Chapitre 3 598
Ves estima que Cefigo Maran Barach risquait fort de ne plus jamais se présenter.
Après tout, quelle entreprise traditionnelle forte d’un riche héritage familial accepterait de céder près de la moitié de ses parts à un investisseur extérieur ?
Beaucoup de gens n’hésitaient pas à vendre une partie de leur entreprise à des investisseurs en échange d’une généreuse injection de liquidités, mais certains entrepreneurs abhorrent toute ingérence étrangère dans leur empire commercial. En général, ils pensaient pouvoir réussir sans aide extérieure, pour peu qu’ils consacrent assez de temps et d’efforts à leur travail.
« Parfois, ils ont raison, mais la plupart du temps, ils s’en seraient bien mieux sortis s’ils avaient accepté cette fichue aide. »
Ves se cala dans son fauteuil tout en lisant le rapport projeté par le terminal de son bureau.
L’accord commercial potentiel négocié par le ministre Shederin Purnesse avec Zachren Bilitsa ne le satisfaisait pas.
La branche de Pellysa de l’entreprise de fabrication industrielle se disait intéressée par une collaboration avec le Clan Larkinson, mais refusait d’affecter une part importante de sa capacité de production aux produits de Ves.
Restait à savoir si une version légèrement mise à jour du Piranha Féroce séduirait le marché des méchas. Son halo inhibiteur était d’une grande nouveauté, mais les performances réelles de ce mécha léger étaient légèrement inférieures à celles des modèles concurrents dans sa gamme de prix.
Ce qui exaspérait le plus Ves, c’était que Zachren Bilitsa n’accordait guère de valeur aux qualités plus discrètes et difficiles à définir du Piranha Féroce.
Le potentiel de croissance du mécha et sa capacité à s’adapter à son pilote ne pouvaient pas se traduire en chiffres concrets. Pire encore, les pilotes d’essai de Zachren ne pouvaient jamais pleinement apprécier tous les avantages des Méchas Vivants en ne les testant que quelques heures tout au plus.
Il leur fallait piloter les mêmes méchas pendant des mois pour comprendre à quel point leurs machines s’adaptaient à leur personnalité et à leur style de pilotage !
Comme Zachren était incapable d’apprécier toutes les qualités du modèle Piranha Féroce, ses négociateurs cherchaient à réduire la part des bénéfices revenant à la Société des Méchas Vivants et à obtenir d’autres concessions.
Ves et Shederin se méfiaient tous deux du comportement de Zachren, d’autant que ses représentants s’étaient montrés bien plus enthousiastes au départ.
« Ils sont peut-être dans une situation désespérée en ce moment, mais ils n’en restent pas moins des hommes d’affaires. Jamais ils ne laisseront passer une occasion de gagner un peu plus d’argent ! »
Ils profitaient de l’idée que le Piranha Féroce n’était pas un excellent modèle pour négocier avec plus d’âpreté !
À cause de la fermeté de Zachren, les négociations piétinaient. D’après Shederin, les deux camps passaient beaucoup de temps à faire du théâtre, à se crier au visage ou à cogner du poing sur la table.
Pour Ves, c’était une pure perte de temps. Les avocats des deux camps n’avaient besoin que de quelques heures pour rédiger un contrat de licence relativement simple. Ils pourraient éviter bien des disputes interminables s’ils faisaient chacun un pas vers l’autre sur tous les points.
« Pourtant, ce n’est pas ce qui se passe. » Ves fronça les sourcils.
Au contraire, Zachren ne voyait aucun inconvénient à pousser les négociations au bord de la rupture pour augmenter ses revenus de 0,5 % ou quelque chose du genre !
Il était difficile de décider si les Larkinson devaient céder ou non. Si le clan lâchait trop facilement du terrain, il montrerait involontairement que son pouvoir de négociation était faible. Zachren aurait alors davantage d’arguments pour réclamer des avantages.
C’est pourquoi le ministre Shederin choisissait de rester inflexible. Le clan devait faire preuve de patience pour montrer qu’il était disposé à conclure un accord commercial, mais pas au prix de concessions excessives.
« Pourquoi faut-il que tout soit aussi pénible ! »
Toutes ces manœuvres étaient si inefficaces et chronophages que Ves jugeait préférable de remplacer les négociateurs par des robots. Les deux camps pourraient probablement s’entendre sur les termes du contrat en une seule microseconde !
Malgré tout, aussi longues que soient les négociations, une fois l’accord officialisé, la Société des Méchas Vivants pourrait enfin s’implanter sur le marché des méchas de l’Océan Rouge !
