Chapitre 3 614
« Hihihihi ! »
Aurelia avançait à quatre pattes en gloussant, à la poursuite de Clixie.
Quand elle débordait d’énergie, elle adorait explorer tout ce qui attirait son attention. Clixie, et surtout sa queue, fascinait sans fin la petite conceptrice en herbe.
Tandis que Ves se concentrait exclusivement sur le Projet Minerva, Aurelia était libre d’aller où bon lui semblait, dans certaines limites.
Ves n’avait pas transformé son atelier de conception en un univers de couleurs pastel, comme sa femme l’avait fait pour le sien, mais il avait veillé à mettre en place des mesures de sécurité suffisantes.
Avec cela et la vigilance des chats, il pouvait être sûr que sa fille ne se cognerait pas la tête contre une armoire ou autre chose.
« Waaaa ! Bhwaaa ! » s’exclama Aurelia, ravie, tandis que son corps étonnamment rapide et vigoureux gagnait du terrain sur Clixie.
« Miaou~ ! »
La Chat sentinelle rubarthan fit semblant d’être fatiguée et ralentit juste assez pour que la petite fille puisse lui attraper la queue.
Bien vite, les deux ne formèrent plus qu’un adorable petit tas, tandis qu’Aurelia serrait Clixie dans ses bras comme une peluche.
Ni l’une ni l’autre ne remarquèrent que le corps d’Aurelia s’illumina brièvement. Et cette lueur se répandit aussi sur celui de Clixie !
L’éclat fut si fugace que personne ne remarqua l’anomalie. Même le système de surveillance que Ves avait spécialement programmé pour garder sa fille à l’œil n’y vit qu’un banal défaut d’affichage.
Pendant qu’Aurelia et Clixie se rapprochaient, Ves sortit de sa séance de conception quand son communicateur émit une alerte.
« C’est l’heure, à ce que je vois. Allez, ma chérie. Il est temps d’aller voir ce que ta mère a accompli ces derniers jours. »
« Bwaaaaa… ! »
Ves prit son bébé dans ses bras et la serra contre lui. Aurelia regarda autour d’elle avec curiosité tandis qu’ils quittaient le laboratoire de conception et parcouraient les couloirs jusqu’à l’atelier privé de Gloriana.
Après avoir passé un contrôle de sécurité de routine, ils entrèrent dans la grande salle où sa femme contemplait son œuvre avec une certaine fierté.
Elle avait enfin fabriqué le mécha personnalisé de Vincent Ricklin.
Ves commença déjà à l’admirer en s’approchant de sa femme, qui avait l’air épuisée. Le mécha convenait vraiment à un candidat au rang d’expert. Il n’était pas aussi puissant qu’un mécha expert, mais pouvait sans aucun doute surpasser n’importe quel mécha ordinaire.
« Beau travail, chérie. »
« Ne te réjouis pas trop vite. Il n’est pas tout à fait terminé. Il faut encore que Vincent le pilote pour que je puisse apporter les derniers ajustements. »
« Hum. Ça n’enlève rien au fait que tu as fait du très bon travail. »
« Ce n’est pas un mécha chef-d’œuvre. J’aurais peut-être dû t’emprunter ton marteau. »
« Ça aurait peut-être fait une différence, mais tu voulais que ce projet reflète tes véritables capacités. Même sans l’aide de Vulcan, tu as réussi à produire un mécha de grande qualité. »
Ves n’aurait jamais pu concevoir et construire un mécha aussi raffiné. Gloriana excellait généralement dans le travail en équipe, mais lorsqu’elle était seule, elle savait parfaitement appliquer sa propre vision sans faire de compromis.
Comparée à son mari, Gloriana privilégiait la précision, la perfection technique et une optimisation poussée.
Ves trouvait parfois son approche trop rigide et mécanique, mais il ne doutait pas de son excellence.
Le Projet Homme Nouveau était une machine qui donnerait certainement de bons résultats dans toutes les situations où Gloriana voulait qu’elle excelle. En revanche, Ves doutait qu’elle soit assez adaptable pour faire face à des situations inhabituelles.
Mais cela ne devrait pas poser problème. Le Projet Homme Nouveau avait été conçu pour se battre aux côtés de nombreux méchas alliés. Il devrait toujours pouvoir compter sur des renforts.
À première vue, le mécha avait été conçu pour fonctionner comme une plateforme défensive. Des couches de blindage le protégeaient tout en l’alourdissant, mais malgré cette excellente protection, il ne paraissait ni massif ni disproportionné.
