pionniers l’occasion de gagner des mérites de l’Association en accomplissant des missions à leur portée.
Beaucoup de ces missions portaient sur des activités que les pionniers avaient déjà l’intention de mener. Qu’il s’agisse d’extraire des ressources précieuses ou d’éliminer des populations extraterrestres indigènes gênantes sur des planètes habitables, l’Association cherchait manifestement à accélérer le développement humain.
Personne ne s’y opposait. Beaucoup de pionniers étaient venus ici pour régner sur leur petit royaume, à la frontière d’un monde tout neuf. L’Océan Rouge n’avait rien à voir avec la Voie lactée, où tous les sites de colonisation intéressants avaient déjà été revendiqués au cours des siècles ou des millénaires précédents.
La possibilité de repartir de zéro et de choisir parmi une multitude de systèmes stellaires encore libres avait une valeur inestimable. Les visionnaires de cette génération étaient déterminés à ne pas laisser passer leur chance !
Malheureusement, tout le monde n’était pas fait pour l’Océan Rouge. Nombre de pionniers nourrissaient de grandes ambitions, mais n’avaient pas les moyens de les réaliser. Ils parvenaient tout juste à réunir les mérites de l’Association nécessaires pour franchir la Porte de l’Au-delà, sans avoir beaucoup réfléchi à la suite.
La frontière n’était pas un parc d’attractions. C’était une région difficile, dont de vastes portions n’avaient jamais accueilli la moindre présence humaine.
Le manque d’infrastructures, la rareté de l’industrie et l’absence d’ordre avaient déjà causé l’échec de nombreux pionniers. Davantage encore avaient été conduits au bord de la ruine.
Le manque de biens et de services, ainsi que l’impossibilité d’accéder à des installations adéquates, étaient les raisons les plus fréquentes pour lesquelles leurs projets commerciaux ne parvenaient jamais à décoller.
Quand il fallait attendre des décennies pour commander un nouveau vaisseau spatial, de nombreuses flottes ne pouvaient ni augmenter leur parc de méchas ni s’assurer une protection suffisante pour s’aventurer plus profondément dans cette nouvelle frontière.
Quand le prix d’un exotique courant était au moins cinq fois supérieur à celui pratiqué dans l’ancienne galaxie, beaucoup d’entrepreneurs ne pouvaient réaliser le moindre bénéfice.
Quand la réussite d’une entreprise dépendait de la possession de technologies avancées, nombre de pionniers ne pouvaient même pas se lancer, faute d’argent, de mérites ou de relations pour se procurer ces biens si convoités.
En somme, beaucoup de gens avaient tenu pour acquises les excellentes infrastructures et l’abondance des marchés de l’ancienne galaxie. Ils avaient supposé que, même si l’Océan Rouge était moins développé, ils pourraient tout de même se procurer assez facilement ce dont ils avaient besoin.
Ce serait peut-être vrai dans quelques décennies, mais l’invasion de l’Océan Rouge n’avait commencé que quelques années plus tôt. Ce n’était pas suffisant pour bâtir des États fonctionnels !
Face à cette réalité, de nombreux groupes cherchèrent un moyen de survivre.
Certains tentèrent leur chance et disparurent souvent sans laisser de traces après s’être aventurés en territoire inconnu.
Beaucoup renoncèrent à leurs grandes ambitions et cherchèrent avant tout à survivre en prêtant allégeance à des organisations plus puissantes et plus importantes.
Cette dernière tendance prit de plus en plus d’ampleur. Les pionniers les plus vastes et les plus prospères connurent une croissance considérable en absorbant de nombreux acteurs plus modestes. Un cercle vertueux s’enclencha : toujours plus de gens rallièrent leurs bannières, attirés par la sécurité accrue que les pionniers les plus puissants et les plus prospères pouvaient leur offrir !
La consolidation devint la nouvelle tendance. Il était surprenant de voir combien de pionniers, qui s’étaient d’abord crus assez intrépides pour affronter les dangers de la nouvelle frontière, perdaient soudain le goût de l’aventure et se soumettaient docilement aux acteurs dominants.
Pourtant, tout le monde ne souhaitait pas courber l’échine devant un nouveau maître. Ces gens étaient venus dans l’Océan Rouge pour une raison, et ils répugnaient à céder leur fierté, leur culture, leur autonomie ou leur mode de vie !
À cet instant, un pionnier du nom de Gordon Tallahassee contemplait l’écran de projection, partagé entre lassitude et désespoir.
Le bilan de sa modeste flotte s’assombrissait de jour en jour. Essuyer des pertes pendant un temps n’aurait pas été dramatique, mais le problème était que l’entreprise de Gordon ne générait aucun revenu digne de ce nom !