Alors que Ves réfléchissait aux mesures à prendre pour faciliter l’expansion de sa Deuxième Compagnie de Méchas, il reçut soudain un autre appel.
Son assistante personnelle l’informa qu’un autre visiteur s’était présenté sans prévenir.
« Patron ? Monsieur Cefigo Barach est de retour, mais il n’est pas seul. Il est accompagné d’un homme plus âgé. Le maître artisan Sivare Coriten Barach souhaite discuter d’une éventuelle coopération avec notre clan. Je le fais entrer ou je le laisse attendre dehors ? »
« Est-il habilité à parler au nom de sa maison, Benny ? »
« Il affirme que sa parole a beaucoup de poids parmi les Barach, mais il n’est pas le seul à prendre les décisions. Un comité de maîtres artisans vote pour trancher. »
« Je vois. »
Ce mode de gouvernance était familier à Ves. Il convenait à la Maison de Barach, car le partage de l’autorité réduisait les risques qu’un seul dirigeant entraîne cette organisation familiale attachée aux traditions dans la mauvaise direction. Composé des anciens les plus conservateurs, le comité garantissait que la maison resterait toujours prisonnière de sa propre inertie !
Ves devina que Sivare Cortison Barach savait que les autres membres du comité rejetteraient toute forme de coopération avec le Clan Larkinson. L’artisan respecté n’était donc pas venu en tant que représentant officiel de sa maison.
Il venait à titre personnel, comme le jeune Cefigo.
Ce n’était pas ce que Ves souhaitait. Si la Maison de Barach était réellement disposée à coopérer avec le Clan Larkinson, le maître artisan Sivare n’aurait pas dû l’approcher de cette manière !
Ves se demanda s’il devait renvoyer l’homme, mais finit par se dire qu’il pouvait au moins écouter ce que l’artisan avait à proposer. Il avait encore pas mal de temps devant lui.
« Faites entrer les Barach, dit-il à son assistante. Appelez le ministre Shederin s’il est disponible. J’ai l’impression que sa présence pourrait nous être utile. »
Peu après, le jeune homme qu’il connaissait déjà pénétra dans le bureau, accompagné d’un homme bien plus âgé.
Leur lien familial ne faisait aucun doute. Ils avaient le même teint et les mêmes traits, mais les cheveux de l’aîné avaient gracieusement blanchi.
À l’aide de son implant, Ves consulta rapidement le dossier du maître artisan et remarqua qu’il avait cent trente ans.
C’était un âge tout à fait respectable. La plupart des citoyens de seconde classe ayant accompli quelque chose de notable pouvaient bénéficier de leur premier traitement de prolongation de la vie. Au vu de sa peau relativement lisse et de sa grande vitalité, Sivare semblait déjà y être passé.
Cet artisan n’était pas en fin de carrière.
« Je vous en prie, asseyez-vous, maître. » Ves lui désigna poliment un siège devant son bureau.
Les maîtres artisans n’avaient beau pas être aussi exceptionnels que les Maîtres concepteurs de méchas, ils méritaient tout de même beaucoup d’égards. Chacun d’eux avait satisfait aux normes universelles établies par l’association professionnelle officielle de son domaine.
Sans ces associations professionnelles, des créateurs comme les armuriers, les peintres ou les facteurs d’instruments, entre autres, se prétendraient maîtres sans raison valable !
Voilà pourquoi Ves était tout à fait disposé à témoigner du respect au maître Sivare. Son titre avait une véritable valeur, puisque seule une infime fraction des tailleurs comme lui parvenaient à être reconnus comme maîtres !
Les deux Barach s’avancèrent. Le bureau fit surgir automatiquement deux chaises identiques du sol.
Seul l’aîné s’assit cette fois. Cefigo prit la posture d’un serviteur et resta debout aux côtés de son aïeul.
« Patriarche Larkinson, permettez-moi de vous présenter le maître artisan Sivare Coriten Barach. Il est à la fois mon mentor et mon grand-père. Il excelle dans l’art de la confection, mais maîtrise également une douzaine d’autres métiers traditionnels des Barach, comme la cordonnerie et l’architecture. Il siège aussi à notre comité des maîtres. »
Le maître Sivare dégageait une grâce, une sagesse et une élégance qui rappelaient à Ves le ministre Shederin.
Contrairement à Shederin, Sivare incarnait le charme d’un homme de la haute société, comme s’il appartenait à un ordre supérieur. Son allure pouvait lui donner un air arrogant, mais Ves avait le sentiment qu’il ne cherchait pas à offenser qui que ce soit.