Non, sous les mains expertes de Gloriana, les couches de blindage épousaient le châssis interne comme une sculpture raffinée. À l’instar de l’Adonis Colossus, le Projet Homme Nouveau avait été modelé d’après la silhouette athlétique de Vincent.
Bien sûr, à la demande du client, ses courbes et ses lignes étaient un peu plus accentuées que dans la réalité. Ce mécha devait incarner un idéal, pas reproduire fidèlement la réalité.
À moins que Vincent ne se voie sous un jour bien plus impressionnant qu’il ne l’était vraiment.
Ses membres épais et son torse robuste lui offraient une excellente protection générale. Et si cela ne suffisait pas, le générateur de bouclier que Gloriana avait réussi à intégrer à la conception constituait une défense supplémentaire, qui permettrait au Projet Homme Nouveau d’encaisser de nombreux coups et de continuer à se battre.
Un petit détail chiffonnait Ves.
« Je n’arrive pas à croire que tu aies vraiment écouté Vincent et déplacé le générateur de bouclier jusqu’au bas de la taille. » Sa voix sonnait creux.
Gloriana eut un sourire en coin. « Ce n’est pas parce qu’il est profane qu’il faut rejeter tout ce qu’il dit. Je sais écouter. Il est certes rare qu’un mécha ait son générateur de bouclier placé si bas, mais cela permet d’affiner le torse et d’en réduire le poids dans la partie supérieure.
« Et puis, le générateur est tout aussi bien protégé à cet endroit grâce à… la “protection de la taille”. »
« Tu sais très bien que Vincent n’a fait cette suggestion stupide que parce que ça ferait paraître sa coquille plus grosse. »
« Au moins, elle a maintenant une utilité pratique ! »
« Je ne suis pas sûr qu’elle remplisse vraiment son rôle. Elle ne protège que des attaques frontales, pas des côtés ni de l’arrière. Elle est tellement voyante que les ennemis risquent d’en faire une cible de choix. Et s’ils concentrent tous leurs tirs sur la coquille ? Ce coûteux générateur de bouclier miniaturisé sera réduit en miettes en un rien de temps ! »
Gloriana croisa les bras. « Au moins, le pilote du mécha aura la vie sauve. Ce mécha attirera forcément beaucoup de tirs ennemis à cause de son apparence flamboyante et de sa mobilité limitée. Je peux tolérer qu’il soit mis hors service, mais je ne veux pas que mon client meure si vite. »
Le mécha avait été conçu comme si son pilote était un enfant incapable, à qui l’on ne pouvait pas confier un mécha plus complexe. Non seulement il ne disposait pas des fonctions avancées que les pilotes chevronnés préféraient utiliser, mais il comportait aussi de nombreuses protections.
Cela dit, le Projet Homme Nouveau n’avait rien d’un jouet. Gloriana avait profité du généreux budget de conception pour remplir son châssis de plusieurs systèmes d’armes.
Ses principales armes étaient des canons électromagnétiques miniaturisés. Il en portait quatre, montés respectivement sur les bras et les jambes. Un modèle plus imposant était installé dans son abdomen, au cas où Vincent aurait besoin d’une puissance de feu supérieure.
Le lance-missiles discrètement fixé dans son dos offrait à la machine des options offensives supplémentaires, tandis que les petits lasers montés sur les côtés de sa tête lui serviraient de solution de secours s’il venait à manquer de munitions.
Ce qui avait peu de chances d’arriver. Le Projet Homme Nouveau était équipé de conteneurs de munitions externes, fixés sur ses flancs et son dos.
Autre détail visuel notable : le Projet Homme Nouveau n’avait pas la marque de fabrique de Gloriana. À la demande de Vincent, elle avait renoncé au motif hexagonal sur le front, même si Ves n’aurait pas été surpris qu’elle en ait caché un à l’intérieur de la coquille de son mécha personnalisé.
À la place, une grande lettre B bien visible ornait son torse doré. Elle signifiait « Bravo » et devait renforcer la confiance de Vincent.
Alors que Ves continuait d’examiner chaque détail du mécha achevé, deux personnes arrivèrent dans l’atelier.
« Mon mécha ! Mon nouveau mécha ! »
Vincent Ricklin s’approcha à toute vitesse et en tomba aussitôt amoureux. Les étoiles dans ses yeux montraient qu’il ne se contentait pas d’aimer sa machine : il l’adorait ! Avec ce mécha, il pourrait enfin se battre comme le champion qu’il s’était toujours imaginé être. Plus rien ne l’empêcherait de se distinguer au combat !
