Chapitre 3 624
Ves aida Dulo afin d’accélérer l’achèvement du Projet Épine.
Non seulement il nourrissait et renforçait la conception spirituelle du Projet Épine, mais il corrigeait aussi quelques petits défauts qui avaient échappé à Dulo.
Une fois le Projet Épine achevé, Dulo choisit de fabriquer le mécha lui-même.
« Ta femme et toi avez déjà fabriqué vos nouvelles créations de vos propres mains, expliqua Dulo Voiken. Je n’ai aucune raison de me dérober à ce défi. Je ne possède peut-être pas une impressionnante collection de certificats de chefs-d’œuvre comme toi, mais j’ai suffisamment d’expérience dans la fabrication de mes propres méchas. Le Projet Épine n’a rien de bien compliqué comparé à nos autres conceptions de méchas.
Je suis tout à fait capable d’en fabriquer une bonne copie. »
« Ce n’est pas ce qui m’inquiète, Dulo. Ce qui me préoccupe, c’est de savoir si tu peux fabriquer correctement des Méchas Vivants. Ils diffèrent des autres méchas : pour préserver la qualité vivante du Projet Épine, tu dois adopter un état d’esprit et une méthode bien particuliers pendant la fabrication. »
Ves expliqua brièvement à Dulo ce qu’il devait faire. L’autre homme l’écouta avec attention et accepta d’essayer ses méthodes.
« Ce ne sera pas si difficile de changer ma façon de faire. Je vais tâcher de suivre tes méthodes. »
« Bien. C’est tout ce que je te demande. Je peux facilement voir la différence entre un mécha auquel on s’est sincèrement efforcé de donner vie et un mécha en piteux état parce qu’on n’y a pas mis du sien. Je n’aime pas t’imposer ma philosophie de conception, mais je veux que tu respectes ton travail comme s’il était réellement vivant. »
« Je n’ai aucun mal à croire en tes méthodes. Tes conceptions de méchas ont prouvé à maintes reprises que leur qualité vivante repose sur quelque chose de bien réel. » Dulo rassura aussitôt le patriarche.
« Bien. Je te laisse fabriquer le mécha. Donne le meilleur de toi-même et fais en sorte de mériter le respect de tes Concepteurs compagnons. »
Avant que Ves ne quitte le lieu de travail de Dulo, le Concepteur compagnon, qui venait de rejoindre le clan, lui posa encore une question.
« Monsieur, j’ai entendu dire dans différents milieux que notre clan avait toujours beaucoup de mal à se procurer de grandes quantités de matières premières. »
« C’est exact. La demande en matières premières est incroyablement élevée. Il est hors de question d’obtenir ce dont nous avons besoin sur le marché libre. La seule solution viable, c’est de passer par la petite porte. Pour cela, il nous faut nous allier à un fournisseur de ressources ou nous en faire un ami. »
« Je… crois avoir une idée, monsieur. »
Ves lança un regard perçant à Dulo. « Ah ? Tu as des relations utiles ? »
« Pas moi, mais… je pense que nous pourrions obtenir un soutien limité en faisant appel à la famille Voiken. »
La famille Voiken. Sara et Dulo Voiken avaient grandi au sein de cette puissante et prospère dynastie de concepteurs de méchas.
Bien que les deux Concepteurs compagnons aient officiellement renié leurs liens avec la famille Voiken, il leur était impossible de couper complètement les ponts avec leurs proches.
Les Chats Noirs surveillaient en permanence les échanges de messages entre les deux membres de la fratrie et leur famille d’origine.
Il n’était pas toujours possible de déchiffrer les messages codés, mais les Chats Noirs n’avaient relevé aucun signe indiquant que Sara et Dulo transmettaient des informations sensibles à la famille Voiken.
Tant que leurs communications ne compromettaient pas le Clan Larkinson, les deux pouvaient garder le contact avec leurs proches préférés.
Ves avait cru qu’il ne s’agissait que de conversations amicales. Si leurs échanges se révélaient plus substantiels, cela pourrait s’avérer utile en ce moment.
Son intérêt grandit. « Raconte-moi. Quel plan as-tu en tête ? »
« Je n’ai encore rien de concret, monsieur. Tout ce que je sais, c’est que la famille Voiken prépare l’envoi de plusieurs de ses membres dans l’Océan Rouge. »
« Quoi ? Tu es sérieux ? »
« Ce n’est encore qu’au stade de projet, mais le fondateur a déjà donné son accord de principe. »
Ce n’était pas conforme à ce que Ves avait appris sur les Voiken.