« Je pensais qu’il y aurait des créneaux à prendre, mais pas à ce point ! »
Cet homme était le trente-quatrième dirigeant de la Compagnie vinicole Tallahassee. Dans son secteur stellaire natal, sa société jouissait d’une grande renommée dans le segment moyen-supérieur du marché, où elle vendait certains des meilleurs vins locaux.
À l’époque, Gordon aurait pu gérer l’entreprise dont il avait hérité comme n’importe quel administrateur responsable.
Mais cela ne lui suffisait pas.
La Compagnie vinicole Tallahassee disposait d’excellentes bases dans son secteur d’origine, mais avait du mal à poursuivre son expansion. Les marchés du vin des autres secteurs stellaires étaient déjà aux mains d’autres entreprises. Tallahassee n’aurait jamais pu gagner du terrain tant que ses concurrents s’évertueraient à repousser tous les nouveaux venus !
C’est pourquoi il prit une décision radicale dès que l’Association du Commerce des Méchas annonça l’ouverture de l’Océan Rouge. Il vendit la plupart des actifs immobilisés de la Compagnie vinicole Tallahassee et utilisa les recettes pour financer une flotte pionnière.
Seule une nouvelle entreprise dans l’Océan Rouge permettrait à Gordon de dépasser le plafond qui avait freiné ses prédécesseurs !
Gordon s’était renseigné. À cette époque, le marché du vin de la nouvelle frontière n’était pas du tout établi. S’implanter tôt permettrait à sa société de s’assurer facilement une part respectable du marché.
Ni lui ni son équipe n’avaient correctement évalué les difficultés à surmonter pour y parvenir.
Son entreprise n’était pas assez arrogante pour coloniser une planète à elle seule. Ses membres avaient cherché une flotte pionnière à rejoindre, afin que d’autres se chargent de l’essentiel du travail.
Tout se passa à merveille au début. La flotte s’aventura dans la Zone médiane de Magair et trouva une planète convenable que d’autres colons avaient négligée.
Au fil des travaux de terraformation et d’aménagement, la Compagnie vinicole Tallahassee déploya une quantité considérable de matériel et de personnel à la surface pour cultiver les terres qu’elle avait choisies.
« Et puis, les pillards sont arrivés. »
La flotte fut frappée de plein fouet et de nombreux survivants furent chassés de la planète où ils avaient investi tant de ressources. Tout le travail accompli jusque-là était devenu la robe de mariée des autres pionniers humains !
À partir de là, les restes de la flotte pionnière se dispersèrent. Ce fut un désastre pour Gordon. La Compagnie vinicole Tallahassee avait perdu non seulement de nombreux vaisseaux et actifs, mais aussi les avantages qu’elle tirait de son appartenance à un groupe plus vaste !
L’accord conclu entre la Compagnie vinicole Tallahassee et la flotte pionnière d’origine était plutôt avantageux. La société était restée largement indépendante et n’avait eu à payer que des impôts.
« Maintenant, impossible d’obtenir des conditions aussi avantageuses. »
À l’époque, la Compagnie vinicole Tallahassee jouissait d’une bonne réputation dans son secteur d’origine et avait également récolté beaucoup d’argent en vendant ses actifs d’autrefois.
À présent, elle était échouée dans un endroit où personne ne connaissait son nom et perdait toujours plus d’actifs. Qui voudrait s’associer à une telle perdante ?
La seule façon pour la Compagnie vinicole Tallahassee de survivre était d’accepter d’être rachetée par une autre entreprise.
Les vautours ne manquaient pas, prêts à s’emparer des bonnes affaires. Les pionniers vaincus et en difficulté étaient des proies particulièrement faciles !
« Dois-je vraiment renoncer à tout ce que mes ancêtres ont bâti ? »
Gordon refusait d’admettre sa défaite.
Il était vrai qu’il avait pris un énorme risque, conscient que son entreprise ambitieuse pouvait se retourner contre lui. Mais la réalité était bien pire encore.
Perdre faisait mal.
Ce que Gordon avait surtout du mal à supporter, c’était de ne pas pouvoir répondre de ses actes devant sa famille et ses ancêtres. En une seule génération, non seulement il avait détruit tout ce que sa lignée avait bâti, mais il n’avait laissé à son peuple aucune chance de se relever !
« Si je laisse ces vautours absorber mon entreprise, elle ne pourra jamais subsister sous sa forme actuelle. »
Les nouveaux propriétaires devaient marquer les lieux de leur empreinte. Ils n’en étaient pas à leur coup d’essai et avaient élaboré des plans efficaces pour s’assurer la pleine maîtrise de leurs nouvelles acquisitions.