Raella s’approcha à un rythme plus tranquille. Elle jeta un regard méprisant à la coquille du mécha de son compagnon.
« Gloriana, je croyais qu’on s’était mises d’accord pour que Vincent garde les pieds sur terre. »
« J’ai déjà fait de mon mieux. Son générateur de bouclier n’est pas si gros, mais il fallait agrandir l’architecture interne pour accueillir un composant aussi gourmand en énergie. La coquille protège tous ces systèmes importants et sert aussi de mécanisme de dissipation thermique supplémentaire. »
Raella fixa Gloriana d’un air étrange. « Tu veux dire que la coquille chauffe au combat ? »
« Exactement. C’est pour ça qu’elle a ces ailettes. Le fait qu’elles donnent… plus de volume à la coquille n’est qu’un effet secondaire involontaire. La chaleur qui circule dans la coquille fera aussi que les munitions à tête chercheuse se dirigeront généralement vers le bas de la taille plutôt que vers le torse. Cela pourrait offrir une protection supplémentaire à Vincent. »
« … Tu es sérieuse, hein ? »
Ves regarda sa femme, surpris. La dernière fois qu’il avait discuté sérieusement du Projet Homme Nouveau avec elle, elle avait tenté de réduire la taille et l’épaisseur de la coquille. Pourquoi avait-elle brusquement changé d’avis ? Avait-elle cédé aux exigences de Vincent faute d’autre choix, ou y avait-il autre chose ?
Quoi qu’il en soit, Vincent était aux anges tandis qu’il examinait attentivement la forme de la coquille.
« Magnifique ! Elle est si réaliste ! Avec une coquille aussi grosse, personne ne doutera de ma virilité quand je partirai au combat dans ce mécha ! »
Raella ricana. « Qui pense à la taille de ton petit frère pendant que tu pilotes un mécha, espèce d’idiot ?! »
« Moi ! »
« Quoi ? Pourquoi ?! »
« Parce que les grands frères battent toujours leurs petits frères ! »
Une dispute idiote s’ensuivit, sans intéresser Ves le moins du monde. Quand ils eurent fini, Raella se mit en retrait tandis que Vincent enfilait sa tenue et pénétrait pour la première fois dans le cockpit de son nouveau mécha.
« Très bien, sortons-le pour les essais. »
Pour des raisons de sécurité, Vincent n’avait pas le droit d’allumer immédiatement le mécha. Il dut attendre que la machine inerte soit déplacée jusqu’au hangar, puis remorquée dans l’espace.
Une fois le mécha suffisamment éloigné pour ne représenter qu’un danger minime pour la flotte, Vincent fut enfin autorisé à activer son esprit.
Le Projet Homme Nouveau prit vie. Tandis que l’énergie parcourait ses systèmes, Vincent eut l’impression d’avoir glissé dans une version bien plus grande et plus puissante de son propre corps !
« C’est… incroyable ! » s’exclama-t-il, stupéfait. « Ce nouveau mécha me convient tellement mieux que mon ancien Adonis Colossus qu’on ne peut même pas les comparer ! J’ai vraiment l’impression de ne faire qu’un avec cette machine ! »
Ves était trop loin du Projet Homme Nouveau pour étudier ses interactions spirituelles, mais il pouvait deviner ce qui se passait en observant les réactions de Vincent.
En examinant le mécha juste avant, il avait vu que Gloriana avait adopté une approche différente pour sa conception spirituelle.
Elle ne cherchait pas à faire de ses méchas des formes de vie entièrement indépendantes, mais aussi interconnectées.
Elle voulait plutôt tirer parti de ses moyens limités pour transformer les méchas en une seconde peau pour leurs pilotes.
Résultat : l’ego et la conscience du Projet Homme Nouveau étaient très faibles. Pourtant, l’étincelle de vie qui l’animait s’accordait si bien avec l’esprit de Vincent et sa force de volonté naissante qu’on aurait dit que le mécha était véritablement le prolongement de son pilote !
« Intéressant », murmura Ves, songeant aux conséquences de cette approche.
Il en voyait les avantages, mais aussi l’inconvénient : le Projet Homme Nouveau ne pourrait jamais devenir une forme de vie à part entière. Ce n’était toutefois pas bien grave.
Tous les méchas n’avaient pas besoin de devenir le prochain Quint ou le Bouclier de Samar. Pour la plupart des gens, piloter un mécha qui s’adaptait aussitôt à eux comme une seconde peau suffisait amplement !