« Ta famille n’est-elle pas réputée pour son conservatisme, son aversion au risque et son hostilité au changement ? D’après ce que j’ai appris, le Maître concepteur de méchas Barnard Solas Voiken est proche de la Faction de la préservation de l’ordre, qui s’oppose à l’ouverture de l’Océan Rouge. Pourquoi ta famille se tourne-t-elle soudain vers cette nouvelle frontière ? »
Dulo eut un sourire en coin. « Je n’en suis pas certain, mais j’ai entendu dire que les Partisans de la préservation avaient peut-être assoupli leur position. Ils s’accrochent désespérément à la stabilité, mais le reste de l’Association des Méchas n’a aucune envie de figer le temps.
Si les Partisans de la préservation s’obstinent, ils resteront à la traîne dans l’ancienne galaxie pendant que de nombreuses autres factions majeures accumuleront richesse, ressources et influence dans l’Océan Rouge. »
La Faction de la préservation de l’ordre pouvait croire sincèrement qu’il valait mieux maintenir l’humanité dans la Voie lactée, mais maintenant que le mal était fait, il était presque impossible de convaincre les autres de faire marche arrière.
L’Océan Rouge regorgeait d’occasions à saisir ! Les pionniers n’étaient pas les seuls à vouloir profiter de la tendance : les factions rivales au sein de l’Association des Méchas cherchaient elles aussi à renforcer leur position !
Ves demeurait sceptique. « Je ne vois pas l’intérêt de faire marche arrière. Non seulement les Partisans de la préservation passeront pour des hypocrites, mais ils arriveront aussi trop tard. Les autres grandes factions ont déjà une avance considérable. »
« Je ne suis pas en désaccord avec toi, mais je connais mieux les Partisans de la préservation. Beaucoup croient réellement à leur cause, mais certains de leurs membres… sont moins intransigeants. Je pense que la Faction de la préservation de l’ordre a commencé à se fracturer de l’intérieur. D’un côté, il y a les vieux irréductibles, encore hantés par les souvenirs de l’Âge de la Conquête et des conditions difficiles qui ont suivi.
De l’autre, il y a les jeunes membres et leurs associés, qui ne sont pas traumatisés et peuvent envisager leur situation avec moins de parti pris. C’est probablement ce groupe qui passe à l’action en ce moment. »
La théorie était intéressante et semblait tout à fait plausible à Ves. Les membres les plus ouverts d’esprit de la Faction de la préservation de l’ordre devaient être incroyablement frustrés de voir leurs rivaux prospérer tandis qu’eux-mêmes prenaient toujours plus de retard !
Cela ne signifiait toutefois pas que cette affaire avait quoi que ce soit à voir avec le Clan Larkinson.
« Tout ça est intéressant, mais quel rapport avec nous ? demanda Ves. Je veux dire, mon clan et moi passons pour des innovateurs et des moteurs du changement. Rien de ce que nous avons fait jusqu’ici ne s’accorde avec les Partisans de la préservation. Nous pourrions peut-être coopérer avec certains membres de ton ancienne famille, mais elle est si puissante que je suis sûr que tes proches peuvent trouver de meilleurs partenaires. »
« Tu serais surpris, répondit Dulo Voiken. Je ne peux rien affirmer avec certitude, mais je ne crois pas qu’il soit aussi difficile que tu le penses de gagner la coopération de la famille Voiken. »
« Pourquoi ça ? »
« D’abord, les alliés locaux sont rares dans l’Océan Rouge. Les Partisans de la préservation et tous ceux qui leur sont proches sont encore pour la plupart coincés dans l’ancienne galaxie. Les Voiken ont besoin d’amis et de partenaires dans l’Océan Rouge pour faciliter leur arrivée dans cette galaxie naine. »
« Encore une fois, s’ils cherchent des amis dans l’Océan Rouge, ils peuvent soudoyer n’importe qui dans le coin. Ta famille est dirigée par un Maître concepteur de méchas âgé et expérimenté. Vous pourriez facilement vous lier avec des pionniers plus puissants. »
« Pas forcément. Je t’ai parlé tout à l’heure d’une fracture entre les générations. Pour l’instant, le patriarche de la famille n’a pas assoupli sa position. Le Maître Barnard Voiken croit toujours que tout le monde devrait rester dans l’ancienne galaxie. Les… rebelles, si on peut les appeler ainsi, se dirigent vers l’Océan Rouge sans bénéficier d’un grand soutien de la famille principale.