Le costume finement coupé et taillé du maître artisan renforçait encore son prestige. Ves n’aurait su l’expliquer, mais quelque chose dans la façon dont cet homme était vêtu lui donnait l’allure d’un parfait gentleman. Les motifs discrets de son costume beige, rehaussés de bleu marine et de teintes plus vives, exprimaient le juste degré de formalité tout en ajoutant une touche personnelle.
Ves se sentait déjà dépassé par l’élégance irréprochable de l’homme. Même les chaussures du maître artisan étaient d’un autre niveau ! Leurs dégradés subtils, évoquant des flammes dans des tons de bordeaux foncé et de noir, ainsi que leurs coutures inversées et leurs perforations sur mesure en forme de médaillon, conféraient beaucoup de caractère à ce qui aurait dû être de simples chaussures de ville.
« Eh bien, vous savez qui je suis. Qu’est-ce qui vous amène tous les deux dans mon bureau aujourd’hui ? »
Le maître Sivare prit enfin la parole. « Mon petit-fils m’a raconté les merveilles d’un marteau bien particulier que vous possédez. Ses affirmations sont difficiles à croire, mais son travail et ses progrès soudains viennent les étayer. Même si je ne tiens pas à solliciter l’aide d’un tiers, les possibilités que vous offrez sont trop séduisantes pour que je les rejette d’emblée.
Je dois à Cefigo de vérifier les effets de votre mystérieux marteau avant de prendre la moindre autre décision. »
« Vous voulez essayer mon marteau ? »
« Oui, répondit simplement le maître Sivare. Je ne veux pas laisser entendre que mon petit-fils se trompe ni que vous avez exagéré vos capacités, mais un seul incident ne suffit pas à fonder des décisions qui auront des conséquences majeures pour la Maison de Barach et ses membres. J’espère que vous comprendrez notre prudence. »
Ves lui adressa un sourire amical. « Bien sûr. Votre prudence est tout à fait justifiée. Je n’ai toutefois pas l’habitude d’offrir trop de choses gratuitement. J’ai donné à votre petit-fils l’occasion d’essayer mon marteau parce que j’étais d’humeur généreuse, mais cela ne signifie pas que je compte faire œuvre de charité pour les artisans. Que pouvez-vous m’offrir pour me convaincre de vous faire une démonstration ? »
Le maître artisan semblait s’être attendu à cette question. Il se tourna vers Cefigo. « Sors le croquis. »
Le jeune homme glissa la main dans sa veste et en sortit un dessin sur papier, à l’ancienne.
L’estime de Ves pour les Barach chuta encore. Qui diable utilisait quelque chose d’aussi inefficace et imprécis que des dessins sur papier, de nos jours ? Si le maître artisan tenait tant à respecter les traditions anciennes, autant qu’il dessine avec un bâton dans la boue !
Cefigo s’avança lentement et posa les feuilles sur le bureau. Lucky les renifla brièvement avant de déclarer qu’elles étaient sans danger.
« Miaou. »
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Ves en prenant le dessin du dessus. « Ce serait… une couronne ? »
Le maître Sivare hocha la tête. « En effet. D’après mes recherches, votre clan est centré autour de votre identité de chef puissant. Vos actes ont prouvé que vous êtes capable et digne de diriger votre peuple, mais vous ne tirez pas parti de tous les moyens à votre disposition pour renforcer votre autorité. Étant donné votre statut éminent au sein du clan, il serait approprié que vous portiez une couronne ou un couvre-chef convenable.
Une couronne ne complète pas seulement votre tenue d’apparat, elle vous donne aussi plus de stature et de prestance. Si vous trouvez les couronnes trop… ostentatoires, vous pouvez opter pour un chapeau de feutre ou de fourrure. »
Autrement dit, le maître artisan estimait que Ves devait porter une couronne ou, au moins, un chapeau.
« Intéressant. »
Ves examina les modèles que le maître Sivare avait dessinés avec un soin exquis sur les feuilles. Chacun présentait plusieurs variantes de couronnes et de chapeaux qui, portés sur sa tête, seraient du plus bel effet et s’accorderaient parfaitement à sa silhouette.
Dans d’autres circonstances, ces modèles auraient pu le séduire. Malheureusement, le maître artisan avait commis une grave erreur.
« Je n’ai pas besoin de votre aide pour fabriquer une couronne. » Il laissa tomber les feuilles sur son bureau.