Gordon aurait de la chance s’il restait responsable des toilettes, sans même parler d’une division de son entreprise !
« Je pourrai au moins survivre. N’est-ce pas le plus important ? »
Plus il restait dans l’Océan Rouge, plus il comprenait les nombreux dangers qui s’y cachaient. Le raid des pirates contre la colonie en développement n’avait rien d’exceptionnel. Même si personne ne prenait la peine de déclarer officiellement la guerre dans cette région, de nombreux groupes humains étaient en conflit larvé !
Il était logique de rejoindre l’un des groupes en position de force, mais le prix à payer était trop élevé.
Gordon et son équipe avaient tout fait pour trouver d’autres solutions, mais aucune ne leur offrait le bon équilibre entre avantages, obligations et autonomie.
« Peut-être que j’en demande trop. Mon entreprise n’a plus la grandeur d’autrefois. »
Alors qu’il se résignait à rejoindre l’un des blocs de pouvoir établis autour de Davute, la porte de son bureau coulissa pour s’ouvrir.
« Monsieur, je pense que vous devriez voir ceci. Je viens d’apprendre qu’il existe une autre possibilité. »
Son secrétaire lui tendit une tablette de données qui affichait les détails d’une nouvelle offre.
« Le… Clan Larkinson ? De quoi s’agit-il ? »
« Le clan essaie de mettre sur pied un consortium commercial réunissant de nombreux groupes différents. »
« Ce n’est pas nouveau pour moi. Qu’est-ce qui le distingue des autres ? »
« Eh bien, le Clan Larkinson et l’alliance dont il fait partie ne sont pas faibles. Les Larkinson ont un riche passé militaire et excellent au combat grâce à leurs méchas uniques. Ils ne sont pas très nombreux, mais peuvent tenir tête à la plupart des menaces. »
« À ce que je lis, nous ne sommes pas qualifiés pour rejoindre leur alliance. Nous n’avons pas ce dont ils ont besoin. »
« Non, mais c’est différent pour leur nouveau consortium commercial. Regardez les conditions proposées. Elles sont plus équitables que celles des autres et ne nous imposent pas trop d’exigences. Nous pouvons continuer à faire ce que nous voulons, tant que nous ne portons pas atteinte aux intérêts du consortium. »
C’était plus rare. Dans sa quête d’aide, Gordon avait rencontré d’autres consortiums commerciaux, mais ceux-ci étaient soit dirigés par de puissants pionniers, soit régis par tout un ensemble de règles conçues pour garder leurs membres sous contrôle.
Chacun lui avait laissé un goût amer. Ce n’étaient rien de plus que des tentatives déguisées de prendre le contrôle de ceux qui cherchaient refuge auprès d’eux.
Plus Gordon lisait le contenu de la tablette, plus il haussait les sourcils. Même si le consortium commercial n’offrait ni aide financière ni protection, la simple possibilité d’accéder à des biens et services moins chers grâce à une négociation collective suffirait à enrayer le déclin de son entreprise vinicole, déjà exsangue !
Gordon leva la tablette vers son secrétaire. « Ces informations sont-elles exactes ? Les règles d’adhésion et de retrait du consortium sont-elles vraiment si simples ? »
Le jeune homme acquiesça. « Oui, monsieur. Tout sera établi dans un contrat administré par l’Association du Commerce des Méchas. Si notre Compagnie vinicole souhaite quitter le consortium, il nous suffira d’envoyer un préavis et d’attendre quelque temps avant de nous retirer à l’amiable. Nous ne sommes pratiquement liés par aucune obligation. »
Cette proposition séduisait énormément Gordon Tallahassee. Alors que les autres consortiums commerciaux et alliances exigeaient un engagement à long terme, celui proposé par ce prétendu Clan Larkinson se montrait beaucoup plus souple !
Pourtant, cela éveillait aussi ses soupçons. Il fronça les sourcils, cherchant à comprendre où le clan voulait en venir.
« Où est le piège ? Comment ces Larkinson peuvent-ils faire fonctionner leur consortium sans mécanisme pour garantir la loyauté ou le respect des règles de chacun ? Il pourrait facilement s’effondrer si trop de membres le quittent en même temps. »
Ni l’un ni l’autre ne connaissait la réponse. La tablette contenait peu de détails, mais mentionnait des réunions où les parties intéressées pourraient en apprendre davantage.
« Assistons à l’une de ces réunions. Je ne fonde pas beaucoup d’espoir sur ce consortium, mais cela ne coûte rien d’écouter ce que les Larkinson ont à dire. Ils ne sont peut-être pas aussi naïfs que nous le pensons. »