Ils sont bien plus démunis que tu ne le penses et auraient vraiment besoin d’un coup de main. »
Ves se frotta le menton glabre. « Je vois où tu veux en venir. Nous pouvons essayer de coopérer avec d’autres puissances, mais, pour être honnête, je ne suis pas optimiste. Notre clan est trop faible et ceux dont nous aimerions nous rapprocher peuvent trouver de meilleurs partenaires. À côté, les rebelles de ta famille Voiken sont bien plus mal lotis. Quand on est dans le besoin, on ne peut pas faire le difficile.
Ils auront de la chance de trouver un partenaire consentant ! Mais au fond… qu’est-ce que les Voiken peuvent apporter au Clan Larkinson ? Ils ne sont pas implantés dans l’Océan Rouge, alors je doute qu’ils puissent nous fournir des matières premières. »
C’était une bonne question, mais Dulo voyait toujours des avantages à coopérer avec les membres de son ancienne famille.
« Donne-leur un peu de temps. La situation changera forcément d’ici cinq à dix ans. D’ici là, les Voiken pourront offrir des fonds, de la formation, des produits technologiques avancés et d’autres formes de soutien. Ils auront aussi davantage de chances de nouer un partenariat avec un fournisseur de matériaux.
Une fois que ce sera fait, si mes anciens proches peuvent nous présenter leur nouveau partenaire, nous aurons un raccourci pour résoudre notre problème. »
Tout cela semblait prometteur, mais Ves trouvait que c’était peut-être aller un peu loin.
« Tu es en train de me dire qu’on devrait faire d’eux le quatrième partenaire de l’Alliance du Crâne d’Or ? »
Dulo secoua la tête. « Non. Ils n’accepteront pas. Ils ne se soumettront pas à nous. Mais je pense qu’ils seraient ouverts à des échanges équitables. Il faudra discuter davantage pour en avoir le cœur net.
Si tu veux, je peux les appeler tout de suite. Je pourrai te dire ce dont ils ont besoin et ce qu’ils peuvent offrir. »
« Vas-y. »
Ves restait sceptique quant à cet arrangement éventuel, mais il laissa sa chance à Dulo, pour voir s’il pouvait ouvrir une brèche.
Dulo s’entretint avec quelqu’un pendant quelques minutes. Lorsqu’il eut terminé, il se tourna vers Ves, l’air légèrement optimiste.
« Les proches auxquels j’ai parlé sont prêts à envisager au moins une coopération temporaire. »
« Que veulent-ils ? »
« Ils ne comptent pas fonder de colonie dans l’Océan Rouge. Ils veulent plutôt monter une entreprise de méchas sur ce nouveau marché. »
« Tu me dis qu’ils veulent devenir des concurrents. Qu’est-ce qui te fait croire que nous avons une base de coopération ? » Ves haussa un sourcil.
« Comparés aux géants de l’Océan Rouge, nous ne sommes guère des concurrents à leur mesure. Nos deux groupes sont insignifiants. Il est bien plus logique de coopérer que de nous faire concurrence. Si nous trouvons suffisamment de points communs, nous pourrons créer un groupement ou un consortium où nous partagerons nos ressources, nos relations et notre accès au marché.
Ce serait particulièrement utile si nous parvenions à rallier d’autres partenaires commerciaux. Même si notre clan et les Voiken continueraient à se concentrer sur leurs propres activités, en faisant front commun, nous pourrions renforcer notre pouvoir de négociation et obliger les autres organisations de l’Océan Rouge à nous prendre au sérieux. »
C’était une idée audacieuse ! La proposition allait bien au-delà de ce que Ves avait imaginé. Il ne pensait pas qu’il serait facile de créer un groupement, mais les perspectives étaient assez séduisantes pour tenter le coup.
« Ton idée me plaît, mais il reste beaucoup trop de problèmes à régler. Je n’ai pas le temps de m’occuper personnellement de cette affaire. Présente ta proposition au ministre Shederin Purnesse. S’il juge intéressant de créer un groupement, il te donnera tout son soutien. »
Il serait extrêmement difficile d’unir différentes entreprises de méchas. Pourtant, s’ils y parvenaient, les petits acteurs pourraient acquérir le pouvoir de négociation d’un poids lourd !
Bien sûr, les Larkinson et les Voiken ne suffisaient pas à former un véritable groupement. Il leur fallait rallier d’autres partenaires commerciaux pour peser dans la balance.
« La route sera semée d’embûches. »
Le plus difficile serait de réunir de nombreuses organisations disparates, aux origines, aux objectifs et aux idéaux différents. Ves n’était même pas sûr qu’ils parviendraient à lancer ce projet !